Mais ce n'était pas tout que d'être admis à faire partie de ce cercle;
la principale préoccupation des membres de «l'Excentric Club», une fois
reçus, était de se faire nommer membres du comité, secrétaires,
vice-présidents, président.
Et--est-il besoin de le dire--chacune de ces fonctions honorifiques ne
s'enlevait qu'à la force du poignet, c'est-à-dire en accumulant
excentricité sur excentricité, folie sur folie.
Or, Jonathan Farenheit avait un _dada_; c'était de se signaler par
quelque action si éclatante que tous les membres de l'Excentric Club
fussent contraints de le porter unanimement à la présidence.
Malheureusement il n'était pas seul à être talonné par cette ambition
et, en dépit de tous ses efforts, chaque année, au moment des élections,
il voyait un concurrent l'emporter sur lui et s'asseoir dans le fauteuil
si ardemment convoité.
Et voilà que tout à coup, alors qu'il commençait à désespérer, Fédor
Sharp lui tombait sous la main avec son vertigineux projet de voyage
lunaire.
Mais, sa présidence, il la tenait maintenant!
Quel membre de «l'Excentric Club» serait en mesure de rivaliser avec
lui, Jonathan Farenheit, retour d'une excursion de 96.000 lieues à
travers l'espace?
Nous en avons dit suffisamment maintenant pour que le lecteur comprenne
comment le digne Américain s'était abusé, jusqu'au dernier moment, sur
les véritables sentiments de l'ancien secrétaire perpétuel de l'Académie
des sciences de Pétersbourg.
S'il en eût été autrement, s'il avait eu l'oeil toujours ouvert et
l'oreille toujours tendue, il eût surpris certains sourires
énigmatiques, certaines phrases à double sens qui eussent mis ses
soupçons en éveil.
Pendant tout le temps que se poursuivirent dans l'île Malpelo les
travaux exécutés sur les plans dérobés à Mickhaïl Ossipoff, Fédor Sharp
avait eu de fréquents entretiens avec ses deux préparateurs: Woriguin et
Ladislas Rotterdack.
Que se disaient-ils?
Il eut été assez difficile de le savoir, Sharp ayant eu la précaution
d'établir sa tente en un endroit écarté et bien découvert, de manière à
ce qu'aucun indiscret ne pût venir rôder aux environs.
Mais si Farenheit avait eu l'oreille assez fine pour entendre ce que
chuchotaient à voix basse ces trois hommes, il eût été obligé de revenir
de beaucoup de son opinion sur l'ex-secrétaire perpétuel de l'Académie
des sciences.
Sharp, en effet, ne se souciait nullement de l'Américain, maintenant que
grâce à lui et aux dollars de la société dont Farenheit était président,
il avait pu mettre à exécution le grand projet de Mickhaïl Ossipoff,
projet duquel il comptait retirer honneur et profit.
Oui, profit; car si Fédor Sharp avait l'amour de la science, il avait
non moins celui de la richesse, et son excursion lunaire, tout en lui
permettant de se couvrir de gloire, lui permettait aussi de remplir ses
poches.
Aussi, ce qu'il complotait si secrètement avec ses deux acolytes ne
tendait-il rien moins qu'à se débarrasser de la personnalité encombrante
de Jonathan Farenheit.
Enfin, le jour du départ arriva.
Sharp réunit autour de lui tout le personnel et, d'une voix qu'il
s'efforça de rendre émue, il prononça les parole suivantes:
--Mes chers amis!--ah! oui, permettez-moi de vous donner ce titre, à
vous tous, ingénieurs, contremaîtres, ouvriers qui m'avez aidé avec tant
de courage et d'activité, à mener à bien mes audacieux projets,--mes
chers amis, grâce à vous, nous voici arrivés au moment décisif et prêts
à profiter de l'instant favorable pour nous élancer vers la lune...
permettez-moi, avant l'instant émouvant du départ, de vous remercier...
Ici, Jonathan Farenheit lui coupa la parole.
--Et moi, dit-il d'une voix vibrante, je vous remercie également au nom
de la «Compagnie des mines lunaires», au nom du gouvernement américain
qui s'honore dans un de ses membres, de la tentative audacieuse...
Il s'interrompit et se retourna; des voix qui chuchotaient derrière lui
attiraient son attention: c'était Sharp et ses amis qui échangeaient
rapidement quelques paroles.
--C'est entendu? demanda le Russe en terminant.
--Convenu, répliquèrent les autres.
Alors l'ex-secrétaire de l'Académie des sciences s'avança, et, d'un
geste de la main, réclama le silence.
--A huit heures trente-cinq minutes, dit-il, les charges de sélénite
seront enflammées et le projectile dans lequel l'honorable gentleman,
sir Jonathan Farenheit, mon ami Woriguin et moi, nous aurons pris place,
s'envolera vers les régions planétaires... je vous engage donc à vous
rembarquer sans tarder et à pousser au large pour fuir la terrible
secousse que va causer la brusque déflagration de la sélénite.
Il avait cessé de parler.
Un hurrah formidable s'échappa de toutes les poitrines; puis tous les
ouvriers défilèrent devant les voyageurs, leur serrèrent la main et
ensuite les opérations d'embarquement commencèrent.
[Illustration]
Ces opérations menaçaient d'être longues, car le navire avait dû
mouiller au large, par crainte des roches à fleur d'eau qui entouraient
l'île, et l'on devait transporter les hommes à bord, au moyen de deux
canots.
--Mais, demanda tout à coup Farenheit, par quel moyen la sélénite
s'enflammera-t-elle?
Fédor Sharp répondit tranquillement:
--Mon excellent ami, Ladislas Rotterdack se charge de déclancher, au
moment voulu, le mouvement d'horlogerie qui règle l'envoi du courant
électrique grâce auquel, à la seconde précise, les charges du canon
s'enflammeront.
Il se tourna vers Rotterdack et, tirant son chronomètre:
--Quelle heure avez-vous, cher ami? demanda-t-il.
L'autre consulta sa montre.
--Sept heures et quart, répondit-il.
--Vous avancez de trente-sept secondes, cher ami, fit Sharp d'un ton
plein de naturel, réglez-vous sur moi... car il importe de ne pas
avancer d'une seconde le moment du départ.
Ce disant, un sourire imperceptible plissait ses lèvres minces.
--Là, dit-il, il nous reste donc une heure vingt minutes et
quarante-sept secondes à demeurer ici... si vous le désirez, mon cher
Woriguin, nous profiterons de ce répit pour donner un dernier coup
d'oeil à l'aménagement de l'obus.
[Illustration]
Sans défiance, Jonathan Farenheit aida lui-même les deux hommes à
descendre, à l'aide d'une benne, dans le fond de l'énorme engin; puis il
s'occupa de presser l'embarquement du personnel.
Une demi-heure s'écoula; il restait encore à terre une cinquantaine
d'ouvriers attendant l'instant de monter dans les canots, lorsque
soudain une immense colonne de feu jaillit du sol, secouant l'île jusque
dans ses fondements, crevassant le sol, bouleversant les flots.
Devançant d'une demi-heure le moment fixé pour le départ, Stanislas
Rotterdack venait de mettre le feu à la mine, lançant seuls dans
l'espace Fédor Sharp et Woriguin.
Ceux-ci avaient parfaitement bien résisté au formidable contre-coup du
départ et les premiers jours du voyage s'étaient effectués dans les
meilleures conditions possibles.
Le quatrième jour seulement, en mesurant la distance angulaire de la
terre et de son satellite, Sharp fronça les sourcils et un juron
s'étrangla dans sa gorge.
La vitesse de l'obus allait se ralentissant d'une façon inquiétante.
Woriguin murmura tout pâle:
--Pourvu que nous passions le point neutre.
L'autre hocha la tête.
--Nous irons bien jusque-là, grommela-t-il... du moins, je l'espère.
--C'est peut-être parce que nous sommes partis en avance, balbutia
Woriguin d'un ton de reproche.
--Imbécile! répliqua Fédor Sharp; crois-tu donc que j'eusse fait une
semblable bêtise?... non, nous sommes partis à la seconde précise...
mais pour tromper cet idiot de Farenheit, Ladislas et moi avions, à
dessein, retardé nos montres d'une demi-heure.
--Enfin! murmura Woriguin avec un accent plein de résignation.
[Illustration]
Toute la nuit, les deux hommes furent sur pied, constatant d'heure en
heure le ralentissement évident de l'obus.
Puis tout à coup, Sharp poussa un cri de terreur: le projectile était
immobile sur la limite où l'attraction de la terre et celle de la lune
se contrebalancent.
--Tonnerre de sort! gronda-t-il, nous sommes arrêtés.
Et il se laissa tomber sur le siège qui courait tout autour du wagon,
les traits bouleversés, les yeux hagards, les dents serrées, les ongles
déchirant rageusement l'étoffe du meuble.
--Perdus! répéta Woriguin comme un lamentable écho... nous sommes
perdus.
Après quelques instants, il ajouta d'une voix rauque en fixant sur son
compagnon des regards affolés:
[Illustration: Woriguin, l'un des préparateurs de Fédor Sharp et son
compagnon de voyage.]
--Nous n'avons, n'est-ce pas, aucune chance de nous sauver d'ici?
Fédor Sharp répliqua d'un ton plein d'accablement:
--Nous sommes condamnés à demeurer éternellement figés à cette place...
à moins...
--A moins?... répéta Woriguin, avec une lueur d'espoir.
--A moins, continua Sharp, qu'une influence étrangère ne nous entraîne
en deçà ou en delà de cette maudite ligne d'attraction.
--En ce cas, balbutia l'autre, nous sommes irrévocablement perdus.
Une semaine, puis une autre semaine, puis un mois tout entier
s'écoulèrent dans cette situation, sans que rien vînt la modifier; dès
le premier jour, ils avaient dû fixer au plancher par de fortes saisines
tous les meubles qui, en raison de la suppression complète de la
pesanteur, se déplaçaient sous la plus légère impulsion, l'obus n'ayant
plus ni haut ni bas.
Eux-mêmes devaient s'abstenir de mouvements trop violents pour éviter
des chocs désagréables.
Woriguin, inoccupé maintenant et complètement démoralisé, passait son
temps à boire, cherchant dans l'ivresse l'oubli de la mort terrible qui
l'attendait.
Quant à Fédor Sharp, l'oeil rivé à sa lunette, il ne cessait de fouiller
l'espace, dans l'espoir insensé d'apercevoir cette cause providentielle
capable de l'arracher à son immobilité éternelle.
Tous les jours il allait au réservoir d'air, constater combien de temps
encore ils avaient à vivre, lui et son compagnon.
Et plus d'une fois, après avoir constaté que la provision s'épuisait
rapidement, il avait jeté des regards farouches du côté du hamac sur
lequel Woriguin ronflait à poings fermés, cuvant lourdement son ivresse.
[Illustration]
Un rictus tordait ses lèvres minces, tandis que ses mains se crispaient
dans un geste d'étranglement. La mort de Woriguin aurait prolongé du
double l'existence de Fédor Sharp.
--Ah! misérable Ossipoff! s'écria un jour l'ex-secrétaire perpétuel de
l'Académie des sciences, après avoir, des heures entières, sondé le
désert sidéral, qui aurait pensé que ses calculs étaient faux, la force
de propulsion de sa «sélénite» insuffisante et son acier fragile?
Et il répétait, en frappant du poing fermé sa table sur laquelle se
trouvaient les calculs recommencés la veille pour la centième fois:
--Ah! sans sa poudre et sans son canon...
Le misérable ne réfléchissait pas que cette poudre et ce canon, il ne
s'en était rendu possesseur qu'au moyen d'un vol.
Le lendemain matin il était étendu sur son hamac, les paupières closes,
mais ne dormant pas--depuis qu'il était enfermé dans ce wagon, le
sommeil l'avait fui--lorsqu'il entendit son compagnon se lever.
[Illustration]
Suivant son habitude, Woriguin s'était couché la veille à moitié gris et
Sharp avait dû l'attacher, suivant l'habitude qu'il en avait prise
lorsqu'il le voyait en cet état et de crainte de quelque violence.
Fort étonné qu'il eut pu se délivrer de ses liens, alors que d'ordinaire
il l'appelait pour le détacher, le savant eut le pressentiment que
quelque chose d'anormal se passait.
Il détourna légèrement la tête, et à travers ses cils abaissés, aperçut,
en effet, Woriguin qui, soulevé sur son coude, penché sur le bord de son
hamac, l'examinait avec attention.
Un moment il demeura immobile, puis un sourire hideux entr'ouvrit ses
lèvres, tandis que dans sa prunelle passait une lueur fauve.
--Il dort... murmura-t-il, tant mieux... ce sera plus vite fait.
L'une après l'autre, il sortit ses jambes du hamac, posa ses pieds sur
le plancher.
Un craquement léger le fit tressaillir et il reprit son immobilité, les
yeux toujours fixés sur Sharp.
Celui-ci continuait à simuler le sommeil.
Rassuré, Woriguin fit quelques pas dans la pièce, mais dans une
direction opposée à celle où se trouvait le Russe, et se dirigea vers
l'unique meuble qui servait à la fois de bibliothèque et de réserve pour
les instruments et les outils.
Il se courba, chercha sans bruit dans un casier, se releva et se
retournant, marcha droit au hamac de Sharp.
[Illustration]
A la lueur de la lampe, qu'ils laissaient brûler la nuit en veilleuse,
Sharp vit dans la main de son compagnon comme un reluisement d'acier et
un frisson convulsif secoua ses membres.
L'idée que lui-même avait eue plusieurs fois de tuer Woriguin, celui-ci
allait la mettre à exécution; il était armé d'un énorme ciseau à froid
et d'un seul coup, bien appliqué, il lui défoncerait la poitrine.
Brusquement Sharp se redressa et d'une voix terrible:
--Que veux-tu? demanda-t-il.
Surpris de trouver éveillé celui qu'il s'attendait à frapper, sans
lutte, dans son sommeil, l'autre recula d'un pas.
Puis, avec, un ricanement sauvage, il répondit:
--Ce que je veux? Eh! eh! la question est plaisante! Je veux te tuer,
parbleu!
--Que t'ai-je fait? demanda Sharp.
--Tu m'as amené ici.
--Est-ce ma faute, à moi, si les plans de ce maudit Ossipoff n'étaient
point exacts?...
Woriguin haussa les épaules.
--Quand on vole, grommela-t-il, on vole intelligemment.
--Mais je suis aussi peiné que toi.
--Que m'importe... et puis ce n'est pas pour me venger, c'est pour
vivre que je veux me débarrasser de toi;... l'air que tu respires, tu me
le voles.
Et farouchement il s'avança.
Fédor Sharp avait quitté sa couche et, saisissant un tabouret, s'était
mis en défense, bien décidé à lutter jusqu'au dernier moment.
Immobiles, les deux adversaires se toisaient en silence.
--Vivre! exclama enfin Fédor Sharp d'un ton plein de pitié... de combien
de jours espères-tu donc que ma mort prolongerait ton existence?
--D'autant de jours que tu en vivrais toi-même.
--Cela t'avancera bien de reculer ta mort de quelques semaines!
Woriguin ricana.
--Cela t'avance si bien toi-même que te voilà prêt à défendre ta peau...
Quand on a des principes on les applique... puisque tu prétends qu'il
importe peu de mourir quelques jours plus tôt ou plus tard, laisse-toi
tuer sans résistance.
Ce raisonnement était logique et Sharp demeura quelques instants muet et
la tête basse, ne sachant que répondre.
--Allons, dit l'autre d'une voix sourde, dépêchons; je te l'ai déjà dit,
l'un de nous est de trop ici,... tu es le plus vieux, cède-moi la place
de bonne volonté... sinon...
[Illustration]
Il s'avança, le bras levé.
Le Russe devint tout pâle.
--Écoute, dit-il enfin, accorde-moi jusqu'à la fin de la journée.
Woriguin haussa les épaules.
--A quoi bon?... fit-il, tu useras quelques mètres cubes d'air
inutilement... autant en finir de suite.
Tout à coup, une idée traversa la cervelle de Sharp.
--Peut-être bien, murmura-t-il, pourrons-nous être sauvés.
Une expression d'incrédulité se peignit sur le visage de Woriguin.
--Allons donc... grommela-t-il, qui te fait supposer cela?
--Mes calculs et mes observations.
--Tes observations!... ricana Woriguin, quelles observations?
--Celles que j'ai faites cette nuit; il m'a semblé apercevoir, à l'aide
de mon télescope, à quelques milliers de lieues, un corps céleste qui
pourrait bien modifier notre situation.
--Tu mens, tu m'aurais éveillé pour m'annoncer une telle nouvelle.
--Tu étais tellement gris que l'essayer eût été peine perdue.
Woriguin pinçait les lèvres d'un air profond; il réfléchissait à la
créance qu'il devait prêter aux paroles de son compagnon.
Cela lui paraissait bien invraisemblable... mais, pourtant, si cela
était vrai...
Et du coin de l'oeil il surveillait Fédor Sharp, cherchant à lire sur
son visage ce qu'il pensait.
Mais Sharp demeurait impassible, regardant son compagnon par dessous ses
lunettes, épiant avec joie les traces de l'indécision en laquelle il se
débattait.
Si Woriguin croyait à ce mensonge,--car il venait de mentir effrontément
puisqu'il avait passé la nuit dans son hamac,--il voudrait se rendre
compte par lui-même et il monterait à l'espèce d'observatoire pratiqué
dans le sommet de l'obus.
Si peu de temps qu'il resterait là-haut, c'en serait assez pour
permettre à Sharp de prendre dans le tiroir du meuble une paire
d'excellents revolvers qui le mettrait à même d'avoir de son côté toutes
les chances, au cas où un combat corps à corps deviendrait inévitable.
Malheureusement Woriguin semblait lire dans la pensée du misérable.
Après être demeuré quelques instants immobile et silencieux il eut un
hochement de tête qui signifiait clairement: «Au surplus, qu'est-ce que
je risque?»
Puis il alla droit au meuble, ouvrit le tiroir, prit les revolvers, les
mit tranquillement dans sa poche et se dirigea vers l'échelle qui menait
à l'étage supérieur.
Le dépit de Fédor Sharp fut si violent qu'il ne put le dissimuler; en
même temps une pâleur livide envahissait son visage.
Ce que voyant, le préparateur éclata de rire.
--Eh! Eh! fit-il d'un ton narquois, on eût donc voulu me faire sauter la
cervelle? vieux père... heureusement qu'on a encore sa tête.
Puis jetant à la face de Sharp un nouvel éclat de rire, il monta
lentement les échelons.
Le Russe se sentit perdu; dans quelques instants Woriguin allait
redescendre, furieux d'avoir été joué et lui logerait une balle dans la
poitrine.
Alors, ses forces l'abandonnèrent et il demeura inerte attendant le coup
mortel.
Soudain un cri éclata au-dessus de sa tête, cri de joie et de triomphe.
Presque aussitôt la porte du petit observatoire s'ouvrit avec fracas,
livrant passage à Woriguin qui dégringola l'escalier et vint se jeter
dans les bras de Fédor Sharp.
--Quoi! s'écria celui-ci en se relevant, qu'y a-t-il? es-tu fou?
--Sauvés! balbutia Woriguin dont l'émotion était telle que c'est à peine
s'il pouvait parler... Nous sommes sauvés!
Sharp était tout pâle, répétant machinalement comme s'il n'en comprenait
pas le sens:
--Sauvés... sauvés.
Son complice comme un fou, riant et chantant, gesticulant.
Alors Sharp le saisit par le bras, et le maintenant un moment immobile:
--Mais enfin, cria-t-il, répondras-tu?... Que se passe-t-il et pourquoi
prétends-tu que nous sommes sauvés?
Mais la joie était trop forte pour Woriguin, qui s'affaissa sur un siège
en balbutiant:
--Là-haut... la lunette... un corps qui vient à nous...
Et il s'évanouit.
En croyant à peine ses oreilles, Sharp s'élança d'un seul bond dans
l'ogive mais il tremblait tellement qu'il fut quelques minutes avant de
pouvoir ajuster l'oculaire.
Enfin, il y parvint et poussa, lui aussi, un cri perçant.
Là-bas, dans l'espace, un corps s'avançait avec une assez grande
rapidité.
Ainsi donc, son mensonge se trouvait être vrai et le hasard lui envoyait
un sauveur.
Mais tout à coup ses sourcils se froncèrent, sa bouche se tordit dans
une grimace de fureur et un juron s'échappa de ses lèvres.
[Illustration]
--Lui!... gronda-t-il, lui encore!... lui toujours!...
Et, ivre de rage, il lançait son poing fermé dans la direction du wagon
de Mickhaïl Ossipoff.
Cependant la joie d'être sauvé l'étreignait au coeur et aussi
l'espérance qu'il avait maintenant de pouvoir continuer sa route et
d'aborder sur les rivages lunaires.
Il se retrouvait, il est vrai, face à face avec son ennemi... mais cet
ennemi allait le tirer de la situation critique dans laquelle il se
débattait et l'entraîner à sa suite.
--Woriguin! cria-t-il, Woriguin!
En ce moment même le préparateur revenait à lui; s'entendant appeler, il
sortit entièrement de sa torpeur et rejoignit Fédor Sharp.
--Sais-tu qui est là? demanda celui-ci.
A cette question l'autre ouvrit de grands yeux.
--Eh! bon Dieu!... fit-il, comment veux-tu que je sache?... C'est
quelque aérolithe, sans doute...
Sharp secoua la tête.
--Une comète, peut-être?
--Non... fit le Russe d'une voix rauque que la colère étranglait, non,
c'est Mickhaïl Ossipoff.
A ce nom qu'il avait toujours entendu prononcer comme celui d'un ennemi
mortel, Woriguin fit un bond en arrière.
--Mickhaïl Ossipoff!... exclama-t-il, je ne comprends pas.
--Eh! riposta Fédor, ce misérable a trouvé le moyen de s'échapper et le
voilà qui, lui aussi, tente d'arriver dans la lune...
Woriguin tressaillit et murmura:
--Y arrivera-t-il?
Le Russe eut un mouvement d'épaules furieux.
--Sans doute, répondit-il, ou du moins il y a toute apparence.
Il avait remis l'oeil à l'oculaire du télescope.
--Sa vitesse est suffisante pour lui faire franchir la ligne d'égale
attraction... continua-t-il, il abordera.
--Et nous? demanda Woriguin d'une voix tremblante.
--Nous, il nous entraînera avec lui.
Woriguin jeta son chapeau en l'air.
--Hurrah! s'écria-t-il, hurrah pour Mickhaïl Ossipoff!
Le visage de Fédor Sharp s'assombrit.
--Oui, grommela-t-il, mais là-haut qu'arrivera-t-il?
--Bast! riposta Woriguin, ne sommes-nous pas deux?
Et un geste menaçant souligna sa phrase.
--Hum! pensa le Russe, Ossipoff ne doit pas être parti seul.
Pendant une heure, les deux projectiles voguèrent de conserve, à
quelques kilomètres à peine de distance.
L'ex-secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences ne cessait
d'étudier avec son télescope le véhicule dans lequel son ancien collègue
et ses amis étaient enfermés.
Il vit successivement apparaître aux hublots les visages étonnés et
curieux de Gontran de Flammermont, de Fricoulet, de Séléna.
--Ils sont donc tout un équipage, là-dedans? grommela-t-il.
Et il se tourmentait la cervelle pour comprendre quel explosif assez
puissant avait pu envoyer dans l'espace, à une distance si considérable
de la terre, un poids semblable à celui de ce véhicule et de ses
passagers.
Mais soudain, il repoussa loin de lui son télescope en jetant ce seul
cri d'une voix étranglée:
--Farenheit!
Woriguin devint subitement pâle et ses lèvres tremblantes répétèrent ce
nom:
--Farenheit?
--Oui, grommela Fédor Sharp, ce maudit Américain est avec eux!
--Mais c'est impossible, balbutia Woriguin; vous devez vous tromper...
comment voulez-vous que ce Yankee de malheur ait pu échapper... il a dû
périr dans l'île avec les autres.
Sharp frappa du pied avec impatience et poussant son compagnon vers le
télescope:
--Vois toi-même, gronda-t-il.
Woriguin regarda donc et aperçut, lui aussi, le visage menaçant de
Jonathan Farenheit collé à la vitre du hublot; même il put distinguer le
poing musculeux que l'Américain dressait dans leur direction.
Il se recula et fixant sur Fédor Sharp des regards dans lesquels se
lisait une épouvante réelle:
--Cet homme est le diable, murmura-t-il; s'il nous rattrape, nous sommes
perdus... d'autant plus qu'ils sont là-dedans une bande toute disposée à
lui prêter la main pour satisfaire sa vengeance.
Sans répondre, Fédor Sharp hocha la tête.
--Ah! grommela l'autre, mourir pour mourir, j'eusse préféré choisir mon
genre de mort... tandis que cet Américain est capable de nous lyncher.
--Tu as les revolvers sur toi, répliqua sourdement le Russe... si tu
veux te tuer, libre à toi.
--Mais, poursuivit Woriguin, peut-être bien que leur obus n'aura pas
assez de force pour nous arracher d'ici et nous entraîner dans la lune.
--Eh!... riposta Fédor Sharp, c'est déjà fait.
Woriguin le regarda effaré.
--Déjà fait! balbutia-t-il.
--Oui, répliqua le Russe, nous ne sommes plus immobiles... nous sommes
maintenant dans la zone d'attraction lunaire... nous tombons.
Et il demeura rageusement cramponné à son télescope, tandis que
Woriguin, tellement était grande sa frayeur de l'Américain, souhaitait
de se casser les reins dans la chute.
[Illustration]