MICKHAÏL OSSIPOFF RENCONTRE DANS L'ESPACE SON ANCIEN COLLÈGUE DE
L'ACADÉMIE DES SCIENCES.
[Illustration]
Pendant que le Nouveau-Monde était le théâtre des terribles catastrophes
sommairement décrites à la fin du chapitre précédent, les auteurs de ces
catastrophes semblaient déjà avoir reçu du ciel le juste châtiment dû à
leur épouvantable méfait.
Dans l'intérieur de l'obus régnait une ombre épaisse qui ne permettait
de distinguer quoi que ce fût; en outre, pas le moindre bruit, pas le
plus petit souffle, pas même le plus imperceptible gémissement.
Ombre et silence de tombe.
Tout à coup, sec comme un coup de pistolet, un éternument éclata; puis
un second, puis un troisième, puis toute une succession, pendant trois
minutes au moins.
C'était là l'indice certain que, sur les cinq passagers, un du moins
était vivant.
--Saperlipopette! fit une voix un peu sourde, un peu étouffée, je me
serai probablement enrhumé.
A peine ces mots étaient-ils balbutiés qu'un autre éternument éclata à
quelques pas.
--A vos souhaits, fit sur un ton joyeux la première voix.
--Tiens! monsieur Fricoulet!... vous êtes donc vivant! exclama le second
éternueur.
--En quoi cela vous surprend-il, honorable monsieur Farenheit?
--Mais cela ne fait pas que de me surprendre, cela me fait plaisir,
riposta l'Américain.
--Trop honnête, monsieur Farenheit.
--Dame! moi qui n'aime pas la solitude, je tremblais déjà de me voir
enfermé là-dedans en tête-à-tête, avec quatre cadavres.
--En effet, la conversation eût peut-être manqué d'animation, dit le
jeune ingénieur, un peu froissé de l'égoïsme du Yankee.
Puis, tout à coup, d'une voix tremblante:
--Mais vous venez de parler de cadavres, s'écria-t-il... pensez-vous
donc que nos compagnons?...
Il n'acheva pas, tellement l'angoisse lui étreignait la gorge...
--Dame! fit impassiblement Jonathan Farenheit, en dehors de nous deux,
personne ne bouge ni parle... il est donc à supposer...
Un frisson glacé courut par les membres de Fricoulet; domptant
l'engourdissement qui l'immobilisait dans sa boîte, il se coula à terre
et, une fois sur le tapis, se traîna à l'aide des genoux le long de la
paroi capitonnée qu'il palpait fébrilement de la main.
Tout à coup il poussa un cri de joie; ses doigts venaient de rencontrer
la manette du commutateur. Il la fit pivoter sur son axe et
instantanément les lampes à incandescence du lustre se rallumèrent,
inondant de leur clarté l'intérieur du wagon.
--Par le ciel! s'écria Jonathan, un peu de lumière fait grand bien.
Ce disant, il se redressait, s'étirant les membres avec volupté, faisant
l'une après l'autre craquer toutes ses articulations.
Cependant Fricoulet avait couru au premier «tiroir» qui se trouvait à sa
portée; sur le capiton moelleux, immobile et raide comme si la mort
l'eût frappé pendant son sommeil, M. de Flammermont était étendu.
--Gontran! s'écria le jeune ingénieur en secouant son ami aussi
vigoureusement que le lui permettait sa propre faiblesse.
Mais il eût autant valu chercher à communiquer de la vie à un
mannequin; sous l'effort de Fricoulet, le jeune comte roulait de droite
à gauche sa tête aux paupières closes et aux lèvres serrées.
--Mort! murmura Fricoulet épouvanté.
L'Américain s'était approché et, sans rien dire, avait collé son oreille
sur la poitrine du comte.
--Pas plus mort que vous, ricana-t-il... le coeur bat normalement.
--En ce cas, fit l'ingénieur, redressez-lui le haut du corps quelques
instants... cela facilitera toujours le jeu des poumons... je suis à
vous tout de suite.
[Illustration]
Il courut au meuble, l'ouvrit, chercha parmi plusieurs fioles rangées
sur les tablettes un flacon rempli d'un liquide blanchâtre qu'il secoua;
puis après l'avoir débouché, il le passa à plusieurs reprises sous les
narines de Gontran.
Presque aussitôt, le visage du comte se contracta, ses paupières
s'agitèrent, ses lèvres se retroussèrent, découvrant les dents,
nerveusement serrées; mais soudain la bouche s'ouvrit démesurément,
livrant passage à un formidable éternuement.
--Sauvé! s'écria Fricoulet, en se jetant au cou de son ami.
Mais à son cri, un autre cri, partant d'un autre tiroir avait répondu.
--Partis! nous sommes partis!
C'était Mickhaïl Ossipoff qui venait de prononcer ces paroles d'une voix
vibrante.
Il était dressé sur son séant et agitait ses bras fébrilement.
--Qu'avez-vous? demanda Fricoulet ahuri.
--Ne venez-vous pas d'entendre cette détonation effrayante? répliqua le
vieux savant.
--Eh bien!
--C'est le Cotopaxi qui fait éruption!
L'ingénieur et l'Américain se regardèrent avec des yeux surpris; puis
Farenheit s'écria:
--Ce que vous venez de prendre pour le Cotopaxi est tout simplement M.
de Flammermont saluant, par un éternuement, son retour à la vie.
Cependant, Gontran assis sur le bord de son tiroir se frottait
alternativement la tête, puis les reins.
--Oh! gémissait-il, je serais tombé du haut des tours Notre-Dame que je
n'aurais pas le crâne plus endolori; quant à mes reins, ils me procurent
la sensation exacte d'une sérieuse bastonnade.
Soudain, maux de tête et maux de reins disparurent comme par
enchantement; il sauta sur le plancher et courut vers le cercueil de
Séléna.
La jeune fille semblait dormir.
--Fricoulet! cria Gontran, viens vite... ce sommeil m'effraie!
D'un bond Ossipoff fut auprès de sa fille qu'il prit dans ses bras,
comme il eût fait d'un petit enfant, la couvrant de caresses et de
baisers.
Fricoulet l'écarta doucement et, ainsi qu'il avait fait pour son ami, il
passa doucement sous les narines de la jeune fille la petite fiole au
liquide blanchâtre qui opéra le même miracle, sans toutefois
l'accompagner des mêmes manifestations bruyantes.
--Cher père, murmura Séléna en revenant à elle et en tendant ses bras au
vieillard.
Puis apercevant Gontran qui la couvait de regards inquiets:
--Cher monsieur Gontran...
Et elle lui abandonna l'une de ses mains que le jeune homme effleura de
ses lèvres.
--Allons! bravo! dit joyeusement l'ingénieur, personne n'a avalé sa
langue... décidément le voyage pour la lune est moins périlleux que je
ne le croyais.
A peine Ossipoff avait-il constaté que sa fille était hors de danger
que, brusquement s'arrachant à ses caresses, il s'accroupit sur le
plancher et, marchant à quatre pattes, se dirigea vers le centre du
wagon.
Arrivé là, il s'arrêta, défit des courroies qui retenaient une partie du
tapis, lequel enlevé, découvrit le hublot évidé dans le plancher même;
ce hublot, qui ne mesurait pas moins de quarante centimètres de
diamètre, était formé d'une vitre assez épaisse pour que l'on y pût
marcher sans crainte; en prévision des chocs qui devaient accompagner le
wagon à son départ, ce hublot était protégé extérieurement par une
plaque de fer fixée au moyen d'écrous que des boulons retenaient
intérieurement.
--La clé! la clé! demanda fiévreusement Ossipoff.
Fricoulet se précipita vers le meuble et en tira une clé anglaise, au
moyen de laquelle le vieillard attaqua les écrous avec ardeur; lorsque
le dernier eut été dévissé, la plaque de fer se détacha, découvrant le
hublot et permettant de voir à l'extérieur du wagon.
[Illustration]
Ensuite, avec l'aide de Fricoulet, Ossipoff fit une semblable opération
aux quatre ouvertures percées dans la paroi du projectile et protégées
de semblable façon que le premier.
--Éteignez les lampes, je vous prie, commanda le vieux savant d'une voix
brève.
Le jeune ingénieur obéit immédiatement; il poussa la tige du commutateur
et de nouveau l'obscurité régna dans l'obus. Ossipoff se précipita vers
l'un des hublots.
--Victoire! cria-t-il, victoire!... nous avons quitté la terre... nous
filons vers la lune.
Farenheit, le visage aplati contre la vitre, s'écarquillait les yeux
sans distinguer autre chose qu'une intense obscurité.
--Par le ciel! exclama-t-il, je voudrais bien savoir, monsieur Ossipoff,
sur quoi vous vous basez pour affirmer que nous avons quitté la terre.
--Tout simplement sur ce fait qu'une ombre épaisse s'amasse entre la
terre et nous! Si nous étions retombés sur notre planète, nous verrions
autour de nous le sol éclairé par les rayons lunaires; si au contraire
notre chute s'était opérée dans l'Océan Pacifique, nous nous
ressentirions du bercement des vagues. Je le répète donc: nous sommes
partis.
--Cependant, si vous vous appuyez pour dire cela, uniquement sur l'ombre
qui vous entoure, murmura Gontran, je vous ferai observer que dans le
fond du cratère, l'ombre était aussi épaisse.
--Alors? demanda ironiquement Ossipoff.
--Alors, nous pourrions très bien être encore dans la cheminée du
Cotopaxi.
Sans répondre, le vieillard le prit par la main et l'amenant près de
l'un des hublots:
--Regardez, dit-il, quand vous étiez dans le volcan, voyiez-vous cela?
Et à travers la vitre épaisse, il désignait de la main les
constellations qui étincelaient d'un incomparable éclat, comme des
diamants sur un écrin velouté.
--Reste à savoir, grommela Fricoulet, si la force propulsive sera
suffisante pour nous conduire jusqu'à la sphère d'attraction de la lune?
--Nous le verrons, répondit sèchement le vieux savant.
--Dis donc, fit soudain Gontran en s'adressant à son ami, ne pourrait-on
pas ouvrir ces petites fenêtres?
--Pourquoi faire?
--Pour aérer un peu, parbleu! il me semble qu'on étouffe ici.
Heureusement que le jeune homme avait parlé à voix presque basse, en
sorte qu'Ossipoff n'entendit que confusément sa question.
Ce fut Fricoulet qui, se penchant à son oreille, murmura:
--Mais, imbécile, nous flottons dans le vide.
Le visage de l'ex-diplomate refléta l'ébahissement le plus profond.
--Dans le vide, répéta-t-il... avons-nous donc déjà traversé toute
l'atmosphère terrestre?
L'ingénieur consulta son chronomètre:
--Oui, répondit-il, depuis vingt et une minutes, trente secondes.
--Alors, où sommes-nous maintenant? demanda Gontran.
Fricoulet jeta un regard du côté d'Ossipoff:
--Plus bas, malheureux, plus bas, chuchota-t-il... si ton futur
beau-père t'entendait, c'en serait fait de ton mariage.
Puis, assourdissant sa voix:
--L'espace que nous traversons en ce moment est rempli de ce fluide
appelé _éther_ et qui est si raréfié que sa densité représente le vide
absolu que l'on obtient au moyen des machines pneumatiques... il est
donc absolument impossible d'ouvrir les hublots pendant toute la durée
du voyage... car au lieu de faire pénétrer ici de l'air respirable,
c'est au contraire le peu que nous possédons qui s'échapperait au
dehors.
[Illustration]
Jonathan Farenheit qui avait prêté l'oreille à cette explication,
demanda:
--Mais, monsieur l'ingénieur, si je me souviens bien des explications
que nous avait données autrefois ce Sharp de malheur, la surface de la
lune est à peu près privée d'air, comment donc vous y prendrez-vous pour
nous faire respirer?... avez-vous, comme lui, des scaphandres en
caoutchouc et des réservoirs d'air?
--Parfaitement, riposta Fricoulet; vous pensez bien que nous ne nous
sommes pas embarqués pour un aussi long voyage sans avoir prévu les
circonstances, même les plus invraisemblables... aussi, bien que d'après
les théories de l'éminent M. Ossipoff, la surface lunaire possède une
atmosphère suffisante pour les poumons humains, mon ami Flammermont, qui
est un homme de précaution, a fait construire six appareils complets,
grâce auxquels nous pourrons nous promener impunément dans une
atmosphère irrespirable ou même seulement fort raréfiée.
L'Américain, complètement rassuré, grommela:
--Ah! je ne demande pas à y respirer longtemps sur la lune; tout ce que
je demande, c'est d'avoir assez de souffle pour mettre la main sur ce
coquin de Sharp et l'étrangler avec les dix doigts que voici... cette
besogne une fois terminée, je ne demanderai qu'à m'en retourner.
Sur ces mots, il tourna les talons et se colla le visage au plus
prochain hublot, pendant que Gontran allait s'installer à une autre
vitre, aux côtés de Séléna.
--Mais, dit-il tout à coup, on ne voit la lune nulle part!...
aurait-elle l'indélicatesse de manquer au rendez-vous?
--Si tu veux te donner la peine de monter au premier étage, répliqua
Fricoulet, tu pourras apercevoir la marraine de Mlle Séléna, suivant
invariablement sa route au milieu de l'immensité stellaire pour se
trouver, dans quatre jours, juste à la place indiquée par nous.
--Elle doit avoir déjà grossi depuis notre départ?
--Si tu veux t'en rendre compte, tu n'as qu'à monter l'échelle!
Le jeune comte escalada prestement les degrés et se trouva devant une
petite porte ouverte dont il franchit le seuil à tâtons.
Mais dans l'obscurité son pied heurta un corps accroupi et cette
maladresse fut saluée d'une exclamation irritée.
--Quoi! c'est vous! cher monsieur, fit le jeune comte; mais que
faites-vous donc ici, dans cette posture?
[Illustration]
--Ah! c'est vous, Flammermont, riposta le vieillard; vous arrivez bien,
voilà dix minutes que je cherche à dévisser les écrous qui retiennent la
plaque du hublot... c'est, je crois, le diable qui s'y cramponne... vous
allez me donner un coup de main.
Comme il achevait ces mots et sans attendre le coup de main réclamé, il
donnait une dernière secousse si violente, celle-là, que le dernier
écrou céda et que le vieillard, perdant l'équilibre, tomba à la
renverse sur Gontran, lequel, renversé à son tour, roula sur le
plancher.
[Illustration]
L'ex-diplomate poussa un cri, non pas de douleur, bien que dans sa chute
il se fut froissé rudement, mais bien de surprise, car en même temps que
ses reins heurtaient le sol, une vive clarté, inondant soudain le
laboratoire, venait le frapper en plein visage.
--La lune? cria-t-il sur un ton d'interrogation.
Mais Ossipoff ne lui répondit pas; d'un bond, le vieillard s'était remis
sur pied, et tandis que son compagnon se relevait, il avait eu le temps
de saisir une lunette, d'en braquer l'objectif sur le brillant satellite
et de coller son oeil à l'oculaire.
Comme Gontran, visiblement intéressé, s'approchait du vieux savant, il
l'entendit murmurer:
--Enfin, nous allons pouvoir faire un peu de sélénographie.
Le jeune homme n'en écouta pas davantage; terrifié à la pensée de se
trouver seul, exposé aux redoutables questions du vieillard, il se
retira sur la pointe du pied et sans bruit descendit les marches du
petit escalier.
--Eh bien! demanda Fricoulet en le voyant apparaître, l'as-tu retrouvée,
la lune?
L'ex-diplomate mit un doigt sur sa bouche.
--Chut! fit-il, je fuis M. Ossipoff sur les lèvres duquel j'ai pressenti
des questions embarrassantes.
Fricoulet éclata de rire.
--Poltron, fit-il.
--Tu es bien bon, répliqua Gontran... je voudrais t'y voir... si tu
risquais de compromettre ton bonheur par une réponse idiote, je ne sais
pas si tu courrais au-devant de l'interrogatoire.
Le jeune ingénieur haussa les épaules.
--Son bonheur! grommela-t-il... ah! si j'étais bien sûr que quelque
grosse hérésie en sélénographie l'arrachât de ce précipice qu'on nomme
mariage...
Et en murmurant ces mots, un sourire mauvais errait sur ses lèvres.
En ce moment, Séléna qui était montée tout doucement en haut de
l'escalier, redescendit et s'approchant de l'ingénieur:
--Monsieur Fricoulet, dit-elle, il vient de me passer par la tête une
bonne idée.
--Laquelle, mademoiselle?
--Pendant que mon père est en contemplation devant son astre chéri, si
vous donniez à M. Gontran quelques notions d'astronomie... cela lui
permettrait de n'être pas pris au dépourvu par les questions que mon
père pourrait lui adresser en votre absence.
--Bravo! fit le jeune comte... Fricoulet, je te nomme mon précepteur
particulier... quant au prix des leçons, nous le réglerons plus tard.
Le jeune ingénieur fit la grimace; néanmoins, Gontran l'entraîna vers un
des hublots et étendant le bras vers les astres qui scintillaient dans
l'espace:
--Allons, dit-il, parle-moi de ces constellations.
--D'abord, commença Fricoulet, il n'y a pas de constellations; c'est la
situation de la terre dans l'infini, qui nous fait paraître réunies des
étoiles appartenant à des systèmes différents et éloignées les unes des
autres par d'incommensurables distances. Si nous étions transportés dans
une autre étoile, l'aspect du ciel tout entier serait changé par suite
du déplacement de notre point d'observation; tous ces soleils que nous
voyons briller dans la nuit obscure sont semés au hasard dans
l'immensité et, je te le répète, c'est simplement la perspective qui a
créé les constellations. En outre, chacune de ces étoiles est animée
d'un mouvement propre, quelquefois très rapide et se détache de ses
voisines qui souvent marchent en sens absolument contraire.
--En sorte que si nous revenions dans cinquante mille ans...
--L'aspect du ciel serait absolument changé pour les habitants de la
terre et aussi différent de celui que nous admirons maintenant que
celui-là même l'est du ciel existant il y a plusieurs milliers
d'années... veux-tu des exemples? la _Grande Ourse_ se démembre, le
_Chariot de David_ se disloque et les _Trois Rois_, qui paraissent
cependant avoir marché jusqu'à présent de compagnie, se tournent le dos
et s'enfuient dans des directions contraires.
Le jeune ingénieur se tut un moment.
--Tout change, reprit-il, tout se transforme dans l'univers et c'est
grâce à ce mouvement perpétuel que la vie se développe universellement
sur ces sphères et que jamais la mort ne pourra régner sur tous les
mondes de l'infini!
Il avait prononcé ces dernières paroles d'une voix vibrante qui prouvait
combien lui était cher le sujet qu'il traitait.
Il s'apprêtait à continuer, lorsque Gontran lui mettant la main sur le
bras, lui dit d'un ton moitié sérieux, moitié plaisant:
--Mon cher ami, tu ferais un mauvais professeur, car, au lieu de
m'apprendre à lire en me faisant faire B... A... ba... tu me prononces
un discours... parle-moi donc tout simplement, et pour commencer, de la
lune.
En ce moment, un formidable bâillement retentit; c'était Jonathan
Farenheit qui manifestait à sa façon une invincible envie de dormir, et
presque aussitôt--rien n'est contagieux comme le sommeil--Gontran et
Fricoulet se sentirent pris d'un violent désir de s'étendre sur leurs
hamacs.
--Messieurs, dit Séléna en jetant un regard vers la pendule accrochée à
la muraille, il est onze heures... voilà le moment, je crois, de nous
reposer; je regagne ma chambre et vous souhaite une bonne nuit.
Ce disant, elle tendit gentiment la main à ses compagnons et disparut
dans la partie supérieure du wagon.
Cinq minutes après, les lampes étaient éteintes et nos trois amis,
roulés dans leurs couvertures, ronflaient à qui mieux mieux.
* * * * *
Un intense rayonnement, entrant par les hublots et frappant en plein sur
le visage de Gontran, le fit se réveiller en sursaut.
--Sapristi, murmura-t-il, il fait grand jour.
Et, assis sur le bord de son hamac, il se frottait les paupières
gonflées par le sommeil.
--Sommes-nous loin de la terre? demanda Farenheit qui s'éveillait à son
tour.
Fricoulet consulta sa montre.
--Six heures, dit-il; il est probable que nous avons, en dix heures,
franchi pas mal de kilomètres.
--Mais encore?... insista Gontran.
--Pour vous répondre exactement, il me faudrait mesurer l'arc sous-tendu
par la terre et faire un calcul assez simple, en somme... mais, c'est
inutile... vous ne comprendriez pas.
--Cela se pourrait bien, pour ma part, riposta le jeune comte, car j'ai
la tête lourde comme du plomb.
Et avec une nuance d'inquiétude:
--Est-ce que je vais être malade? murmura-t-il.
Puis, en plaisantant, il ajouta:
--Ce doit-être le changement d'air.
Fricoulet frappa ses mains l'une contre l'autre.
--Moi aussi, dit-il, j'ai des bourdonnements d'oreilles... mais tu viens
de m'ouvrir les yeux sur les causes de ce malaise... parbleu! ce n'est
pas le changement d'air qui te rend malade... c'est précisément le
contraire... il faut épurer l'air vicié par notre respiration et le
débarrasser du surplus d'acide carbonique qu'il contient.
--Mais, comment cela?
--D'une manière bien simple.
Alcide Fricoulet tira d'une armoire un flacon renfermant des cristaux
blancs translucides qu'il transvasa dans plusieurs soucoupes déposées
sur le plancher; puis il ferma le robinet par lequel arrivait l'oxygène
pur.
Cinq minutes plus tard, les cristaux, qui n'étaient autre chose que de
la potasse caustique, avaient entièrement absorbé l'acide carbonique de
la pièce et s'étaient transformés en carbonate de potasse; alors,
l'ingénieur enleva les soucoupes qu'il remit en place et ouvrit de
nouveau le robinet d'oxygène.
--Eh bien! cela va-t-il mieux? demanda-t-il.
--On respire comme au bord de la mer, répondit Gontran.
--On se croirait dans les grandes plaines du Far-West, dit à son tour
Jonathan Farenheit.
D'un même mouvement, ils avaient sauté à bas de leurs hamacs et ils
finissaient de les rouler pour les mettre à la place qu'ils devaient
occuper durant le jour, lorsque la porte de l'étage supérieur s'ouvrit
et Ossipoff, le visage tout souriant, apparut en haut du petit escalier.
--Messieurs, dit-il d'une voix enjouée, je vous annonce le déjeuner: une
simple tasse d'arrow-root... le matin, il n'y a rien de meilleur.
En effet, derrière lui, portant sur un plateau cinq tasses fumantes,
Séléna descendit l'escalier et, avec l'aide de Gontran, eut tôt fait de
dresser la table.
[Illustration]
--Hurrah! pour miss Séléna! s'écria Jonathan Farenheit; voilà un
arrow-root tel qu'aucune ménagère des États-Unis n'en pourrait
confectionner de meilleur.
Ossipoff, lui, après avoir en quelques gorgées rapides, avalé le contenu
de sa tasse et mastiqué hâtivement la tranche de pain rôti posée sur son
assiette, se leva et remonta à son observatoire.
A peine était-il parti que Gontran, dissimulant un formidable
bâillement, murmura:
--Ce n'est pas tout ça! A quoi allons-nous employer notre temps?...
Il me semble que l'on va s'ennuyer ferme.
[Illustration]
--Ce n'est pourtant pas l'occupation qui te manquera, si tu veux me
donner un coup de main.
--Volontiers... de quoi s'agit-il?
--Tout simplement de m'aider à prendre des notes sur les incidents de
notre traversée: la vitesse de notre wagon, les indications des
instruments enregistreurs, les phénomènes sidéraux... en un mot: tenir
un livre de bord.
Le jeune comte secoua énergiquement la tête.
--Si tu n'as rien de mieux à me proposer, je ne suis pas ton homme.
Puis se tournant vers Séléna:
--Et vous, mademoiselle, demanda-t-il, ne puis-je pas vous être bon à
quelque chose?
--Je ne pense pas, répliqua-t-elle, car ma besogne, à moi, vous est tout
à fait étrangère.
Ce disant, elle prit dans l'armoire un livre avec lequel elle fut
s'asseoir sur le divan.
[Illustration]
--Quel est cet ouvrage? demanda Gontran... à moins toutefois qu'il n'y
ait indiscrétion...
--Oh! nullement, répondit-elle en souriant... c'est la _Cuisinière
Bourgeoise_; je vais étudier sérieusement pour vous confectionner, avec
les faibles ressources du bord, des menus un peu variés... vous voyez
que vous ne pouvez m'aider en rien.
Dépité, M. de Flammermont s'inclina avec un petit sourire railleur et,
se retournant vers l'Américain:
--Si j'osais, dit-il, à défaut des dominos absents, je vous proposerais
bien une partie de «doigt mouillé» ou de «pigeon vole».
Jonathan Farenheit éclata de rire.
[Illustration]
--Ah! par le ciel, dit-il, vous tombez bien... Et tous nos comptes de
banque qui sont en retard! croyez-vous que cela ne soit rien?...
c'est-à-dire que si vous voulez bien me faire quelques additions...
Les lèvres du jeune homme se plissèrent dans une moue significative.
--Merci de la proposition, répondit-il.
Et il alla s'étendre sur le divan, attendant avec impatience le moment
où le repas de midi réunirait à table tous les passagers.
[Illustration]
Une fois le café pris et chacun étant retourné à ses occupations,
l'infortuné comte se mit à un hublot et demeura, pendant toute la
journée, les yeux fixés sur l'immensité sidérale, intéressé malgré lui
par la diversité des spectacles qui s'offraient à lui.
Tantôt, c'étaient des bolides qui sillonnaient l'espace allant d'une
planète à l'autre; tantôt une comète qui, semblable à une salamandre
enflammée, parcourait le ciel, fouettant les astres de sa queue
étincelante.
Cependant, la traversée se poursuivait dans d'excellentes conditions de
sécurité et de vitesse; au bout de quarante-huit heures, le chemin
parcouru se trouvait être de 168,700 kilomètres et Ossipoff espérait
atteindre, dans une quarantaine d'heures, la zone d'égale attraction,
située à 78,500 lieues de la terre.
[Illustration]
Gontran, lui, avait enfin trouvé une distraction qui accaparait toute
son attention; elle consistait dans la disparition progressive du
croissant terrestre noyé dans les feux du soleil et dans le
grossissement continu de la lune qui apparaissait au zénith,
semblable--avait-il dit dans son premier mouvement de stupéfaction--à un
immense réflecteur étamé suspendu dans les airs.
A l'aide d'une lunette que lui avait prêtée Ossipoff il examinait, dans
tous ses détails, la surface de la planète que voilait une faible lueur
cendrée et au travers de laquelle il pouvait distinguer les taches
sombres des mers et quelques points brillants qu'il n'hésita pas à
qualifier de volcans en éruption.
On était au quatrième jour du voyage, et plus de soixante mille lieues
avaient déjà été franchies, lorsque survint un événement des plus
graves.
C'était le matin, et, après avoir absorbé sa tasse d'arrow-root,
Gontran, poussé par la curiosité, était monté dans l'observatoire de M.
Ossipoff afin d'examiner la lune avec la grande lunette du savant.
[Illustration]
Tout à coup, il poussa un cri tellement éclatant que Fricoulet, croyant
à un accident, se précipita vers l'échelle et, tout anxieux, accourut
près de lui.
--Qu'arrive-t-il? demanda le jeune ingénieur d'une voix haletante.
--Il y a, mon cher, que je viens de découvrir un satellite à la lune.
Fricoulet partit d'un franc éclat de rire.
--Qu'est-ce qui te prend donc? grommela Gontran froissé par cette
hilarité intempestive; est-ce que tu deviens fou?
--C'est plutôt toi, je crois, qui l'es devenu.
--Et pourquoi?
--Parce que la lune n'a pas de satellite
--Ah! par exemple...
--Je t'engage même à parler plus bas, car si M. Ossipoff t'entendait!...
M. de Flammermont se redressa et abandonnant la lunette, la désigna à
Fricoulet, en disant d'un ton froissé:
--Tiens, prends ma place et, à moins que tu ne sois aveugle, ou que je
n'aie la berlue...
L'ingénieur, tout en haussant les épaules, prit la place de son ami;
mais à peine eut-il appliqué son oeil à l'objectif, que lui aussi laissa
échapper une exclamation de surprise.
--C'est ma foi vrai, murmura-t-il.
Puis, quittant l'instrument, il se pencha vers l'escalier et cria:
--Monsieur Ossipoff, montez donc un moment!
[Illustration]
Le vieillard escalada les marches quatre à quatre.
--Que me voulez-vous? demanda-t-il.
--Gontran vient de signaler un corps--car je n'ose encore donner à cela
le nom d'astre--un corps qui paraît immobile aux environs de la lune.
Ossipoff n'en écouta pas davantage; à son tour, il s'accroupit devant la
lunette et regarda.
Il regarda longtemps, muet, frémissant; puis enfin, il se retourna et
saisissant le jeune comte dans ses bras:
--Mon cher Gontran... mon enfant... vous êtes un grand homme!
Et des larmes de joie ruisselaient sur les joues du vieillard.
--A vous revient l'honneur d'avoir découvert une nouvelle petite
planète, dit-il en donnant une nouvelle accolade à Gontran... dès à
présent je baptise cet astre: planète Flammermont.
Fricoulet battit un entrechat et, dégringolant l'escalier, il courut à
Séléna.
--Mademoiselle, balbutia-t-il, Gontran vient de découvrir une planète!
Mlle Ossipoff ouvrit de grands yeux.
--Comment a-t-il fait? demanda-t-elle.
--J'ai regardé dans la lunette, répondit Gontran... cela n'a pas été
plus difficile que cela.
Il haussa les épaules, murmurant à part lui:
--Et voilà pourtant comment prennent naissance les gloires
astronomiques!
--Je propose un toast à M. de Flammermont, s'écria Jonathan Farenheit
enthousiasmé.
Fricoulet tira les verres de l'armoire, les remplit de bordeaux et
chacun but à la gloire du jeune comte, excepté Mickhaïl Ossipoff qui
refusa de descendre, ne voulant pas quitter des yeux la nouvelle
planète.
Il demeura ainsi, seul, absorbé dans sa contemplation jusqu'au soir, ne
se dérangeant pas, même pour manger.
Tout à coup Fricoulet et Gontran s'entendirent appeler.
--Montez, montez vite, criait le vieillard.
Quand ils furent en haut, Ossipoff s'écarta et, désignant la lunette à
Gontran:
--Tenez, mon cher ami, dit-il, regardez!
Le jeune comte colla son oeil à l'oculaire et ne put retenir un cri.
--Que voyez-vous? demanda le vieillard.
Au lieu de répondre, Gontran secoua la tête et céda sa place à
Fricoulet.
Comme avait fait son ami, le jeune ingénieur poussa, lui aussi, une
exclamation de surprise.
--Eh bien! fit Ossipoff, cette planète...
--Ce n'est point une planète, répliqua Fricoulet, c'est un bolide, un
fragment de comète, un roc projeté par un volcan lunaire avec une
vitesse insuffisante pour lui faire atteindre le point d'égale
attraction situé entre la terre et la lune.
Gontran fit entendre un claquement de langue impatienté.
--Ce n'est pas cela, murmura-t-il... ton fragment de comète a une forme
bizarre, fort régulière du reste, allongée... on dirait...
Il s'arrêta, craignant de dire une bêtise.
--On dirait un obus, n'est-ce pas? demanda Ossipoff tout palpitant.
--C'est cela même, riposta vivement le jeune comte; tout de suite cette
ressemblance m'avait frappé, mais je n'avais pas osé en parler, car
c'est tellement invraisemblable...
Tout à coup il se frappa le front.
--Si c'était Sharp!!
A peine eut-il prononcé ces mots qu'il le regretta; le visage de
Mickhaïl Ossipoff devint d'une pâleur mortelle et ses jambes tremblèrent
tellement qu'il fut obligé de s'asseoir.
--Oui, oui, balbutia-t-il, vous avez raison, ce doit être Sharp!
--Eh! s'écria Fricoulet, voilà qui est encore bien plus invraisemblable!
Sharp, en ce moment, est dans la lune... à moins qu'il ne soit retombé
en miettes sur la terre.
Le vieillard ne répondit pas, mais de nouveau il s'installa devant la
lunette et regarda; autour de lui Gontran, Séléna, Farenheit et
Fricoulet lui-même, demeuraient immobiles, silencieux, épiant sur le
visage du vieux savant ce que ses regards apercevaient dans l'espace.
L'heure du repas arriva sans que personne s'en préoccupât; tous les
esprits étaient tendus vers le point découvert par Gontran.
Maintenant le wagon ne marchait plus qu'avec une relative lenteur; la
vitesse acquise, grâce aux gaz volcaniques du Cotopaxi commençait à
diminuer, augmentant l'impatience des passagers.
Enfin, vers minuit, le point devint distinct même à l'oeil nu, et
Ossipoff murmura entre ses dents:
--Oui, c'est bien cela, je reconnais l'obus inventé par moi; c'est bien
ce Sharp du diable qui est là-dedans!
--Ah! s'écria Gontran, voilà une belle occasion de vous venger; vous
avez votre voleur, à peine à quatre cents lieues de vous.
--Eh bien? interrogea le vieillard.
--Eh bien! répliqua Fricoulet, si nous en croyons sir Farenheit, Sharp a
quitté la terre le 24 février; or, aujourd'hui, après plus d'un mois de
voyage, il navigue encore dans l'espace sans avoir atteint la lune.
[Illustration]
--Nous le voyons comme vous, répliqua aigrement Ossipoff; mais où
voulez-vous en venir?
--A ceci: que la force de projection du canon ou de la sélénite a été
insuffisante pour faire franchir à l'obus le point dangereux, la zone
d'égale attraction, et qu'il est suspendu entre les deux astres,
maintenu au point neutre sans pouvoir le dépasser et retomber soit sur
la terre, soit sur la lune.
--Et il y demeurera éternellement? demanda Gontran.
--Oui, à moins qu'une cause quelconque ne vienne modifier cet état de
choses.
--Mais quelle cause?
--Par exemple, l'attraction d'un corps étranger circulant dans l'espace
et qui entraînerait à sa suite cet obus immobile jusqu'au moment où,
obéissant à une attraction plus forte, il atteindrait un monde
quelconque.
Pendant que Fricoulet donnait ces explications, Jonathan Farenheit, le
visage collé au hublot, dardait des yeux perçants sur l'obus qui
contenait Fédor Sharp.
--Ah! le bandit! grommelait-il, le voir là, presqu'à sa portée et ne
pouvoir faire avec lui une partie de boxe.
Et les joues de l'Américain tremblaient de colère pendant que se
crispaient ses poings formidables.
Cependant Ossipoff était toujours cramponné à la lunette.
--Nous nous dirigeons en plein sur lui, murmura-t-il.
--Tant mieux, cria Jonathan, culbutons-le, écrasons-le, mettons-le en
morceaux!
Le savant haussa les épaules.
--Le culbuter, c'est fort joli, reprit Gontran, et pour ma part je ne
demanderais pas mieux; mais tout en pensant à notre vengeance, il faut
songer aussi à notre peau... que va-t-il se passer?
--Tout dépend de notre vitesse, répondit Ossipoff. En admettant que nous
ne heurtions pas l'obus,--cas auquel Sharp et nous-mêmes retomberions
sur la terre,--si nous sommes animés d'une vitesse assez considérable,
nous le déracinerons...
--Et il tournera autour de nous comme un satellite! s'écria Gontran de
Flammermont; hein! voyez-vous notre wagon devenu planète et ayant, lui
aussi, un satellite?
Ossipoff s'arracha de l'oculaire pour fixer sur l'ex-diplomate un regard
surpris.
--Vous plaisantez, n'est-ce pas? dit-il, vous savez bien que les lois de
la mécanique céleste s'y opposent.
--C'eût été charmant cependant, murmura à part lui Gontran; le boulet de
Sharp eût tourné autour de nous, nous autour de la lune, la lune autour
de la terre, la terre autour du soleil, et le soleil...
Le jeune homme ne trouva pas autour de quoi eût bien pu tourner le
soleil et il se tut.
--Évidemment, dit Fricoulet: Sharp ne tournera pas autour de nous, mais
il nous suivra.
--Et, grâce à nous, il atteindra la lune, fit Ossipoff dans un accent de
rage inexprimable.
--Eh! n'y a-t-il donc aucun moyen de lui envoyer une torpille chargée de
dynamite pour le faire sauter! hurla Farenheit: ah! si nous étions en
Amérique!...
--Mais le malheur veut que nous en soyons un peu loin de l'Amérique,
répliqua ironiquement Fricoulet.
Comme bien on pense, il n'était pas question de dormir.
L'obus avait considérablement grossi, et maintenant Ossipoff estimait sa
distance à 100 kilomètres à peine; on pouvait l'observer par la paroi
latérale de la grande salle.
La nuit se passa ainsi, dans une attente pleine d'angoisse.
Pour les passagers, c'était une question de vie ou de mort qui
s'agitait.
A cinq heures du matin, les deux mobiles n'étaient pas à plus de dix
lieues l'un de l'autre et la lunette d'Ossipoff ramenait cette distance
à un peu moins de cent mètres.
Il pouvait donc distinguer, collés aux hublots de l'obus, deux visages
hâves et amaigris, dont les yeux ardents étaient braqués sur le wagon
qui contenait nos amis.
Le vieux savant reconnut Fédor Sharp; quant à son compagnon, Jonathan
Farenheit déclara que c'était Woriguin Sanburoff, le préparateur et
l'âme damnée de l'ex-secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences de
Saint-Pétersbourg, l'homme avec la complicité duquel Sharp lui avait
faussé compagnie.
Tout à coup, un incident étrange se produisit: l'obus de Sharp sembla
quitter le point du ciel où il était comme enchâssé pour se précipiter
vers le wagon de Mickhaïl Ossipoff.
--Nous sommes perdus! s'écria M. de Flammermont, il arrive sur nous!
Le vieux savant, qui visait attentivement l'obus avec un sextant, essuya
la sueur qui lui inondait le front.
Fricoulet, de son côté, bien qu'il fît tous ses efforts pour dissimuler
son émotion paraissait non moins anxieux.
Seul, Jonathan Farenheit, oublieux du danger, poussait des cris de joie
en voyant diminuer--pour ainsi dire à l'oeil nu--la distance qui le
séparait de son ennemi.
--Ah! gredin! grommela-t-il, gredin!
Et ses doigts d'hercule s'ouvraient et se refermaient comme si déjà ils
eussent tenu la gorge de Fédor Sharp.
--Eh bien? demanda Gontran à Fricoulet.
--Eh bien! tu vois, l'obus de cet animal-là nous suit et va tomber sur
la lune en même temps que le nôtre.
--S'il pouvait se casser les os dans sa chute! gronda l'Américain dont
un sourire cruel crispait les lèvres.
Tout à coup le jeune ingénieur poussa un cri de rage.
--Qu'y a-t-il? demanda-t-on.
--Il y a que ce maudit projectile nous a fait, par son attraction,
dévier de notre route!
--Alors? s'écria Séléna d'une voix anxieuse.
--Alors, répondit Fricoulet avec un grand sang-froid, nous ne tomberons
pas sur la lune, nous contournerons seulement son disque pour nous
perdre dans l'infini.
[Illustration]