En ce moment Jonathan Farenheit s'éveilla.
--Où sommes-nous? murmura-t-il encore dans le premier engourdissement du
réveil.
--A la station de Tycho, cher monsieur, répondit Gontran, vous voudriez
peut-être descendre du train pour vous dégourdir les jambes.
L'Américain s'était redressé et s'étirait paresseusement les membres en
faisant craquer ses jointures.
--Ah! _by god_! grommela-t-il ce ne serait pas de refus, car depuis cinq
jours que je suis enfermé là-dedans, je commence à craindre que mes
articulations ne se rouillent.
[Illustration]
Et faisant le simulacre d'asséner à un adversaire invisible un
formidable coup de poing:
--J'ai cependant besoin de toutes mes forces pour assommer ce bandit de
Sharp.
--Tiens! s'écria Gontran, c'est vrai... qu'est-ce qu'il devient donc
celui-là?... Tout à l'admiration du paysage nous l'avons oublié lui et
son boulet.
Il courut coller sa face au hublot de droite et fouilla l'espace du côté
où se trouvait le projectile de Fédor Sharp.
Mais une exclamation lui échappa:
--Il n'est plus là!
Un énergique juron lui répondit en même temps, Jonathan Farenheit se
précipita à ses côtés.
[Illustration]
--Ah! le bandit! cria-t-il, il a eu peur de moi et il s'est enfui.
Il avait prononcé ces mots sous l'empire de la colère et sans réfléchir
à l'impossibilité d'une fuite, dans la situation de Sharp.
La vérité, c'est que le boulet avait disparu.
Ossipoff eut beau fouiller l'espace de sa plus puissante lunette.
Rien... rien que le désert sidéral que les astres piquaient de points
brillants, en dépit de la clarté solaire qui illuminait l'espace.
Le wagon, en se moment, franchissait la mer _Australe_; il était près de
six heures du matin.
Comme Gontran allait demander au vieux savant l'explication de cette
étrange disparition, une obscurité absolue, intense, les enveloppa.
Comme un rideau que l'on tire, la nuit succéda au jour et l'ombre la
plus épaisse remplaça instantanément, sans transition aucune, la
puissante et éclatante irradiation solaire.
Aux cris d'étonnement, de stupeur, de terreur même que poussèrent
Gontran et Farenheit, Séléna s'éveilla.
Croyant à un malheur, elle courut à son père et, toute tremblante,
l'enlaça de ses bras.
--Qu'est-il donc arrivé? demanda enfin Fricoulet que ce surprenant
phénomène avait saisi seulement, mais sans cependant lui inspirer aucune
crainte.
Ossipoff répondit, en embrassant sa fille pour la rassurer:
--Il arrive tout simplement ce qui était à prévoir, monsieur
Fricoulet... nous avons franchi le pôle et, en changeant d'hémisphère,
nous sommes entrés dans celui qui n'est pas encore éclairé par le
soleil... tout simplement... Je m'étonne que vous n'ayez pas songé à
cela.
Puis se tournant vers M. de Flammermont:
--Vous n'avez point été surpris, vous, mon cher Gontran?
Le jeune homme avait eu le temps de se remettre de son émotion et,
réprimant un sourire, il répondit avec une assurance qui arracha à
l'Américain, témoin de sa frayeur, un énergique juron:
--Étant donné que l'hémisphère visible était dans la lumière, ne
fallait-il pas s'attendre à trouver l'autre dans l'obscurité?
[Illustration]
--Je crois, dit Ossipoff, qu'il serait prudent de se préparer dès à
présent à l'atterrissage.
--A quelle distance croyez-vous donc que nous toucherons le sol? demanda
Jonathan Farenheit.
--Mais, si mes calculs ne me trompent pas, à environ 200 lieues du pôle.
--Ah! nous avons encore le temps, murmura Séléna.
--Pas tant que tu le peux croire, fillette, répondit le vieux savant; en
ce moment nous rasons la lune à une hauteur de 50 lieues, et plus nous
avançons, plus la chute se précipite... donc si vous m'en croyez...
Le lustre électrique fut allumé; puis on vérifia les saisines des
meubles, on resserra les attaches des objets et on ferma soigneusement
toutes les trappes.
Cette besogne demanda une heure.
--Dépêchons, dit Ossipoff, dépêchons, car maintenant nous ne devons pas
être loin d'aborder.
Par surcroît de précaution, les plaques métalliques protégeant les
hublots avaient été revissées, en sorte qu'il était impossible de juger
de la marche du véhicule.
Les hamacs furent roulés et les voyageurs se placèrent dans les tiroirs
matelassés, qui déjà les avaient protégés contre le choc du départ.
Un silence profond régnait que troublait seulement le tic-tac de
l'horloge.
Chacun se taisait, étreint à la gorge par l'anxiété.
Soudain, une secousse formidable ébranla tout le wagon; le lustre se
détacha et les lampes à incandescence, brisées en mille miettes,
dégringolèrent avec un horrible fracas, tandis que les meubles,
débarrassés de leurs amarres, s'entrechoquaient dans l'obscurité.
Pas un cri ne fut poussé par les voyageurs.
Et, cependant, c'était le cas ou jamais de lancer un «hurrah!» triomphal
car, en ce moment, Ossipoff et ses intrépides compagnons venaient
d'arriver au but de leur voyage.
Ils étaient sur la Lune!
[Illustration]