LE WAGON-OBUS

[Illustration]

C'était deux mois après ces événements.

Gontran de Flammermont, que M. Ossipoff avait chargé de faire exécuter,

d'après ses plans, le projectile qui devait les emporter dans l'espace,

Gontran avait donné, ce soir-là, rendez-vous au vieux savant et à sa

fille. Il s'agissait, avait-il dit sommairement dans sa lettre d'avis,

de constater où en étaient les travaux.

Comme bien on pense, M. Ossipoff se trouva avec Séléna à l'heure

prescrite devant l'usine Cail, à Grenelle, où étaient construits le

colossal engin et les machines accessoires; là, ils rencontrèrent le

jeune comte, escorté de son inséparable Fricoulet, lequel les guida à

travers les ateliers déserts et les chantiers obscurs jusqu'à un hangar

vitré dans lequel il les introduisit.

Au milieu de l'immense pièce, dont les proportions semblaient presque

doublées par l'obscurité, une masse énorme se dressait, masse aux

contours vagues et qui semblait rayonner dans l'ombre.

[Illustration]

--Qu'est cela? murmura Séléna, malgré elle impressionnée par les

ténèbres silencieuses qui les environnaient.

--Demeurez à votre place, répondit Fricoulet.

En même temps, il s'éloignait du groupe formé par Ossipoff, sa fille et

Gontran de Flammermont.

Soudain ceux-ci poussèrent une triple exclamation, exclamation de

surprise et d'admiration.

En pressant sur un bouton, Fricoulet venait d'allumer une lampe

électrique suspendue au plafond du chantier et, comme en une féerie, le

bloc immense devant lequel les visiteurs étaient arrêtés, sortit,

irradié de lumière, de la nuit qui l'enveloppait.

[Illustration]

On eut dit une de ces anciennes tourelles du moyen âge, en forme de

poivrière, tout entière en métal poli et brillant comme de l'argent.

--L'obus! s'écria Ossipoff.

--Oui, mon cher monsieur, dit Fricoulet, c'est là l'obus dont vous aviez

donné le plan à M. de Flammermont et que j'ai fait construire sur ses

instructions.

Le vieux savant tournait autour du projectile d'un air évidemment

satisfait.

[Illustration: COUPE DU WAGON CÉLESTE L'_OSSIPOFF_.]

--Je me suis permis, fit l'ancien diplomate, d'apporter à votre plan une

petite modification en ce qui concerne le métal même de l'obus;

craignant, en effet, qu'il ne fût trop pesant, j'ai pensé à le faire en

magnésium nickelé... Vous savez que la production du magnésium est

devenue une opération absolument industrielle et qu'en outre il ne

coûte guère plus de quatre-vingts francs le kilogramme; enfin, c'est le

plus léger des métaux, car il pèse six fois moins que l'argent et moitié

moins que l'aluminium; de plus, nickelé, il est aussi résistant que

l'acier, aussi ai-je choisi le nickel de préférence à tout autre

alliage.

Le vieux savant approuvait de la tête; Séléna ajouta:

--Mais une masse comme celle-ci doit peser un poids considérable?

--Peuh! environ cinq à six cents kilos... comme vous le voyez, il a été

fondu et nickelé par pièces séparées, montées à l'aide de boulons et

d'écrous, ce qui le rend d'un transport relativement facile.

--Nous avons voulu le monter, ajouta Fricoulet, pour bien nous assurer

que l'ensemble répondait à vos vues et aussi pour que le remontage, dans

le cratère même du Cotopaxi, en soit plus facile.

Ossipoff s'était approché et promenait sur le métal poli ses doigts

tremblants, comme fait un père qui caresse un enfant dont il a

impatiemment attendu la venue.

Séléna, elle, examinait l'énorme projectile, la face grave et les yeux

agrandis.

--Il nous faudra entrer là-dedans? murmura-t-elle.

Comme la jeune fille achevait ces mots, Gontran pressa sur un ressort et

une porte dissimulée dans le flanc de l'obus s'ouvrit, tournant sans

bruit sur ses gonds et donnant accès à l'intérieur.

--Entrez, mademoiselle, entrez, fit-il en s'effaçant pour laisser passer

Séléna, que Mickhaïl Ossipoff bouscula presque pour pénétrer plus vite.

Tout comme un coffret à bijoux, l'intérieur de l'obus était garni d'un

capitonnage épais; montés sur des ressorts puissants d'une grande

élasticité, les planchers, couverts d'un tapis moelleux, étaient

également suspendus, de façon que, tout en étant d'une solidité à toute

épreuve, ils pussent céder, sans se briser, aux plus rudes chocs, quatre

hublots, aux quatre points cardinaux, étaient évidés dans les parois et

garnis de vitres, afin de permettre aux passagers d'examiner ce qui se

passait à l'extérieur.

Tout le long de la paroi capitonnée courait un divan circulaire et, du

plafond, pendait un lustre portant quatre lampes à incandescence.

--L'ameublement n'est pas complet, fit Gontran qui lisait sur le visage

du vieux savant les marques d'une évidente satisfaction; l'ébéniste ne

nous a pas encore livré l'unique meuble qui garnira cette pièce; c'est

une sorte d'armoire-buffet, formant bibliothèque dans le haut, bureau à

tiroirs dans le milieu, toilette un peu plus bas et dont la partie

inférieure nous servira à serrer nos vêtements.

--Bravo, s'écria Ossipoff; ce sont là des détails de grande importance

et qui m'avaient échappé à moi.

--Cette armoire est de l'invention de l'ami Fricoulet, fit Gontran.

Le jeune ingénieur inclina modestement la tête, tout en murmurant à

l'oreille de Séléna:

--Ce Gontran a un aplomb que je ne lui connaissais pas... c'est-à-dire

que l'armoire est de lui et que le reste est de moi... j'admire comme il

sait renverser les rôles.

--Oh! monsieur Fricoulet, implora la jeune fille... puisque le bonheur

de votre ami est à ce prix, sacrifiez un peu de votre amour-propre.

--Eh! mademoiselle, je ne fais que cela, de le sacrifier; bien plus, je

le piétine, mon amour-propre... véritablement, je le piétine... il ne

faut pas me demander davantage.

Et il grommela entre ses dents quelque chose que Séléna ne comprit pas

et qui, si elle l'eût compris, ne l'eût sans doute pas flattée; comme

toujours Fricoulet maugréait contre les femmes.

Mais, entendant parler derrière lui, Ossipoff se retourna brusquement:

--Qu'y a-t-il donc? demanda-t-il, soupçonneux.

Fricoulet répondit avec vivacité:

--Mademoiselle m'interrogeait au sujet de la partie supérieure de l'obus

et je lui expliquais qu'il y avait là un autre étage auquel une échelle

formée de crampons fixés dans la coque donnera accès; il est divisé en

trois pièces prenant jour sur un palier circulaire et éclairée chacune

par un hublot; l'une servira de cuisine, l'autre de laboratoire, la

troisième de magasin de réserve pour l'oxygène, le vin et les différents

ustensiles ou instruments qu'il nous faudra emporter.

--Je vois, dit Ossipoff en s'adressant à Gontran, que vous avez laissée

intacte cette partie de mon plan.

--Elle m'a paru absolument parfaite, répondit gravement M. de

Flammermont et j'ai suivi vos instructions à la lettre.

Séléna dut faire appel à toute sa volonté pour réprimer une forte envie

de rire.

--Monsieur Fricoulet, dit-elle, vous venez de parler cuisine;

aurons-nous donc le moyen de faire le pot-au-feu?--Un moyen très

simple, mademoiselle; nous emporterons une batterie Trouvé.

--Tiens, murmura Gontran, c'est un inventeur de casseroles nouveau

modèle...

Fricoulet fut pris d'un violent accès de toux, en même temps qu'il

marchait énergiquement sur le pied de son ami pour lui imposer silence.

[Illustration]

--Nous emporterons, répéta-t-il, une batterie électrique Trouvé de douze

éléments, avec les matières nécessaires pour les faire fonctionner

pendant 240 heures, soit 10 jours sans discontinuer; le courant produit

alimentera le lustre à incandescence que vous voyez suspendu là, en même

temps qu'une lampe placée dans chaque pièce; quant aux fourneaux, ils

seront alimentés à l'alcool qui, tout en fournissant une chaleur

intense, ne donne aucune fumée et ne vicie pas l'air.

Séléna battit des mains.

--Bravo, exclama-t-elle, me voilà passée cordon bleu du bord et je vous

promets de succulents menus.

Gontran hochait la tête.

--Douteriez-vous de mon savoir-faire, monsieur? s'écria la jeune fille,

comme si son amour-propre de ménagère se fût trouvé froissé.

--Moi, s'écria M. de Flammermont, à Dieu ne plaise, ma chère Séléna; ce

dont je doute, c'est de pouvoir l'apprécier à sa juste valeur.

[Illustration]

--Que voulez-vous dire?

--Dame! avant de penser à se mettre quelque chose sous la dent, il faut

penser à se mettre quelque chose dans les poumons... en un mot, comment

respirerons-nous?... Je ne vous cacherai pas, mon cher monsieur

Ossipoff, que c'est là un point qui ne laisse pas que de m'inquiéter

fort, vu que votre plan ne porte aucune trace de ce détail.

--Sans doute, dit Fricoulet, M. Ossipoff pense fabriquer

artificiellement de l'air respirable par le chlorate de potasse et le

bioxyde de manganèse?

[Illustration]

Le vieux savant eut un geste énergique de dénégation.

--Pas le moins du monde, répondit-il, car, pour décomposer ce mélange et

produire de l'oxygène, il faut le chauffer énergiquement...

Et il regardait Gontran, semblant l'interroger.

--Eh! j'y suis, s'écria l'ex-diplomate, auquel Fricoulet venait de

souffler cette réponse, vous voulez employer le procédé Tessié du

Motay...

Et il pensait _in petto_:

--Pourvu qu'il ne prenne pas fantaisie à Ossipoff de me demander quelque

explication à ce sujet.

Mais le vieillard secoua la tête, la face égayée d'un sourire:

--Je ne fais aucun appel à la chimie, dit-il.

--Alors... vous avez trouvé un procédé nouveau?

--Pas moi, mais des compatriotes à vous dont le renom est universel: MM.

Cailletet et Raoul Pictet qui sont parvenus, chacun de leur côté et par

des moyens différents, à liquéfier ces gaz réputés jusqu'à présent

incompressibles: l'hydrogène et l'oxygène... m'inspirant d'eux, je

procéderai comme eux, mais en grand; à l'aide d'une forte pression et

d'un abaissement considérable de température, je liquéfierai

l'oxygène... au besoin, je pourrais le solidifier et emporter une

provision d'air en tablettes, mais je préfère l'emporter dans des

récipients d'acier.

--Mais savez-vous bien qu'il vous en faut une grosse provision, dit

Fricoulet un peu inquiet.

--N'ayez crainte, mon cher ami; j'ai calculé qu'un litre d'oxygène

liquéfié représenterait quinze mètres cubes, soit quinze mille litres de

gaz vital. Avec cent litres de ce liquide, nous aurons une provision

suffisante, car, en vingt-quatre heures, nous n'en dépenserons guère

qu'un litre, soit pour chacun de nous cent cinquante litres de gaz vital

par heure.

--Mais avez-vous réfléchi, objecta Fricoulet, que l'air se viciera

pendant le voyage?

--Pour combattre cette viciation, j'emploierai la potasse caustique qui

absorbera l'acide carbonique, et, toutes les quarante-huit heures, je

chasserai, au moyen d'une ventilation énergique, les miasmes produits

par la respiration pulmonaire et cutanée... qu'en pensez-vous, monsieur

de Flammermont?

--Je pense, monsieur, répondit gravement le jeune homme, que vous avez

pensé à tout.

Et, ce disant, il serrait énergiquement les mains du vieux savant.

Pendant ce temps, Séléna s'était dirigée vers la porte et, désignant à

Fricoulet le marchepied qui servait à atteindre le plancher de la pièce

circulaire où ils se trouvaient réunis:

--De combien sommes-nous élevés au-dessus du sol? demanda-t-elle.

--D'un mètre, mademoiselle.

--Et qu'y aura-t-il là-dedans? ajouta-t-elle en frappant du bout de son

ombrelle la partie inférieure de l'obus.

--De l'air comprimé, mademoiselle, qui atténuera par son échappement le

contre-coup du départ.

Soudain, Gontran se frappa le front:

--Monsieur Ossipoff, vous n'avez pas pensé à une chose.

--Laquelle?

--C'est qu'il se peut parfaitement bien que votre obus ne soit pas de

calibre?

Le savant ouvrit de grands yeux.

--Pas de calibre! répéta-t-il... qu'entendez-vous par là?

--En ma qualité de chasseur, je connais un des principes fondamentaux de

la balistique et ce principe est le suivant: Pour utiliser toute la

détente d'un gaz, il est de toute nécessité de lui opposer une surface

résistante et obturant entièrement l'âme de l'engin, fusil ou canon,

afin d'éviter le _vent_, cause de déperdition de vitesse.

--Eh bien!

--Eh bien! votre obus a six mètres de diamètre... savez-vous combien a

la cheminée que nous utiliserons?

Ossipoff saisit son crâne à deux mains.

--Dieu du ciel! exclama-t-il, vous avez raison!... comment n'ai-je pas

pensé à cela plus tôt?

Et, véritablement atterré, il fixait sur Gontran des regards désespérés,

semblant lui demander un moyen de parer à cet inconvénient qu'il n'avait

pas prévu; de son côté, Gontran regardait Fricoulet, le suppliant

muettement de venir à son secours.

Et un silence de plomb pesait sur leurs épaules, lorsque le jeune

ingénieur, dans un geste inspiré, posa sur son front l'index de sa main

droite.

--Qui nous empêche, dit-il en parlant lentement, de disposer le caisson

d'air comprimé formant la base de notre obus sur un second caisson de

capacité plus grande que le premier, dont nous emporterons d'ici tous

les éléments et que nous construirons sur place d'un diamètre exactement

semblable à celui de la cheminée du volcan.

Tout le monde l'écoutait parler sans rien dire.

Fricoulet continua:

--Outre que cette adjonction pare à l'inconvénient signalé fort

judicieusement par mon ami Gontran, elle offre encore un autre avantage:

sous l'énorme pression des gaz souterrains, les cloisons inférieures de

ces caissons seront refoulées avec une telle vigueur que l'air

s'échappera par des soupapes fortement assujetties et placées à la

partie supérieure; de cette façon, la secousse sera graduelle et non

instantanée et nos chances de heurt diminuées d'autant.

[Illustration: Crépuscule sur Gassendi.]

Un sourire courut sur les lèvres d'Ossipoff, qui regarda un moment en

silence le jeune ingénieur; ensuite, il se pencha vers Gontran et lui

dit:

--Ce jeune homme paraît connaître son affaire; s'il savait parler un peu

moins et écouter davantage, il arriverait à quelque chose.

Puis, s'adressant à Fricoulet, il lui demanda un peu dédaigneusement:

--Seriez-vous capable de me faire le dessin de ce caisson et de ce

système de soupapes?

Humilié, Fricoulet répliqua sèchement:

--Ce dessin vous sera remis demain par M. de Flammermont, monsieur.

Et, tournant les talons, il descendit les trois marches qui menaient au

projectile.

--Surtout, fit Ossipoff à Gontran, remettez-moi le dessin de ce

garçon-là tel qu'il vous le donnera, sans y ajouter quoi que ce soit; je

veux voir de quoi il est capable.

L'ex-diplomate eut un geste de la main indiquant qu'il se conformerait à

la demande de son interlocuteur; puis, après un moment:

--Mais, monsieur Ossipoff, dit-il, avez-vous réfléchi qu'une fois dans

la zone d'attraction lunaire, l'obus tombera de près de trente mille

kilomètres de haut?--Avez-vous pensé à amortir ce choc?

Le vieux savant sourit et haussant doucement les épaules:

--Bast! fit-il, nous ne tomberons qu'avec une vitesse de 2,500 mètres

dans la dernière seconde... Or, comme vu la raréfaction de l'air, il ne

faut songer à aucun moyen physique, j'ai pensé tout simplement à garnir

le fond de notre wagon de tampons munis de ressorts très puissants, de

telle sorte que, pour nous, enfermés dans l'intérieur, le choc perdra

toute sa violence.

Tout en parlant Ossipoff donnait un dernier regard approbateur à

l'intérieur du projectile; puis, il descendit les marches, suivi de sa

fille et de Gontran.

--Mon cher enfant, dit-il en serrant énergiquement les mains du jeune

comte, permettez-moi de vous féliciter en toute sincérité pour être

parvenu, en si peu de temps, à mener à bien cette partie importante de

nos projets. Ce wagon est parfaitement conçu dans toutes ses parties et

son intérieur répond à l'extérieur... rien n'a été oublié et, je vous le

répète, vous avez marché avec une rapidité qui fait le plus grand

honneur à votre activité et à votre intelligence.

Alcide Fricoulet s'était approché et, les mains derrière le dos,

souriait complaisamment, prenant pour lui les compliments qu'on ne lui

adressait pas... mais qui lui revenaient de droit.

--Et vous n'avez pas tout vu, dit Gontran en entraînant le savant vers

une autre partie de l'atelier, voici les machines destinées à rendre

cylindrique et à calibrer exactement la cheminée intérieure du volcan;

voici les pompes, les outils de nos ouvriers; tous appropriés au travail

spécial auquel ils seront employés... voici les glissières du

projectile.

Ossipoff ne pouvait se lasser de regarder, d'examiner en détail, l'une

après l'autre, toutes les pièces que lui désignait Gontran.

--Mais toutes ces machines, dit-il enfin véritablement émerveillé, sur

quels plans ont-elles été construites? car je n'en vois là aucune qu'il

n'ait fallu dessiner spécialement en vue du rôle qu'elles ont à jouer

dans notre oeuvre.

M. de Flammermont allait répondre--pour dire la vérité sans

doute--lorsqu'un geste énergique de Fricoulet lui commanda le silence.

--Eh bien! vous ne répondez pas! fit Ossipoff étonné.

--Voyons, Gontran, dit le jeune ingénieur, quelle honte éprouves-tu à

dire que c'est toi l'auteur des plans d'après lesquels tout cela a été

construit?

Le vieillard leva les bras au ciel.

--Quel génie! exclama-t-il, et quelle modestie!

Et s'adressant à Fricoulet:

--Voilà, monsieur Fricoulet, les vrais savants sont tous ainsi, modestes

et silencieux... tandis que les autres...

Le jeune ingénieur fronça légèrement les sourcils.

--Monsieur Ossipoff, bougonna-t-il, vous vous répétez... car vous m'avez

déjà dit cela.

Ossipoff le regarda droit dans les yeux et le menaçant du doigt:

--Vous seriez jaloux du mérite de M. de Flammermont, que je n'en serais

nullement étonné, murmura-t-il.

Fricoulet garda un moment le silence, stupéfait, doutant que ses

oreilles eussent bien entendu; puis, tout à coup, poussant un vibrant

éclat de rire:

--Moi! s'écria-t-il, moi! jaloux du mérite scientifique de Gontran! Ah!

monsieur Ossipoff... méprisez mes humbles connaissances et mon petit

bagage scientifique, mais ne soupçonnez pas ma bonne amitié pour M. de

Flammermont.

Mlle Ossipoff qui, tout en rôdant curieusement à travers le chantier,

avait néanmoins l'oreille à la conversation, comprit que les choses

menaçaient de se gâter si elle ne faisait une diversion.

--Ah! la singulière machine! s'écria-t-elle en désignant dans un coin du

hangar une sorte de gigantesque fer à cheval surmonté d'un cadran sur

lequel jouait une grosse aiguille mobile... Qu'est-ce que cela?...

A l'exclamation de sa fille, le vieux savant se retourna.

--En effet, dit-il en s'approchant lui aussi, voilà une construction de

forme bizarre.

Fricoulet coula vers Gontran de Flammermont un regard singulier et lui

murmura tout bas à l'oreille:

--Garde à toi... sais-tu bien ton affaire?

L'ex-diplomate haussa les épaules et répondit en souriant:

--Tu vas voir.

Puis tout haut, non sans se donner un peu d'importance:

--Ceci, mademoiselle, est l'appareil que monsieur votre père m'avait

prié d'inventer.

--Un sismographe! exclama Ossipoff.

Aventures extraordinaires d'un savant russe; I. La lune · 第 29 / 59 题