LA DERNIÈRE JOURNÉE TERRESTRE

[Illustration]

Au moment de jouer cette grosse partie dont l'enjeu était la

connaissance de ces mondes mystérieux dans la contemplation desquels il

avait passé la plus grande partie de son existence, le vieux savant se

sentait en proie à un trouble indicible.

S'être posé, durant des années entières, un aussi gigantesque problème

que celui de l'immensité céleste et être sur le point de le résoudre!

Il faudrait être de marbre et n'avoir jamais, en levant les yeux vers la

voûte bleue du ciel, aspiré à un miracle qui vous transportât

soudainement dans ces pays inconnus, pour ne point comprendre l'émotion

qui agitait le vieillard.

Par moments, cependant, son ardent désir de savoir faisait place à son

amour paternel; alors, il relevait la tête et ses regards, quittant les

feuilles de papiers noircies de calculs algébriques, se reportaient sur

Séléna.

La jeune fille, étendue sur son lit de camp, dormait paisible et

souriante: sans doute, se voyait-elle, en rêve, unie à celui qu'elle

aimait et cette vision donnait à son visage une expression de

contentement radieux.

[Illustration]

Les sourcils de Mickhaïl Ossipoff se fronçaient alors et ses lèvres se

crispaient dans une moue inquiète.

--Pauvre enfant, murmurait-il, ai-je bien le droit de risquer sa vie

dans une tentative aussi périlleuse?

Et pensif, la tête penchée sur la poitrine, il demeurait ainsi de longs

moments, absorbé dans ses réflexions; car, si d'un côté la crainte

d'exposer sa fille aux dangers de toutes sortes que lui-même allait

courir le poussait à ne pas l'emmener avec lui, d'un autre côté, il

avait souci de ce quelle deviendrait seule, livrée à elle-même, sans

guide et sans soutien dans la vie, s'il la laissait à terre.

Certes Gontran était là qui l'aimait et la protégerait.

Mais, en ce cas, il devait se priver de la compagnie du jeune diplomate,

et c'était là un sacrifice auquel il ne pouvait se résoudre; pour lui

Monsieur de Flammermont, avec ses connaissances multiples, était aussi

indispensable à l'expédition qu'il pouvait l'être lui-même et, dans son

for intérieur, il estimait que c'eût été en compromettre le résultat que

de ne point le faire participer au voyage.

Il lui restait, il est vrai, Alcide Fricoulet.

Mais, bien que l'antipathie première du vieillard pour le jeune

ingénieur eût presque entièrement disparu et qu'à cette antipathie

succédât peu à peu un sentiment voisin de l'amitié, néanmoins le savant

était loin d'avoir en Fricoulet une confiance absolue; ainsi qu'il le

lui avait dit et répété plusieurs fois, à ses yeux la science véritable

ne va point sans une certaine dose de modestie naturelle, et Ossipoff

prenait pour de la vantardise orgueilleuse cette habitude qu'avait le

jeune ingénieur de se substituer à M. de Flammermont.

Après avoir longuement débattu en lui-même ce point important, Mickhaïl

Ossipoff en arriva à ceci: que ne pouvant se fier entièrement à

Fricoulet, force lui était d'emmener avec lui Gontran de Flammermont et

qu'en conséquence, privant Séléna de celui qui devait être dans la vie

son protecteur naturel, il devait l'emmener elle aussi.

Cela bien établi, il se replongea dans ses études et les heures de la

nuit passèrent rapides et silencieuses sans qu'il s'aperçût de la fuite

du temps.

[Illustration]

Les premiers rayons du soleil levant doraient la cime du Cotopaxi

lorsque Mickhaïl Ossipoff éteignit sa lampe.

Et il se disposait à s'étendre, lui aussi, pour chercher dans un sommeil

de quelques heures les forces dont il allait avoir besoin au cours de la

journée qui se préparait, lorsqu'on gratta doucement à l'extérieur de la

tente.

Il se leva, se dirigea sur la pointe des pieds vers la toile qui servait

à fermer hermétiquement la tente et la souleva.

Dans l'encadrement apparut Fricoulet.

--Vous! murmura le vieillard à mi-voix, qu'arrive-t-il que vous voilà si

matinal?

--De grâce, répliqua le jeune ingénieur, baissez la voix, M. Ossipoff;

il ne faut pas qu'on se doute que je suis venu vous parler.

Ce disant, il étendait la main vers la tente qui servait d'abri à

Jonathan Farenheit.

--De quoi s'agit-il donc? demanda le vieillard intrigué des allures de

Fricoulet.

--Entrons, répliqua celui-ci; je vais vous expliquer ce qui m'amène.

Ossipoff s'assit sur le pied de son lit; l'ingénieur s'empara d'une

malle en guise de siège et se penchant vers son compagnon:

--Sérieusement, monsieur Ossipoff, dit-il, comptez-vous emmener avec

vous ce digne M. Farenheit?

Le vieillard ne put dissimuler la surprise que lui causait cette

question.

--Que voulez-vous donc que l'on en fasse? demanda-t-il; vous n'avez pas,

je suppose, l'intention d'abandonner ce malheureux sur la cime du

Cotopaxi?

--Il n'a qu'à aller rejoindre les autres.

--Il est trop tard, maintenant... Songez que l'éruption doit avoir lieu

à six heures dix minutes et que tout ce qui, à ce moment-là, se trouvera

dans un rayon de plusieurs milles du Cotopaxi est voué à une destruction

certaine.

--Eh! fit l'ingénieur avec un geste d'impatience, quand ce Yankee serait

plus ou moins réduit à l'état de charpie, le mal serait-il si grand?...

Croyez-vous que les États-Unis prendraient le deuil pour la perte de ce

citoyen?... Vous avez la mémoire courte, si vous ne vous souvenez déjà

plus de la brutale déclaration qu'il vous fit à l'observatoire de Nice.

Sans l'ami Gontran qui, grâce à une inspiration du ciel, a eu une idée

lumineuse, tous vos projets étaient anéantis... et c'est à cet homme qui

ne vous est rien qu'un ennemi, puisqu'il a fourni à ce voleur de Sharp

les moyens d'utiliser son vol, c'est à cet homme que vous allez offrir

une place dans votre projectile?...

Ossipoff sourit et posant sa main sur le bras de Fricoulet:

--Eh! dit-il d'une voix basse et sifflante, ne comprenez-vous pas que

c'est ma vengeance que j'emmène avec moi?... Personnellement, je méprise

ce Sharp, je le dédaigne et s'il me tombait sous la main, je crois que

je le laisserais aller... Pour Farenheit, au contraire, il n'en est pas

de même,... sa fureur est telle qu'il poursuivra son voleur jusque dans

les plus profondes solitudes lunaires... malheur à lui s'il se laisse

atteindre; ce sera la justice de Dieu! Ne faut-il pas que ce misérable

soit puni de sa double forfaiture?

--Sans doute, à ce point de vue spécial, vous avez raison, riposta le

jeune ingénieur; il n'en est pas moins vrai que la venue de cet

Américain va bouleverser vos projets si bien coordonnés... songez donc,

un voyageur de plus!...

--S'il n'y a que cela qui vous inquiète, répliqua le vieux savant, vous

pouvez être tranquille; vous n'avez pas oublié que nos soutes ont reçu

en air liquide, eau et vivres, des approvisionnements un peu supérieurs

à ceux qui avaient été prévus. Nous resterons donc dans les mêmes

conditions qu'auparavant, quoique ce Farenheit devienne notre passager.

--Hum! grommela Alcide, ces Yankees vous ont des appétits terribles et

celui-là, particulièrement, me paraît avoir un estomac qui peut compter

pour deux... sans compter que des poumons comme les siens doivent

engloutir au moins un mètre cube de gaz par heure.

[Illustration]

--Bast! répondit Ossipoff, nos provisions nous permettent de lui faire

cette charité.

Fricoulet eut un mouvement d'épaules impatienté.

--Va pour la consommation d'air et des vivres, fit-il... mais reste la

question de poids... Vous avez vu, tout comme moi, que cet homme-là a

une charpente énorme qui va nous ajouter au moins quatre-vingt-dix

kilogrammes... ce surplus de poids était-il prévu dans vos calculs? je

ne le pense pas... car dans une entreprise telle que celle-ci, les poids

doivent être rigoureusement calculés et établis.

Ossipoff sourit de nouveau d'un air de commisération profonde.

--Si vous saviez comme cent kilos sont peu de chose, dit-il... s'il n'y

a que cette inquiétude qui motive votre opposition au départ de

Farenheit...

--Ah! s'écria Fricoulet, ce n'est pas le départ qui m'inquiète, c'est

l'arrivée... peut-être l'adjonction de ce Yankee nous empêchera-t-elle

d'atteindre les régions lunaires.

En ce moment, un frais éclat de rire retentit derrière le jeune homme

qui se retourna aussitôt, tout étonné.

Séléna, appuyée sur son coude, écoutait la conversation depuis quelques

instants et s'amusait fort de la résistance que mettait l'ingénieur à

admettre l'Américain parmi ses compagnons de route.

--Ah! monsieur Fricoulet, fit-elle, comme vous avez peur de ne pas y

arriver, à cette belle lune.

--Dame, mademoiselle, vous avouerez que ce serait jouer de malheur que

de se donner tant de mal et de faire un si grand voyage pour manquer le

train... sans compter que si nous n'atterrissons pas là-haut, je veux

que le diable me croque si je sais où nous irons.

La jeune fille le regarda d'un air comiquement attristé.

--Ah! monsieur Fricoulet, dit-elle, combien je vous plains de n'avoir

pas une science aussi étendue que celle de votre ami Gontran... lui, au

moins, n'a pas de ces incertitudes-là... il connaît son itinéraire sur

le bout du doigt.

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Puis, se tournant vers le vieillard:

--Père, dit-elle; je voudrais bien savoir pourquoi nous partons

aujourd'hui, alors que la lune ne sera pleine que dans cinq jours. Je me

suis réveillée cette nuit, tourmentée par cette idée et me demandant

pourquoi nous n'attendions pas cette date.

--Tout simplement parce que pour atterrir, il faut que la lune soit

pleine au moment de notre arrivée c'est-à-dire éclairée de face par le

soleil ce qui nous permettra de voir clair en arrivant et aussi parce

que notre voyage durera quatre jours.

Séléna, satisfaite de cette explication, se tut durant quelques

secondes, puis elle reprit:

--Mais, êtes-vous bien certain qu'à la minute précise fixée pour le

départ, l'éruption se déchaînera et surtout qu'elle sera assez violente

pour nous faire franchir des espaces aussi considérables?

Ossipoff regarda soucieusement sa fille.

--Aurais-tu peur? demanda-t-il; en ce cas, il est temps encore d'aviser.

Séléna eut un geste brusque.

--Peur! moi? fit-elle, et pourquoi voulez-vous que j'aie peur, mon père?

entre vous et M. de Flammermont, qu'ai-je à craindre? Que ce soit la

vie, que ce soit la mort qui m'attende, qu'importe, du moment que vous

êtes à mes côtés?

Le vieillard prit les mains de la jeune fille.

--Chère enfant, murmura-t-il.

--Seulement, poursuivit Séléna, je suis femme, n'est-ce pas et par

conséquent un peu curieuse; il est donc tout naturel que je désire

savoir à l'avance de quels phénomènes sera entouré notre départ, tout

simplement de peur de prendre pour des dangers des effets tout naturels.

--En ce cas, fit Ossipoff répondant à la question que sa fille lui avait

posée, tranquillise-toi; lorsque le moment sera venu, le volcan, docile

à ma volonté, se réveillera pour détendre ses vapeurs depuis si

longtemps comprimées; à un signe de ma main, un chemin sera ouvert aux

laves incandescentes et aux gaz souterrains, dont la détente nous

chassera dans l'espace avec une vitesse de plus de douze kilomètres dans

la première seconde.

Le front de Séléna se plissa légèrement.

--Alors, murmura-t-elle, une chaleur épouvantable va entourer notre

wagon,... ne serons-nous pas asphyxiés, rôtis?

Ossipoff sourit.

--Enfant, répliqua-il, rien de tout cela n'est à craindre; la détente

des gaz sera si brusque qu'en moins d'une seconde nous serons chassés

hors de ce puits profond et du cratère du Cotopaxi; d'ailleurs, la

chaleur ne pourra parvenir jusqu'à nous, attendu que le wagon repose sur

deux caissons à air comprimé qui obturent entièrement la cheminée.

--Ces caissons nous accompagneront donc dans l'espace, demanda Séléna?

--Non, non; leur rôle de frein une fois joué, l'air comprimé s'étant

échappé sous la pression des gaz subterrestres, les cloisons retomberont

peut-être dans le cratère, peut-être sur le cône, mais, dans tous les

cas, à une faible distance du lieu de départ.

--Quel horrible fracas, quelle épouvantable détonation nous allons

entendre! murmura la jeune fille en pâlissant.

--Détrompez-vous, mademoiselle, répliqua Fricoulet, nous n'entendrons

absolument rien.

--Comment cela, dit-elle émerveillée déjà; auriez-vous donc trouvé

quelque moyen?

--Mais non, riposta Ossipoff, nous n'avons pas eu besoin de nous

préoccuper de cela, et pour en comprendre la raison, tu n'as qu'à te

rappeler combien de mètres le son parcourt dans l'espace d'une seconde.

[Illustration]

--Trois cents mètres environ, si je ne me trompe.

--Eh bien! si, au moment où le bruit se produira, notre wagon est animé

d'une vitesse de onze mille mètres au minimum, tu comprends facilement

que le bruit n'aura pas le temps de nous arriver.

--Oui, en effet, je comprends;... mais c'est bien singulier, tout de

même...

Il y eut un silence.

Puis soudain la jeune fille s'écria:

--Mais j'y pense, père, j'ai donné un coup d'oeil à l'ameublement de

notre wagon et je n'ai vu aucune trace de literie... où donc nous

reposerons-nous la nuit et où sont situés nos appartements?

Ossipoff sourit en hochant la tête.

--Tu comprends bien, mon enfant, que la place nous manquait pour

installer un salon, une salle à manger, une cuisine et cinq chambres à

coucher; donc la grande salle circulaire sera la pièce commune;

messieurs de Flammermont, Fricoulet et Farenheit en feront leur dortoir;

ils se reposeront soit sur les divans fixés aux parois, soit dans les

hamacs suspendus au plafond; l'étage supérieur est divisé en trois

pièces: une cuisine, un laboratoire et une soute; de la cuisine je ferai

ma chambre à coucher, c'est-à-dire que j'y tendrai mon hamac lorsque la

fatigue m'obligera à me reposer, car tu sais que, pendant le cours du

voyage, nous serons continuellement plongés dans les rayons solaires, en

sorte que la nuit n'existera pas pour nous. Quant à toi, le laboratoire

te sera abandonné pendant douze heures sur vingt-quatre.

Ils en étaient là de leur conversation, lorsque des pas retentirent au

dehors et bientôt ils entendirent M. de Flammermont qui demandait s'il

lui était possible de présenter ses respects à Mlle Ossipoff.

--Entrez, entrez, mon cher Gontran, cria le vieillard, Mlle Ossipoff

est éveillée depuis longtemps.

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--Et vous attend aussi depuis longtemps, ajouta en riant la jeune fille.

La toile de la tente se souleva et par l'ouverture apparurent presque en

même temps le visage navré de l'ex-diplomate et la physionomie grave de

l'Américain.

--Miss, fit ce dernier en s'inclinant cérémonieusement, j'espère que

vous avez passé une bonne nuit.

--Une excellente nuit, monsieur Farenheit, riposta Séléna; je vous

remercie de votre empressement à vous informer de ma santé; mais, comme

vous le voyez, vous et M. de Flammermont avez été devancés par M.

Fricoulet.

--Bast! fit l'ingénieur que la mine piteuse de son ami apitoyait malgré

lui; il ne faut pas trop en vouloir à Gontran; aussi bien c'est la

première fois qu'il lui est arrivé de passer la nuit dans un volcan et

on peut lui pardonner ce retard.

La journée s'écoula lentement: on avait, dans la matinée, achevé

d'emballer les derniers objets qu'il était nécessaire d'emporter, et

Mickhaïl Ossipoff, sans ses bouquins et ses instruments, était comme un

corps sans âme.

Il avait cependant conservé un crayon et du papier et, assis dans une

anfractuosité de rocher, il tuait le temps en se livrant à des calculs

infinitésimaux, pour bien s'assurer que rien n'avait été oublié par lui

dans ce grand problème qu'il allait résoudre et qu'il avait tenu compte

de toutes les influences et de toutes les probabilités.

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M. de Flammermont bâillait--comme on dit vulgairement--à se décrocher la

mâchoire, tellement l'ennui s'était emparé de lui; par moments aussi, sa

poitrine se soulevait sous l'effort d'un profond soupir; l'ex-diplomate

songeait à Paris, son bruyant et vivant Paris et, comme pour lui rendre

le départ plus cuisant, le hasard lui mettait devant les yeux, en une

vision dorée, son cher boulevard des Italiens avec tout son grouillement

de silhouettes parisiennes, l'allée des Poteaux, toute animée de

cavaliers hardis et de gracieuses amazones, le champ de courses

d'Auteuil, le jour du _Grand International_, avec son défilé de

mail-coachs.

C'était comme une lanterne magique.

Fricoulet, le placide Fricoulet, était nerveux; armé d'un petit marteau,

il soulageait ses nerfs en faisant de la minéralogie; mais, rien qu'à la

manière dont l'acier heurtait le roc, on sentait que le corps seul de

l'ingénieur était là et que son âme était absente.

Après avoir, dans les commencements, cherché à lutter contre les

circonstances multiples qui l'entraînaient, malgré lui, vers cette

extraordinaire aventure, après avoir, en tête-à-tête avec Gontran, taxé

de folie pure le projet de Mickhaïl Ossipoff, l'ingénieur à force

d'entendre, depuis des semaines, parler tous les jours de ce voyage

comme d'une chose possible, pratique, faisable, en était arrivé à le

considérer comme tel.

Et, au fur et à mesure que disparaissaient les obstacles considérés tout

d'abord par lui comme insurmontables, au fur et à mesure que

s'écoulaient les jours et les heures qui le séparaient du moment du

départ, il était devenu sinon aussi convaincu que le vieux savant

lui-même de la possibilité d'atteindre la lune, tout au moins aussi

enthousiaste que qui que ce fût de la tentative faite pour y atteindre.

[Illustration]

Aussi, abandonnait-il fréquemment son marteau pour considérer son

chronomètre et constater le temps pendant lequel il lui fallait encore

casser des cailloux avant de s'embarquer.

Quant à Jonathan Farenheit, il arpentait à grandes enjambées l'étroit

couloir qui circulait dans le roc autour de la cheminée centrale, avec

toutes les allures d'un ours blanc dans sa fosse.

Tout en marchant, il serrait frénétiquement les poings, dressait ses

bras comme des massues, roulant à droite et à gauche des regards furieux

et mâchonnant de sourdes imprécations. Comme Mickhaïl Ossipoff l'avait

dit à Fricoulet, l'Américain avait une âme vindicative, et désormais il

ne vivait plus qu'avec un seul objectif: se venger de Fédor Sharp.

Et notez bien qu'il ne lui en voulait pas tant pour avoir manqué de le

tuer, ainsi qu'il avait fait d'une quarantaine de ses compagnons, et

pour avoir volé à la société dont il était président environ deux

millions de dollars, que pour s'être joué de lui, Jonathan Farenheit,

citoyen de la libre Amérique.

Le Yankee considérait la conduite de Sharp comme attentatoire à

l'honneur du pavillon étoilé des États-Unis.

Et pour punir cet attentat, il fut aussi bien descendu dans les

profondeurs de l'Océan qu'il allait s'envoler dans l'immensité des

cieux.

Enfin, au chronomètre à répétition de Fricoulet, les douze coups de midi

sonnèrent; c'était l'heure du repas quotidien.

On expédia rapidement un dernier et sommaire déjeuner; puis la petite

troupe se prépara à descendre au fond du puits pour prendre place dans

le wagon-boulet.

Plus le temps s'écoulait et plus devenaient évidents les symptômes d'une

éruption imminente.

Solfatares et fumerolles étaient, il est vrai, assoupies; mais dans les

profondeurs volcaniques, de sourds grondements, semblables aux lointains

roulements du tonnerre retentissaient; les laves reprenaient leur teinte

brune, et sous l'influence de la température qui s'élevait

graduellement, les neiges du cône supérieur se désagrégeaient et

coulaient en ruisseaux bourbeux.

C'était encore le calme, mais un calme effrayant, précurseur de la

tempête.

Séléna, serrée contre son père, sondait d'un oeil terrifié l'abîme

creusé à ses pieds.

Le treuil, avec ses quinze cents mètres de corde, avait été laissé près

du puits; Ossipoff et ses amis s'en approchèrent.

--Allons, dit gravement monsieur de Flammermont, qui s'embarque le

premier?

Dire que le jeune homme n'était point ému serait mentir; mais il avait

remarqué la pâleur de Séléna et il voulait, en prenant un air enjoué,

lui remonter un peu le moral.

Jonathan Farenheit fit un pas en avant.

--Si vous voulez me laisser descendre, dit-il avec empressement, je suis

prêt.

L'ancien diplomate lui posa la main sur le bras:

--Non, monsieur, fit-il; il faut, si je puis m'exprimer ainsi, quelqu'un

de la maison.

Et il ajouta, afin de répondre au regard interrogateur de l'Américain:

--Vous ne sauriez comment vous y prendre pour ouvrir le _trou d'homme_

qui sert d'entrée au wagon.

Farenheit fit un geste qui montrait qu'il reconnaissait cet argument

comme bien fondé.

--Eh bien! dit à son tour Fricoulet, descends... tu es de la maison,

toi!

Sans prendre garde au mouvement craintif de Séléna, le jeune homme

enjamba la benne qui se balançait à l'extrémité de la corde, s'accroupit

au fond et cria d'une voix ferme:

--Adieu vat!

Le cliquet du treuil fut levé, la corde se déroula et bientôt le comte

disparut dans les profondeurs du puits.

Penchés au-dessus de l'abîme, Ossipoff et ses compagnons cherchaient à

percer les ténèbres, prêtant l'oreille pour saisir quelque bruit qui pût

les renseigner sur la manière dont s'effectuait la descente.

Mais ils n'entendaient que le glissement monotone de la corde sur le

treuil et, quant à la lampe que Gontran avait emportée avec lui, sa

clarté s'était presque aussitôt fondue dans les ténèbres épaisses qui

remplissaient le cratère.

Un quart d'heure s'écoula; puis la sonnerie électrique, indiquant que le

voyageur avait touché le fond, retentit.

On remonta la corde, Ossipoff prit place dans la benne et descendit à

son tour; et après lui, Séléna.

Il ne restait plus que Fricoulet et Jonathan Farenheit.

--Comment allons-nous faire? demanda l'Américain.

--Je ne comprends pas votre question.

--De quelle façon descendra le dernier de nous deux? car il faut

nécessairement débarrasser l'ouverture de la cheminée de ce treuil qui

l'obstrue.

L'ingénieur haussa les épaules.

--Ne vous embarrassez pas de cela, répliqua-t-il.

Et attirant à lui la benne qui remontait à vide.

--Embarquez, dit-il; je fais mon affaire de tout cela.

Une fois le signal convenu envoyé du fond de l'abîme par l'Américain,

Fricoulet se mit en mesure d'enlever tout ce qui pouvait faire obstacle

au passage de l'obus; après une demi-heure d'un travail acharné, il

réussit à retirer le pont volant et la poulie.

[Illustration]

Puis il se boucla autour du corps une large ceinture semblable à celle

dont les pompiers font usage; à l'anneau de la ceinture, il fixa un

petit appareil composé de deux poulies sur la première desquelles il

enroula le câble tandis que la seconde jouait simplement le rôle de

frein à friction.

Ensuite, saisissant d'une main sa lampe, de l'autre le câble, il se

laissa glisser dans l'abîme.

Deux minutes après, au grand émerveillement de ses compagnons, il

arrivait sans fatigue et pénétrait dans le wagon où ils étaient déjà

réunis.

--Monsieur Fricoulet! exclama Séléna, quel procédé avez-vous donc

employé pour descendre aussi facilement quinze cents mètres?

--Le plus simple des appareils, mademoiselle... _un descenseur à

spirale_.

Il pressa alors sur un bouton et les quatre lampes à incandescence,

s'illuminant soudain, éclairèrent de leur vive lueur l'intérieur de la

grande pièce circulaire.

A la vue de l'aménagement, non pas somptueux mais commode et pratique de

cette pièce, la large face de Jonathan Farenheit s'épanouit.

--A la bonne heure, grommela-t-il voilà quelque chose de bien compris!

Un des divans était rabattu; le Yankee y enfonça son poing pour juger

de la qualité des ressorts; ensuite, il passa sa main sur le tapis de

haute laine qui couvrait le plancher; il s'adossa à la paroi capitonnée,

il décrocha l'un des hamacs et se suspendit. Cette minutieuse inspection

terminée, il sourit de nouveau et murmura d'un ton de véritable

satisfaction:

--On sera bien ici!

Il se tourna alors vers Ossipoff qui avait assisté à ce petit manège

avec une impassibilité toute slave et lui dit:

--Tous mes compliments, mon cher monsieur; voilà un véhicule bien

conditionné et si la solidité répond à son ameublement, je crois que

nous ferons un voyage fort agréable.

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--Trop aimable, sir Farenheit, répliqua le vieillard; trop aimable en

vérité... mais vous n'avez pas encore tout vu, tout admiré.

Ce disant, il ouvrit les cases de la soute où se trouvaient les tonneaux

d'eau, les liquides variés, les légumes de conserve et une foule

d'objets d'alimentation dont il avait prévu le besoin.

Il rabattit les marches de l'escalier démontable et fit admirer à ses

compagnons la réserve d'air liquide, la batterie de cuisine étincelante

et les fioles du laboratoire situé dans la partie supérieure de l'ogive.

L'enthousiasme de l'Américain était à son comble.

--On jurerait un sleeping-car! s'écria-t-il.

Et serrant les mains de Gontran:

--Si vous habitiez New-York, ajouta-t-il, vous seriez millionnaire en

six mois.

M. de Flammermont faisait bonne contenance; mais, en lui-même il avait

de grandes appréhensions.

--Pourvu, pensait-il, que nous ne soyons pas rôtis au moment du départ

ou mis en pièces pendant le voyage.

Mais outre qu'il ne tenait nullement, en manifestant de semblables

craintes, à s'aliéner l'amitié réelle dont il était l'objet de la part

d'Ossipoff, il voyait Fricoulet si résolu, Séléna si résignée, Farenheit

si impatient, qu'il eût rougi de honte s'il avait pu se douter que l'on

soupçonnât son émotion.

Cette dernière après-midi parut interminable.

Dès que le projectile eut été visité dans tous ses coins et recoins, le

jeune ingénieur consulta son chronomètre; il marquait trois heures.

--Si vous m'en croyez, monsieur Ossipoff, dit-il, nous prendrons dès à

présent toutes nos dispositions pour le départ.

--Déjà!

Tel fut le mot qui sortit à la fois de toutes les poitrines.

En même temps Séléna et Gontran blêmirent légèrement.

Jonathan Farenheit, bien qu'ému, conserva un visage impassible.

Seul, Mickhaïl Ossipoff demeura calme; il se tourna vers M. de

Flammermont.

--Qu'en pensez-vous? demanda-t-il.

--Je pense, en effet, que cela serait peut-être plus prudent,

répondit-il.

Et, à part lui, il songeait que si, par hasard, l'éruption se trouvait

en avance, et s'ils étaient pris au dépourvu, ils seraient réduits en

miettes.

Aussitôt Fricoulet tourna la manette de l'appareil automatique à

distribution d'air et ferma hermétiquement, au moyen d'écrous, la porte

du projectile.

Sauf l'ingénieur et Ossipoff, les autres voyageurs se regardaient avec

une certaine anxiété, étudiant soigneusement la manière dont

fonctionnaient leurs poumons avec cet air nouveau de fabrication

artificielle.

Et chacun pensait à part soi:

--Pourvu que nous n'étouffions pas.

Gontran avait tiré sa montre; mais les secondes, les minutes

s'écoulaient et nul indice d'asphyxie ne se faisait sentir.

Décidément, on respirait et l'on respirait même à merveille.

--Vive Mickhaïl Ossipoff! s'écria Farenheit en jetant en l'air son

chapeau de voyage pour rendre son enthousiasme plus sensible.

Séléna, remise de son émotion première, vaquait à travers le wagon, tout

comme si elle eût été dans la petite maison de Pétersbourg.

Prestement elle avait dressé au milieu de la pièce commune la table,

qu'elle couvrit d'une nappe blanche et sur laquelle elle disposa les

couverts.

--Quoi! s'écria M. de Flammermont, on dîne déjà; mais il n'est que cinq

heures.

--Il me semblait qu'il était préférable de manger avant le départ,

répondit la jeune fille; qu'en pensez-vous, père?

--Je suis également de cet avis, répliqua le vieillard.

[Illustration]

Jonathan Farenheit avait déjà sa serviette autour du cou.

--Allons, dit-il en frappant la table du manche de son couteau, faisons

honneur à ce repas terrestre, le dernier peut-être de notre vie.

Et Fricoulet ajouta:

--Qui sait! nous souperons peut-être ce soir chez Pluton.

Cette réminiscence de l'histoire grecque fit courir sur l'épiderme de

Gontran un léger frisson.

--Fichtre! murmura-t-il, sais-tu que tu manques de gaieté!

Néanmoins, au bout de cinq minutes, grâce à un excellent bourgogne, le

jeune diplomate avait laissé ses appréhensions au fond de son verre et

faisait, comme ses compagnons, grand honneur au talent culinaire de

Mlle Ossipoff.

L'entrain était même si complet que personne ne songeait à consulter

l'horloge suspendue à l'une des parois du wagon.

On était au dessert, Alcide Fricoulet venait de remplir de champagne les

verres à la ronde et s'apprêtait à porter un toast à Mickhaïl Ossipoff,

lorsque soudain le wagon trembla sur sa base.

On eût dit que l'une des puissantes assises du globe venait de céder

sous le poids des Cordillères entassées; le sol fut agité d'une

trépidation prolongée en même temps que de sourds craquements se

faisaient entendre à travers la masse granitique.

Chacun reposa, du même mouvement, le verre qu'il portait à ses lèvres et

regarda son voisin d'un air inquiet.

Le vieux savant, lui, s'était redressé tout d'une pièce.

--L'éruption! s'écria-t-il.

--L'éruption! répéta gouailleusement Fricoulet, qu'elle soit la

bienvenue!

Et vidant son verre d'un trait, il ajouta d'une voix vibrante:

--Messieurs, je bois à Ossipoff et au Cotopaxi, ces deux forces, l'une

intellectuelle, l'autre brutale, grâce auxquelles nous partons à la

conquête des mondes inconnus.

Tous imitèrent son exemple; puis tous les regards se tournèrent vers

l'horloge; elle marquait le quart moins de six heures.

--Mais nous sommes en avance, balbutia Gontran.

--Ce ne sont probablement que les préliminaires de l'éruption, répliqua

Fricoulet avec sang-froid.

--Et si nous partions avant la seconde indiquée par vous, fit à son tour

Jonathan Farenheit?

--C'est fort possible.

--Que faire en ce cas?

--Attendre; on ne lutte pas contre les forces aveugles de la nature et

surtout contre les éruptions; les endiguer, les contenir, en utiliser la

puissance énorme, passe encore... mais leur commander, jamais... J'ai

pris mes précautions pour avancer l'explosion, au cas où elle ne se

produirait que passé l'heure assignée par moi au départ, mais je ne puis

rien faire pour la retarder.

Ainsi parla Ossipoff; personne ne lui répondit, chacun étant absorbé

dans ses propres pensées, attendant la minute fatale qui devait mettre à

néant ou à exécution les audacieux projets du vieux savant.

[Illustration]

Au dehors, les crépitements volcaniques et les détonations souterraines

augmentaient; de seconde en seconde, leur violence allait croissant.

Maintenant le wagon oscillait, tressautait sur ses deux caissons à air

comprimé et, à chaque trépidation plus forte, les voyageurs

s'attendaient à ce que les vapeurs et les matières laviques, se frayant

enfin un passage, les envoyassent dans l'espace ou leur brisassent les

membres.

Cependant, malgré l'intensité toujours croissante des secousses du sol

en travail, le repas se termina sans encombre.

Un moment, Ossipoff, qui prêtait une oreille attentive aux mille bruits

qui se croisaient dans l'espace, devint blême; une crainte lui traversa

l'esprit; si les laves qui s'élevaient dans les canaux voisins de la

cheminée où était enfermée le wagon, venaient à s'épancher par l'orifice

de la cheminée, c'en était fait du projectile et de ses voyageurs qui se

trouveraient ainsi ensevelis sous une masse de matières incandescentes.

Dans le silence qui emplissait le wagon, l'horloge égrena les six coups

de six heures.

--Nous avons dix minutes encore à demeurer sur terre, murmura le vieux

savant.

--Sous terre, voulez-vous dire, observa Gontran.

--Monsieur Ossipoff, fit Alcide Fricoulet, ne seriez-vous pas d'avis de

nous préparer au départ?

--Quels préparatifs? demanda l'Américain.

--D'abord, nous assurer que toutes les attaches des meubles sont

solides, que les écrous des hublots et des saisines sont serrés à fond,

afin que tout ce qui est à l'intérieur de ce véhicule résiste à la

secousse et que celui-ci joue le rôle d'un véhicule plein...

Ce disant, l'ingénieur inspectait minutieusement l'arrimage et

l'aménagement du wagon céleste; il ferma soigneusement toutes les portes

du meuble vitrine, mit un couvercle sur les piles au bichromate, poussa

les verrous des portes des soutes et enfin redescendit.

--Quelque brutale que soit la secousse, dit le jeune homme, tout

résistera au formidable contre-coup du départ, et le wagon fera l'effet

d'un bloc plein. Il faut que nous soyons également amarrés avec

solidité. Pour cela, nous allons nous introduire côte à côte dans les

«tiroirs capitonnés» que j'ai préparés. De cette façon, le choc du

départ ne nous écrasera pas contre les parois du véhicule avec lequel

nous ferons corps.

--Brr..., murmura Gontran en considérant les _tiroirs_ dont Fricoulet

venait de lever le couvercle, on dirait des cercueils!

Cependant et pour donner l'exemple à ses compagnons, Flammermont se

glissa dans la boîte près de Séléna et le couvercle fut rabattu et

boulonné.

Cinq minutes s'étaient écoulées au milieu de ces préparatifs et, dans ce

court intervalle, les éléments s'étaient déchaînés d'une effroyable

façon:

D'horribles craquements ébranlaient les contreforts de la montagne qui

frissonnait comme la tôle d'une chaudière en ébullition.

Le monstrueux Cotopaxi, ainsi que le jésuite espagnol, Martinez da

Campadores l'avait prédit, se réveillait de son long sommeil et dans ses

gigantesques entrailles sifflaient et hurlaient les vapeurs souterraines

accumulées sous une énorme pression.

--C'est à croire que les cinq cents mille diables de l'enfer sont tombés

au fond de ce trou, dit en plaisantant Alcide Fricoulet, qui était

demeuré debout tandis que ses compagnons, se cramponnaient aux parois de

leurs boîtes.

--Pourquoi ne te couches-tu pas? demanda Gontran.

--Parce qu'il me reste encore quelque chose à faire avant le départ,

répliqua l'ingénieur.

--Six heures huit minutes, prononça Ossipoff d'une voix vibrante...

attention!

--Enfin, nous allons partir, fit joyeusement l'Américain en se frottant

les mains avec énergie à la pensée qu'il allait enfin se lancer à la

poursuite de ce gredin de Sharp.

Au même moment, Fricoulet tourna la manette du commutateur-interrupteur

placé sur le trajet des fils conduisant le courant de la pile aux lampes

à incandescence et brusquement l'obscurité se fit dans l'intérieur du

wagon.

Subitement tout le monde se tut et l'on n'entendit plus que le bruit de

la respiration oppressée des cinq explorateurs et le battement de leurs

coeurs.

Quelques secondes se passèrent dans une anxiété mortelle.

[Illustration]

Soudain une effroyable secousse ébranla le projectile tout entier,

tendant à briser les ressorts en acier sur lesquels les boîtes étaient

suspendues; les voyageurs perçurent un bruit sourd et prolongé,

qu'accompagnaient des sifflements aigus; il leur sembla pénétrer dans

une zone d'incendie; et ils perdirent connaissance, tandis que, sous

l'indescriptible poussée de plusieurs millions de mètres cubes de gaz

souterrains, le projectile quittait, dans un nuage de feu, le cratère du

Cotopaxi et traversait, en moins de cinq secondes, toute l'atmosphère

terrestre.

Ils n'avaient pas entendu la terrible détonation produite par la brusque

détente des gaz si longtemps accumulés et comprimés dans les flancs du

volcan; leur wagon, ainsi qu'Ossipoff l'avait expliqué à Séléna, volait

plus vite que le son, et déjà ils flottaient dans le vide absolu

qu'argentaient mille étoiles brillant d'un incomparable éclat.

* * * * *

Mais si les hardis voyageurs avaient pu, grâce à leur vitesse, se lancer

dans l'espace, sans avoir même conscience du cataclysme qui accompagnait

leur départ, il n'en fut pas de même pour toute l'Amérique.

Un immense panache de flammes, haut de plus de cinq cents mètres,

jaillit au-dessus du cratère du Cotopaxi et un bruit effroyable ébranla

jusqu'aux couches les plus reculées de l'atmosphère.

Ce panache de flammes fut aperçu de plus de cent lieues en mer par tous

les navires traversant cette partie de l'Océan Pacifique, tandis que

l'air, violemment agité et refoulé par cette exhalaison subite de

plusieurs millions de mètres cubes de gaz chauds, se transformait en un

ouragan furieux dont les ravages furent incalculables.

Cette tempête animée, ainsi que le constatèrent les savants du nouveau

monde, d'une vitesse de 155 kilomètres à l'heure, se précipita vers le

Nord-Est, traversa le golfe du Mexique, engloutissant une quinzaine de

navires qui voguaient tranquillement et furent pris à l'improviste dans

des trombes d'air et des tourbillons d'eau. Elle franchit les

États-Unis, enlevant les toitures, renversant les maisons, déracinant

des arbres centenaires et, en moins de six heures, alla se perdre dans

les régions polaires de la mer de Baffin.

Dans les régions de l'Amérique équatoriale, la terreur fut à son comble:

un tremblement de terre parcourut de ses ondes brisantes toute la zone

des Andes, depuis Quito jusqu'à Valparaiso.

Mais ce fut surtout la partie des Cordillères, dit le noeud de Pastos,

qui fut le plus éprouvée; la magnifique façade du collège des jésuites à

Quito, si admirée quelques semaines auparavant par Gontran de

Flammermont, fut fendue du bas en haut sur une largeur de vingt

centimètres; plusieurs cheminées d'usines furent jetées bas et une

quinzaine de maisons se trouvèrent lézardées, disloquées, bonnes pour la

démolition.

A quatre-vingts lieues de là, à Guayaquil, le terrain s'affaissa

brusquement et, à deux cents mètres du port, une crevasse de plusieurs

mètres de largeur se produisit soudain, d'où sortaient des gaz

méphitiques.

Bref, dans les deux Amériques, ce fut une désolation générale, et la

République de l'Équateur dut inscrire, à l'actif du plus immense volcan

qui orne son sol, une catastrophe de plus.

[Illustration]

Aventures extraordinaires d'un savant russe; I. La lune · 第 36 / 59 题