LA LUNE A VOL D'OISEAU

[Illustration]

Pendant que Fédor Sharp et son compagnon, en proie à une angoisse

justement méritée par leur infamie, attendaient tout tremblants les

événements, Mickhaïl Ossipoff et ses amis n'étaient guère plus rassurés.

La rencontre de leur véhicule avec le boulet de Sharp pouvait avoir,

pour eux, des conséquences fatales.

S'ils déviaient tant soit peu de leur route, ils pouvaient manquer le

but visé, et alors, lancés dans l'espace, que deviendraient-ils?

Atterré, Ossipoff, assis sur le divan, soutenait, sur son épaule, la

tête de Séléna défaillante.

Gontran de Flammermont ne pouvait se détacher du hublot, pensant à la

chute formidable dans laquelle l'obus pouvait, d'un moment à l'autre, se

broyer.

Jonathan Farenheit, lui, maudissait le hasard qui le mettait face à

face avec ce traître et ce voleur sans qu'il pût, avant de mourir, se

venger de lui comme il le méritait.

Fricoulet, seul, avait conservé son sang-froid.

Il ne bougeait pas de l'observatoire où, l'oeil collé au télescope, il

examinait l'espace.

Tout à coup il tomba comme une bombe au milieu de ses compagnons.

--Notre wagon se retourne, cria-t-il.

Gontran fit un brusque mouvement.

--Allons-nous donc marcher sur la tête? murmura-t-il.

[Illustration]

Son ami seul entendit cette réflexion qu'à part lui, il traita de

saugrenue.

--C'est-à-dire, répliqua-t-il, que nous allons avoir les pieds là où se

trouve notre tête... en un mot la partie conique de notre obus qui

regarde la lune, va dans quelques instants regarder la terre.

Farenheit poussa un grognement de joie.

--En ce cas, fit-il, je pourrai les rattraper.

--Pourquoi?

--Dame! si nous tombons à la surface de la lune.

Fricoulet haussa les sourcils.

--Ai-je dit cela?

--Cela me semble logique.

--Si logique que cela vous paraisse, c'est cependant douteux.

Gontran tressaillit.

--Alors?... questionna-t-il.

--Alors?... le sais-je, moi?... Nous allons voguer autour de la lune...

contourner son disque... en ce cas, Dieu seul peut savoir ce qui nous

attend.

--Confions-nous donc à Dieu, murmura Séléna.

En même temps elle fixait sur Gontran des regards pleins de tendresse.

--En tout cas, ajouta plaisamment Fricoulet, s'il arrive quelque chose,

nous serons les premiers à jouir du spectacle... c'est toujours une

consolation.

Ainsi que l'avait annoncé l'ingénieur, les voyageurs ne tardèrent pas à

s'apercevoir du mouvement d'évolution accompli par le wagon.

Il pivotait doucement sur son axe, tournant insensiblement vers la lune

sa partie inférieure, la plus lourde.

La chute commençait, mais obliquement comme l'avait prévu Fricoulet et

avec une force presque insensible.

Il est vrai que cette force n'allait pas tarder à s'accroître.

--Nous tombons de 10.000 lieues, murmura le jeune ingénieur.

Ossipoff s'était levé pour mesurer une fois de plus la distance du sol

lunaire.

Il l'évalua à 45.000 kilomètres.

Maintenant, à l'aide du plus fort oculaire de la lunette qui ramenait

cette distance à 150 kilomètres--environ 40 lieues--on distinguait à

merveille toute la configuration de ce terrain convulsionné.

Le disque entier apparaissait, éclairé en plein par les rayons solaires

et Ossipoff, émerveillé, apercevait une foule de détails qu'il était

impossible de soupçonner de la terre, même avec les plus puissants

instruments d'optique.

Cependant rien encore ne pouvait faire croire à la présence d'êtres

vivants à la surface de ce monde pierreux; ce n'étaient que rochers

arides, cratères béants, pics aigus, enchevêtrés dans un réseau

orographique des plus compliqués, qu'éclairait une lumière crue et

uniforme.

Si l'obus était tombé normalement à la surface de la lune, il eût abordé

non loin du pôle Nord; mais ce qui lui restait de vitesse, neutralisant

en partie l'attraction lunaire, il contournait tout l'hémisphère visible

et se dirigeait au Sud-Est du satellite dont le disque immense avait

envahi tout le ciel, reflétant une lumière intense.

--Si nous fermions les hublots pour permettre à Mlle Séléna de dormir

un peu, proposa Fricoulet.

--Moi! s'écria la jeune fille, dormir!... pas avant que nous soyons

arrivés.

--Songez, mademoiselle, insista l'ingénieur, que nous en avons pour

quarante-huit heures, au moins.

--Oui, fillette, dit à son tour Ossipoff, monsieur a raison; il faut

prendre un peu de repos pour être prêts à affronter les nouvelles

fatigues qui nous attendent; du reste, il n'y a aucune honte à dormir...

Vois plutôt.

Et il lui désignait Farenheit qui, accablé de fatigue, ronflait à poings

fermés, étendu sur le divan.

[Illustration]

La fureur use les forces autant que l'exercice le plus violent et,

depuis près de vingt-quatre heures qu'il apercevait son ennemi, Fédor

Sharp, l'Américain, ne dérageait pas.

En outre, le panorama des cratères lunaires ne l'intéressait pas assez

pour qu'il l'admirât durant quarante-huit heures consécutives.

Le wagon, en ce moment, venait de passer au-dessus de la _mer Humboldt_,

du _lac des Songes_ et du _lac de la Mort_ qui, aperçus de cette

hauteur, formaient des taches verdâtres assez semblables à des forêts

vues de très loin.

Bientôt il fut au zénith de la _mer de la Sérénité_.

Ossipoff, dans le ravissement, ne pouvait s'arracher à la contemplation

de ce monde dont tous les mystères se dévoilaient peu à peu à lui.

[Illustration: La Mer des Crises vue au moment du premier quartier.]

--Voyez, disait-il à ses compagnons, quelle surface accidentée présente

cette face du monde sélénien... vous vous y reconnaissez, n'est-ce

pas, mon cher Gontran... ces chaînes de montagnes immenses que vous

apercevez sur votre droite et qui paraissent avoir plusieurs kilomètres

d'élévation, ce sont les _Apennins_, les _Karpathes_, le _Caucase_.

Après un silence, l'astronome murmura, comme se parlant à lui-même:

--Ah! voilà la _mer des Pluies_, le _marais des Brouillards_, le _marais

de la Putréfaction_...

Gontran poussa le coude de Fricoulet.

--Des mers!... lui chuchota-t-il à l'oreille, où voit-il des mers?

Le jeune ingénieur lui répondit tout bas:

On appelle «mers» en terme de sélénographie des taches dont on n'a pu

encore bien définir la nature et qui ressemblent à des plaines

desséchées.

--Voilà, grommela le comte, en hochant la tête, une appellation bizarre

et qui me paraît manquer totalement de logique.

--Ainsi, poursuivit Fricoulet, cette tache ovale que tu aperçois là, sur

le bord gauche du disque, c'est la _mer des Crises_.

--_Mare Crisium_, dans le latin de Molière, fit plaisamment Gontran.

--Tout juste; et à côté, le _marais du Sommeil_.

--_Palus Somniorum_.

--Encore juste.

--Ainsi nommé, ajouta Gontran, parce que les habitants y dorment

continuellement.

--Les habitants! fit l'ingénieur... s'il y en a.

Pendant plusieurs heures, le wagon continua ainsi sa marche oblique vers

la lune, permettant aux voyageurs d'étudier facilement les moindres

accidents de ce terrain convulsionné.

--A quelle distance sommes-nous maintenant? demanda Fricoulet.

--A 8.000 lieues environ, répondit Ossipoff.

--C'est singulier, murmura Gontran, il me semble que nous nous

ralentissons.

--C'est absolument le contraire; en ce moment nous marchons, ou plutôt

nous tombons avec une rapidité qui n'est pas moindre de 500 mètres à la

seconde, soit 30 kilomètres à la minute.

--Tiens, fit tout à coup Gontran, je suis curieux devoir ce que devient

la terre à cette distance.

Il gravit les marches du petit escalier et découvrit le hublot percé

dans la partie conique de l'obus.

Il poussa un cri de surprise.

Perdue dans l'irradiation solaire, la terre ne semblait plus qu'un

croissant de plus en plus délié et d'une dimension extrêmement faible.

--Et c'est cela ma planète natale! murmura le jeune comte en haussant

dédaigneusement les épaules.

En redescendant il demanda:

--A quelle distance sommes-nous maintenant de la terre?

Fricoulet le regarda avec stupéfaction.

--N'as-tu pas entendu tout à l'heure que nous étions à huit mille lieues

de la lune?

--Parfaitement.

--Eh bien! qui de quatre-vingt dix mille ôte huit mille, reste

quatre-vingt-deux mille... c'est simple comme tout.

--En effet, riposta Gontran quelque peu vexé... mais il fallait y

penser.

Puis tout de suite ses idées prirent un autre cours.

[Illustration]

--Cependant, dit-il, comment se fait-il que, d'ici, la terre me paraisse

plus volumineuse que ne me paraissait la lune vue du sol terrestre?

Fricoulet roula dans la direction d'Ossipoff des regards terrifiés; mais

le vieillard, absorbé dans sa contemplation, n'avait pas entendu.

--Mais, malheureux ami, murmura l'ingénieur en entraînant rapidement

Gontran à l'extrémité de la pièce, tu n'aimes donc plus mademoiselle

Séléna?

[Illustration]

Le jeune homme se trouva tellement abasourdi par cette question qu'il ne

répondit pas tout de suite.

--Tu es fou? balbutia-t-il enfin.

--C'est à toi qu'il faudrait faire cette demande, riposta Fricoulet;

comment! tu aimes toujours ta fiancée et tu fais tout ton possible pour

ne pas l'épouser.

--Je ne comprends pas, balbutia Gontran.

--Ne viens-tu pas de t'étonner de ce qu'à distance égale, la terre te

semblait plus grosse que la lune?

--Eh bien?

--Ne sais-tu donc pas--ou plutôt ne devrais-tu pas paraître savoir--que

la lune est d'un volume quarante-neuf fois plus petit que la planète

autour de laquelle elle gravite...

--...en vingt-huit jours et demi, ajouta Gontran... c'est vrai, je me

rappelle cela maintenant.

Fricoulet posa sa main sur l'épaule de son ami pour attirer son

attention.

[Illustration]

--Rappelle-toi également, ajouta-t-il, que la densité des matériaux qui

composent le monde lunaire est beaucoup plus faible que celle des

pierres terrestres; elle est seulement des six dixièmes; cela revient à

dire que le globe sélénien ne pèse pas beaucoup plus qu'une sphère d'eau

du même diamètre que lui, la pesanteur y est aussi extrêmement faible;

c'est la plus faible qui ait été constatée à la surface des planètes du

système solaire. Elle est six fois moindre que sur terre...

Le jeune ingénieur sourit de la gravité avec laquelle l'écoutait M. de

Flammermont.

--Eh bien! demanda-t-il, te rappelleras-tu cela?

--Je ferai mon possible.

--Tu comprends bien, n'est-ce pas, ajouta amicalement Fricoulet, que si

je te raconte tous ces détails ce n'est pas pour faire étalage de mon

bagage scientifique, mais tout simplement pour te mettre en mesure de

répondre, d'une façon à peu près satisfaisante, quand ton futur

beau-père te _poussera une colle_.

D'une énergique pression de mains le comte remercia son ami.

Puis, après un silence, Fricoulet ajouta en poussant un soupir:

--Tu sais, c'est contre mon gré que j'agis ainsi... j'estime même que je

commets un crime de lèse-amitié... car je contribue à ton malheur en

aplanissant la route qui te mène au mariage.

Gontran haussa les épaules en riant.

--Grand fou, murmura-t-il... encore le même!

--Toujours, grommela Fricoulet.

Il tourna les talons dans un mouvement de mauvaise humeur, et colla son

visage au hublot de gauche par lequel il pouvait apercevoir tout le

panorama lunaire.

A ce moment, le wagon passait au zénith de la _mer des Vapeurs_, à vingt

mille kilomètres à peine du sol lunaire dont il se rapprochait

rapidement; il traversait le _cirque de Triesnecker_, et arrivait

au-dessus du cratère de _Pallas_ dont la surface rugueuse et bouleversée

apparaissait avec une rigoureuse netteté.

Gontran était venu se placer à côté de son ami et demeurait absorbé par

le spectacle de cette fantastique lanterne magique.

--Mais, murmura-t-il, il me semble que toutes ces montagnes sont d'une

prodigieuse hauteur pour l'astre qui les supporte... Je ne crois pas

qu'il existe sur la terre, cependant quarante-neuf fois plus

volumineuse, des pics aussi monstrueux.

--Cette fois-ci, répondit Fricoulet, tu as raison; ils mesurent tous

plusieurs kilomètres de hauteur, et si nous arrivions ici au moment de

l'une des phases de lune, tu jugerais encore mieux de leurs dimensions;

car alors, éclairés de côté par le soleil, ils projetteraient au loin

sur le sol l'ombre agrandie de leurs dentelures et de leurs crêtes

déchiquetées.

Depuis un instant le jeune comte n'écoutait plus; il examinait

curieusement un point étincelant qui apparaissait au centre d'une

immense plaine blanche, à plus de trois cents lieues dans l'est de la

lune.

--Le _cirque d'Aristarque_, dit Fricoulet, l'un des plus beaux spécimens

de l'orographie sélénienne. A quelques centaines de kilomètres au nord,

tu peux distinguer son frère aîné, le mont _Kepler_, situé également au

centre d'une plaine blanchâtre qui s'avance comme un promontoire dans

l'_océan des Tempêtes_.

Gontran regardait, muet d'étonnement.

--Mais ces montagnes, poursuivit l'ingénieur, ne sont encore rien auprès

de certaines autres, dont l'une est plus rapprochée de nous et que tu

peux apercevoir au nord de la chaîne des monts Karpathes; c'est le

_cirque de Copernic_, qui ne mesure pas moins de 160 kilomètres de

diamètre... à peu près toute la surface de la Bohême enclavée dans les

monts Karpathes d'Europe.

--Je vois bien, dit enfin M. de Flammermont, le rond volcanique dont tu

me parles... mais j'aperçois, au pied du _Copernic_, deux autres

cratères qui me paraissent énormes, eux aussi.

--Effet de perspective tout simplement, riposta Fricoulet; car les monts

_Stadius_ et _Eratosthène_ sont de dimensions beaucoup plus restreintes.

--Toutes ces montagnes, dit Gontran, ont donc eu pour parrains des

philosophes et des astronomes?

Fricoulet se mit à rire.

--Si tu avais lu attentivement l'ouvrage de ton homonyme, le célèbre

Flammermont, les _Continents célestes_, tu saurais qu'il y compare la

lune à un cimetière d'astronomes: «C'est là, dit-il, qu'on les enterre;

lorsqu'ils ont quitté la terre, on inscrit leurs noms sur les terrains

lunaires comme autant d'épitaphes...» J'ai retenu la phrase qui m'a paru

amusante.

En ce moment, la tête d'Ossipoff apparut au sommet de l'échelle qui

conduisait à la partie supérieure de l'obus.

--Victoire! cria le vieux savant... notre rapidité s'accroît... avant

trois heures nous planerons au-dessus de _Tycho_.

--Tycho! s'écria Fricoulet d'une voix étonnée.

--Oui, répéta le vieillard, Tycho!... qu'y a-t-il d'extraordinaire à

cela?

--C'est que la route que nous suivons, riposta le jeune ingénieur, nous

mène sur les mers des _Nuées_ et des _Humeurs_ et non dans la direction

de Tycho.

Ossipoff répondit avec un peu d'aigreur:

[Illustration: Tycho.--Pôle sud de la Lune.]

--Il faut que vous vous trompiez, monsieur, car je viens de reconnaître

à l'instant que notre route s'infléchit en arc de cercle et que nous

filons actuellement en plein sud... nous sommes, il y a une heure,

passés, au zénith du centre de la lune, au milieu du golfe du

_Centre_ et en vue du cratère d'_Herschel_; maintenant nous passons

entre _Guericke_ et _Ptolémée_ et nous longeons les deux cirques, soudés

par leurs remparts circulaires, d'_Alphonse_ et d'_Arzachel_.

Ce disant, le vieillard avait descendu lentement les degrés et tendant à

Fricoulet une jumelle:

--Voyez vous-même, d'ailleurs.

Tandis que l'ingénieur étudiait la configuration du terrain, Ossipoff

murmura à l'oreille de Gontran:

--Toujours le même... ce que ce garçon m'énerve avec ses prétentions

scientifiques...

Fricoulet, à ce moment, déclara d'un ton accablé:

--Vous avez raison, monsieur Ossipoff, nous suivons une trajectoire

inconnue et nous allons décrire autour de la lune tout un arc de cercle

qui nous mènera Dieu sait où.

--Eh! dit Gontran, qui nous mènera à la lune.

Fricoulet haussa les épaules.

--Monsieur de Flammermont a raison, répliqua sèchement le vieux savant.

Et il ajouta d'un ton légèrement dédaigneux:

--Avez-vous calculé l'inclinaison de notre chute?

--Non, je l'avoue.

--Eh bien! vous avez eu tort de parler sans l'avoir fait; car vous

auriez constaté, comme moi, que nous nous rapprochons de plus en plus de

la surface lunaire.

Il avait prononcé ces mots d'un ton cassant qui fit monter une légère

rougeur aux joues de Fricoulet.

--Qu'est-ce que cela prouve? demanda-t-il impatienté.

Ossipoff le regarda un moment tout ahuri, puis enfin:

--Comment!... vous demandez ce que cela prouve?... mais tout simplement

que nous ne pourrons pas tourner éternellement autour de ce satellite et

que forcément il arrivera un moment où nous heurterons son sol... il y

a, au pôle Nord, de très hautes montagnes, les pics _Doerfel_ et

_Leibnitz_, par exemple, qui ne mesurent pas moins de 7,610 mètres

d'élévation; qui nous dit que nous ne les rencontrerons pas?... pour

moi, j'affirme que nous atterrirons non loin du pôle.

--Je le souhaite, répondit froidement l'ingénieur... mais je le redoute

quand même.

Ossipoff se croisa les bras.

--Et pour quelles raisons, s'il vous plaît? demanda-t-il ironiquement.

--D'abord, parce qu'au lieu de heurter normalement le sol par le fond de

notre wagon, lequel est garni de tampons et de ressorts puissants pour

atténuer la vigueur du choc, nous rencontrerons les montagnes par le

côté, en sorte que la secousse sera formidable... ensuite, parce que

nous nous trouverons à plus de sept kilomètres de haut, sur un cratère

glacé et plongeant dans le vide.

[Illustration]

--Il est vrai, dit à son tour Gontran, que si on débarquait un indigène

de la lune sur le sommet du mont Blanc ou du Cotopaxi, il ne serait pas

positivement arrivé sur la terre... il en sera de même pour nous.

--Assurément, poursuivit Fricoulet, et c'est pour cela, mon cher

monsieur Ossipoff, que j'espère que vos calculs sont faux et que nous ne

resterons pas perchés sur le sommet du mont _Doerfel_.

L'astronome fit claquer sa langue, ce qui chez lui était toujours un

signe de colère; puis, sans répondre un mot, il gravit les échelons et

s'enferma dans l'observatoire.

--Il n'est pas content, murmura Gontran.

--Après tout, riposta l'ingénieur, suis-je obligé de dire toujours comme

lui... s'il n'aime pas la contradiction, qu'il vive seul... Il m'embête

à la fin...

Et, tout bougonnant, il reprit sa place près du hublot.

Le wagon passait au-dessus des cratères de _Walter_ et de _Bulialdus_;

le sol devenait plus pustuleux et plus bouleversé que jamais; de longues

raies blanchâtres se prolongeaient pendant des centaines de kilomètres,

tantôt au niveau des plaines, tantôt à la hauteur des pics les plus

élevés.

--Qu'est-ce que cela? demanda de Flammermont.

--Ce sont les _rainures_.

--Et qu'est-ce que c'est que les rainures?

--Tu peux en juger par toi-même et beaucoup mieux que ne l'ont pu faire

les astronomes terrestres, dans leurs observatoires perdus à 90,000

lieues d'ici.

Gontran hocha la tête.

--Mais quel est ton avis à toi? insista-t-il... moi, tu sais bien que je

n'y connais rien... sont-ce des laves refroidies? sont-ce des remparts

élevés par les sélénites?... Tu dois bien avoir une opinion...

--Ma foi, riposta l'ingénieur, plus je regarde et plus je me confirme

dans mes suppositions premières que ce sont là les traces d'un

tremblement de terre...

Gontran sourit et reprit:

--...de lune, veux-tu dire.

Fricoulet haussa les épaules:

--De lune, si tu veux. Cela a dû se produire alors que ce monde était

encore à l'état pâteux... en se refroidissant, l'écorce s'est ressoudée

d'elle-même, conservant à sa surface les traces de cet effroyable

cataclysme.

--Un monde qui se démolit et se recolle seul! fit plaisamment Gontran;

en vérité! voilà qui n'est pas commun... par exemple ce sont les

Sélénites qui ont dû avoir une fière peur en voyant leur globe s'en

aller en petits morceaux.

Fricoulet regarda son ami pour constater s'il parlait sérieusement; mais

il se rassura en le voyant sourire.

--Les Sélénites! fit-il en hochant la tête, il n'y en avait pas fort

probablement à cette époque... autrement il est certain qu'ils eussent

tous péri dans la catastrophe.

[Illustration]

En ce moment, la petite porte de l'observatoire s'ouvrit et Ossipoff

cria à ses compagnons:

--Tycho!

Puis sa tête disparut.

--Dix minutes d'arrêt!... buffet, murmura plaisamment l'ingénieur.

Et il prit place à la vitre où Gontran l'avait déjà précédé, les yeux

agrandis à la vue du panorama, sublime dans son étrangeté, qui se

déroulait à 1.000 kilomètres à peine au-dessous du projectile.

Au milieu du sol pustuleux, éblouissant d'une intense clarté que les

glaces éternelles dont ses flancs sont couverts reflétaient dans

l'espace, _Tycho_, la plus monstrueuse des montagnes lunaires, se

dressait majestueuse et formidable.

A son centre, en une vaste cavité ne mesurant pas moins de

quatre-vingt-sept kilomètres de diamètre, s'élevait un groupe de

montagnes dont la plus haute se dressait à 1,560 mètres au-dessus du

fond. Les montagnes, qui en formaient les remparts annulaires leur

parurent avoir, à l'est et à l'ouest, une élévation de près de 5,000

mètres.

De ce cratère s'élançaient, vers tous les points de l'horizon, lui

formant une immense auréole, des traînées lumineuses dont quelques-unes

s'étendaient à plus de 1.000 kilomètres.

--On dirait une pieuvre d'argent dont les tentacules embrassent le monde

lunaire, murmura Gontran que l'émotion étreignait à la gorge.

Fricoulet, lui-même, le sceptique Fricoulet, tout pénétré d'admiration,

demeurait muet, ne pouvant rassasier ses yeux de ce sublime spectacle.

--Eh bien! s'écria d'une voix triomphante Ossipoff qui apparut en haut

de l'escalier, que vous avais-je annoncé?... Voyez-vous que nous

tournons à l'Ouest, tout en nous abaissant graduellement!... avant peu,

nous allons apercevoir les cratères de _Clavius_, _Logomontanus_,

_Maginus_, _Fabricius_, _Maurolycus_...

--_Et coeterus_, pensa M. de Flammermont.

Le savant continua:

--Enfin, nous allons franchir, à quelques centaines de kilomètres de

hauteur, les sommets des monts Doerfel...

[Illustration]

--Mais, interrompit Gontran, si nous nous mettons à tout franchir ainsi

que vous le dites, nous finirons par tomber...

--Dans la partie invisible de la lune... parfaitement, oui, mon jeune

ami, s'écria Ossipoff en achevant la phrase du comte, heureusement pour

celui-ci qui, certainement, allait dire une bêtise.

Aventures extraordinaires d'un savant russe; I. La lune · 第 42 / 59 题