--Oui, monsieur Ossipoff, un sismographe: les deux branches de fer à
cheval ne sont autre chose que des électro-aimants; les courants
telluriques passent par les spires de ces bobines et les aimantent;
suivant l'intensité de cette aimantation, cette aiguille dévie plus ou
moins sur le cadran, indiquant les variations d'intensité du magnétisme
terrestre, qu'une loi inconnue relie aux manifestation volcaniques et
aux phénomènes éruptifs.
[Illustration]
--Bravo, s'écria Fricoulet qui avait suivi, non sans trembler, son ami
dans cette explication.
Séléna regarda le jeune ingénieur et le remercia d'un sourire pour le
rôle de providence qu'il consentait à jouer avec tant d'abnégation.
Ossipoff, lui, était au comble de la joie.
--Ah! mon fils, exclama-t-il d'une voix que l'émotion rendait toute
tremblante, quelle science est la vôtre!... je vous le dis en vérité,
moi vieilli sous le harnais, moi usé par les recherches scientifiques,
je vous admire!... quelle ingéniosité!... quelles profondeurs de vues!
quelle diversité de connaissances!
Et dans son enthousiasme il saisissait les mains de Gontran et les
secouait avec vigueur.
[Illustration]
--Ainsi, insista Fricoulet, pour rendre plus vraisemblable encore cette
comédie, tu penses que cet instrument répondra à ce que tu attends de
lui?
--Comment! s'écria M. de Flammermont, c'est-à-dire que, grâce à lui, je
me charge de vous indiquer, un mois à l'avance, la fermentation des
couches profondes du globe et de vous prédire la prochaine éruption du
Cotopaxi.
--Tous mes compliments, mon cher, répondit l'ingénieur.
Sans doute Ossipoff crut-il voir dans ces quelques mots une pointe de
raillerie, car il lança à Fricoulet un regard furieux et lui demanda,
non sans aigreur:
--Feriez-vous, par hasard, à M. de Flammermont, l'injure de mettre en
doute sa réussite... monsieur Fricoulet?
Celui-ci leva les bras au ciel.
--Nullement... nullement, se hâta-t-il de riposter... mais la science
de mon ami Gontran me plonge toujours dans une profonde stupéfaction.
L'ex-diplomate, qui craignait que les continuelles railleries de
Fricoulet n'éveillassent l'attention du vieux savant, se hâta
d'intervenir.
--Maintenant, monsieur Ossipoff, dit-il, il ne me reste plus qu'à
prendre congé de vous.
[Illustration]
Le vieillard et sa fille poussèrent en même temps un cri de surprise.
--Vous partez!
--Dame! ne faut-il pas que je vous précède pour expérimenter mon
sismographe au sein même du Cotopaxi... en outre, si j'en crois les
renseignements que j'ai recueillis, les moyens de locomotion ne sont
rien moins qu'abondants là-bas, et il faudra bien un mois avant d'avoir
organisé et réuni tout le matériel et le personnel, nécessaires au
transport de nos bagages jusqu'à la cime du Cotopaxi.
--Ah! fit Ossipoff en enveloppant le jeune homme d'un regard attendri,
quel collaborateur précieux!... vous pensez à tout... vous avez cent
fois raison... ma pensée était loin de ces détails.
Et il ajouta d'un ton rogue:
--Ce n'est pas vous, monsieur Fricoulet, qui auriez songé à cela!
L'ingénieur courba la tête.
--Cela, non, dit-il, je l'avoue humblement.
Soudain, Ossipoff se pencha à l'oreille de Gontran:
--Pourquoi donc, demanda-t-il, est-ce vous qui partez? ne vaudrait-il
pas mieux envoyer là-bas votre ami Fricoulet?... cela nous en
débarrasserait.
Séléna, dont le visage s'était couvert d'un voile de tristesse en
entendant Gontran parler de son départ, se mit à sourire.
--En effet, dit-elle, c'est là une excellente idée.
Et, sans attendre la réponse de son fiancé, elle s'adressa à
l'ingénieur, lui lançant un regard suppliant:
--Monsieur Fricoulet, fit-elle, vous ne laisserez certainement pas
partir votre ami; vous savez trop combien il éprouve de plaisir à rester
auprès de moi.
Gontran avait froncé légèrement les sourcils tandis qu'une moue de
mécontentement plissait ses lèvres; il adressa un signe imperceptible à
Fricoulet qui répliqua:
--Mon Dieu! mademoiselle, je suis tout prêt à faire ce que Gontran me
dira de faire... s'il me dit de partir, je partirai... s'il veut que je
reste, je resterai... c'est à lui de juger comment je puis être le plus
utile aux projets de M. Ossipoff.
[Illustration]
Il avait prononcé ces mots avec une humilité affectée qui lui valut de
la part du savant un regard un peu adouci.
Séléna frappa ses mains l'une contre l'autre.
--En ce cas, dit-elle joyeusement en se tournant vers M. de
Flammermont...
--En ce cas, répondit celui-ci, mon ami Fricoulet demeurera ici et moi,
je partirai là-bas, après demain.
Ossipoff et sa fille firent un mouvement; Gontran continua:
--Fricoulet vous sera ici d'un grand secours; il est mécanicien et il
vous faut un homme comme lui pour surveiller le démontage, l'emballage
de toutes les pièces de mécanique dont nous aurons besoin là-bas.
Le vieux savant hochait la tête d'un geste approbatif.
--Et puis, ajouta Gontran, je connais mieux que personne l'appareil que
j'ai construit, et personne mieux que moi ne pourrait l'expérimenter.
[Illustration: Ptolémée, Alphonse, Arzachel, les trois cratères soudés.]
D'un geste il attira Séléna en arrière.
--Chère Séléna, murmura-t-il, vous ne doutez pas du grand chagrin que me
cause cet éloignement... mais c'est par prudence et dans l'intérêt même
de mon amour que j'agis ainsi.
--Par prudence! répéta la jeune fille.
--Je redoute de me trouver seul en présence de M. Ossipoff... sans
Fricoulet, mon bon génie, votre père ne tarderait pas à me dépouiller du
vêtement d'emprunt dont je me suis affublé et il n'aurait pas besoin de
gratter bien fort pour que sous son doigt s'écaillât la couche de vernis
scientifique dont je me suis enduit... en m'éloignant au contraire, mon
coeur souffre, il est vrai, mais mon prestige demeure intact.
Il se tut un moment.
Puis, il reprit en plissant ses paupières, d'un air fin:
--N'est-ce pas sagement calculé?
Un léger sourire égaya le visage attristé de Séléna.
--Peut-être avez-vous raison, murmura-t-elle; mais c'est bien fâcheux
que vous ne soyez qu'un faux savant.
Et elle accentua son regret d'un gros soupir.
En ce moment Ossipoff se retourna vers le jeune homme.
--Et quand vous proposez-vous de partir? demanda-t-il.
--J'ai retenu ma cabine à bord d'un bâtiment américain qui quitte le
Havre après demain matin...
--Sitôt! exclama Séléna.
--Dans quinze jours je serai à Colon; je traverserai l'isthme de Panama
en chemin de fer et je me rembarquerai sur l'autre côté pour Guayaquil;
de là j'irai à cheval jusqu'à Quito où j'organiserai le convoi qui vous
sera nécessaire pour le transport de votre matériel; le premier février
prochain je serai au sommet du Cotopaxi, j'essaierai le sismographe et
de Guayaquil je vous ferai connaître le résultat de mon expérience, quel
qu'il soit.
--En caractères brouillés, n'est-ce pas! s'écria Ossipoff.
--Naturellement. Si Martinez da Campadores ne s'est pas trompé dans ses
calculs et si je reconnais les signes précurseurs d'une prochaine
éruption, vous prenez aussitôt la mer avec le navire que vous aurez
frété; en doublant à toute vapeur le cap Horn, vous pourrez être à
Guayaquil vers le premier mars et le 10 du même mois nous pourrons être
réunis dans le cratère du Cotopaxi.....
Fricoulet ajouta, en coulant vers l'ex-diplomate un regard singulier et
qu'eût sans doute donné beaucoup à penser au vieux savant:
--A moins, toutefois, qu'il ne survienne quelque incident que nous ne
prévoyons pas.....
Ossipoff haussa les épaules et, sans tenir compte de l'observation de
l'ingénieur, poursuivant la phrase de M. de Flammermont, il dit:
--Et en comptant une douzaine de jours pour l'appropriation de la
cheminée, le remontage du wagon et de toutes les pièces métalliques,
nous serons trois jours avant l'explosion prédite, prêts à nous élancer
dans les espaces intersidéraux!
En prononçant ces mots, il avait, dans un mouvement vraiment majestueux,
dressé le bras vers le ciel, du geste d'un guerrier désignant les
contrées qu'il s'apprête à conquérir.
[Illustration]