DANS LEQUEL GONTRAN CONÇOIT DES DOUTES SÉRIEUX SUR LA SOLIDITÉ CÉRÉBRALE DE
SON FUTUR BEAU-PÈRE
[Illustration]
La porte du vestibule était toute grande ouverte et, sur le seuil de la
maison, Wassili était campé dans une attitude menaçante, montrant le
poing à plusieurs individus rassemblés dans la «kaïa» et qu'il
invectivait de la plus véhémente façon.
Les mots de «chien» de «voleur» de «bandit» revenaient à chaque instant
dans le langage imagé du domestique: ce à quoi la foule répondait par
des hurlements sauvages, accompagnés de boules de neige fortement
pelotées et dont l'une avait déjà meurtri le nez de l'infortuné
Wassili. A la vue de Mickhaïl Ossipoff, les insultes redoublèrent de
vigueur et d'intensité; en même temps une décharge générale vint cribler
le vieux savant et son compagnon.
Ossipoff rentra précipitamment dans la maison; mais Gontran, dont la
patience était la moindre des qualités, courut jusqu'à son droschki qui
stationnait devant la porte, et saisissant le fouet de l'iemstchick
(cocher), il en fit siffler la longue lanière, qui s'abattit sur la
foule à plusieurs reprises, cinglant indifféremment mollets, épaules ou
visages.
En deux minutes la rue fut abandonnée.
--Qu'avaient donc ces brutes? demanda le comte à Wassili qui, oubliant
la douleur cuisante de son nez écrasé, riait à se tordre en entendant
les hurlements de ceux qu'avait atteints la lanière vengeresse.
--Ces brutes n'accusaient-ils pas le batiouschka d'être un
faux-monnayeur!... un voleur!... il y en avait même un qui le traitait
de nihiliste!
Et levant les bras au ciel dans un geste plein d'indignation, Wassili
ajouta:
--Le batiouschka nihiliste!... alors moi, vous comprenez, je n'ai pas
voulu entendre cela... et je les ai traités comme ils le méritent... et
voilà.
--Mais pourquoi ces gens prétendaient-ils des choses semblables? demanda
le jeune homme.
Le domestique regarda autour de lui pour s'assurer que M. Ossipoff ne
l'écoutait pas et répondit à voix basse:
--Il faut vous dire que le batiouschka ne doit pas être un voisin
agréable... car je ne sais pas ce qu'il manigance là-dessous,--et
Wassili frappait de sa botte les dalles du vestibule,--mais à chaque
instant ce sont des détonations... à croire que tout le quartier va
sauter.
Gontran ouvrit de grands yeux.
--C'est au point, poursuivit Wassili, que ce soir, quelque temps avant
que vous n'arriviez, la maison tout entière a tremblé... les vitres se
sont brisées... tellement que tous les beaux instruments du batiouschka
ont roulé par terre avec beaucoup de ses gros livres.
Puis, attirant le jeune homme vers le bord de la chaussée et se courbant
pour mieux distinguer le sol, le domestique indiqua du doigt une longue
fissure, très étroite, qui s'étendait sur presque toute la largeur de la
rue, et il ajouta:
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--Voilà encore de l'ouvrage au batiouschka... ça a été fait tout à
l'heure aussi, et c'est ce qui a mis les voisins dans la fureur où vous
les avez vus.
Gontran hocha la tête en murmurant:
--Voilà un singulier bonhomme.
Et il ajouta avec un petit rire railleur:
--Pourvu qu'il ne m'emmène pas nuitamment pour se livrer sur moi à des
expériences de balistique... il est capable de m'envoyer dans la lune
constater _de visu_ si ses théories sont les bonnes.
Comme il achevait _in petto_ cette réflexion, le vieux savant arriva
tout courant.
--Vous m'excuserez de vous avoir fait attendre, dit-il, mais j'avais
oublié certains papiers... maintenant nous pouvons partir.
Ce disant il monta dans la voiture et M. de Flammermont s'installa à
côté de lui en demandant, non sans une certaine curiosité:
--Où allons-nous?
--Voulez-vous, je vous prie, dire à votre cocher de gagner le quartier
Poulkowa... une fois là, je l'arrêterai quand il faudra.
--Que de mystère! pensa Gontran... après tout, ces drôles de tout à
l'heure ont peut-être raison... qui sait si ce vieux fou ne m'emmène pas
à une réunion secrète de nihilistes?
Néanmoins, il transmit les instructions du vieillard à l'iemstchick qui,
rassemblant ses chevaux, les enveloppa de la flexible et longue lanière
de son fouet, en ajoutant à ce stimulant un claquement de langue
particulier.
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Les bêtes partirent au grand trot et le droschki, glissant sans bruit
sur la neige, fila dans la direction des hauts quartiers de Pétersbourg.
La neige avait cessé de tomber et le ciel, très pur et très découvert,
étendait sur la ville silencieuse sa coupole d'un bleu sombre que
piquaient les étoiles comme des clous d'or.
Les deux hommes, enfoncés sous leurs fourrures pour se préserver du
froid beaucoup plus intense que pendant la soirée, se taisaient,
absorbés chacun dans leurs réflexions, d'ordre bien différent.
Gontran, les yeux vagues, songeait à Séléna dont la grâce et la beauté
l'avaient séduit tout entier, et la vision de la jeune fille amenait sur
les lèvres du comte un petit sourire, reflet du grand bonheur dont son
âme était remplie. Cependant, parfois ce sourire disparaissait et
faisait place à une moue inquiète, lorsque les regards de M. de
Flammermont venaient à tomber sur son compagnon et lorsqu'il songeait à
ce tête-à-tête dans lequel allait peut-être sombrer son amour.
[Illustration]
Et, mentalement, le jeune homme repassait dans sa mémoire tous les noms
et tous les chiffres dont avait été assaisonné le thé si gracieusement
offert par Séléna, se promettant d'utiliser ces notions astronomiques et
d'en tirer le meilleur parti possible.
--Après tout, pensait-il, je ne suis pas plus bête qu'un autre et ce M.
Ossipoff est si distrait...
Puis, après un moment:
--C'est égal, ajouta-t-il, toujours _in petto_, j'aimerais mieux aller à
un congrès de nihilistes... ce serait peut-être plus dangereux pour
moi, mais au moins mon amour ne courrait aucun risque.
De son côté, Ossipoff songeait; et, contrairement à ce que supposait
Gontran, le vieux savant n'était pas «parti pour la lune».
Il était au contraire tout à la situation, comme le jeune homme eût pu
s'en convaincre s'il avait aperçu les coups d'oeil rapides qu'à maintes
reprises le vieillard lançait à la dérobée sur son compagnon.
Et il semblait que ses yeux eussent acquis dans leur fréquentation avec
les lunettes et les télescopes un peu de la propriété des verres
grossissants, et qu'ils possédassent une acuité particulière grâce à
laquelle il pût sonder les profondeurs de l'âme humaine comme il sondait
l'immensité des cieux.
Les sourcils légèrement froncés, la paupière demi-close et les lèvres un
peu pincées, il se concentrait en lui-même, analysant en son cerveau,
comme dans un alambic, ce que ses regards avaient saisi de particulier
dans la physionomie et l'attitude du jeune homme, cherchant à deviner le
tempérament en présence duquel il se trouvait.
Était-ce le père qui voulait pressentir la dose de bonheur que pouvait
donner à sa fille l'homme qui aspirait à devenir son gendre? n'était-ce
pas plutôt le savant désireux de savoir jusqu'à quel point il pouvait se
confier à ce collaborateur naturel que l'amour lui procurait?
Pendant ce temps, le droschki, après avoir longé la rive droite de la
Neva, avait traversé le fleuve vis-à-vis le palais de l'Amirauté, et,
laissant à sa gauche le Garskowaïa et la Perspective Newski, s'était
engagé dans la Woznecenskaïa, qu'il suivit dans toute sa longueur,
entraîné par le trot rapide de ses chevaux, soulevant sous leurs sabots
une poussière de neige qu'ensanglantait le reflet rouge des lanternes.
Ensuite, tournant à droite, la voiture se trouva tout à coup dans la
banlieue de Pétersbourg et glissa sans bruit, pendant un quart d'heure,
à travers les ruelles silencieuses et endormies du faubourg de Poulkowa.
Puis soudain l'iemstchick tira sur les guides, les chevaux s'arrêtèrent
et lui-même, se penchant sur son siège, demanda:
--Où dois-je conduire maintenant, monsieur le comte?
Gontran toucha du doigt le bras de Mickhaïl Ossipoff.
--Le cocher désire savoir quel chemin il lui faut prendre.
Le savant, comme réveillé en sursaut, se redressa au milieu de ses
fourrures, et, après avoir jeté autour de lui un regard rapide, reconnut
le quartier et répondit:
--Nous allons descendre ici.
Et avant même que M. de Flammermont eût pu faire une objection, Ossipoff
avait sauté sur la neige durcie et invitait du geste son compagnon à
l'imiter.
Puis s'adressant au cocher:
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--Tu resteras ici, commanda-t-il, et tu attendras jusqu'à ce que nous
revenions.
Cela dit, il prit le bras de Gontran et, avec plus d'agilité qu'on n'en
aurait pu attendre d'un homme de son âge, il l'entraîna par une ruelle
étroite et sombre qu'éclairait seule la blancheur du tapis de neige
étendu sous leurs pas.
--Pour sûr, murmurait à part lui le jeune homme, nous allons assister à
quelque réunion secrète où va se discuter sans doute un moyen quelconque
de mettre à mort l'empereur de toutes les Russies!... en vérité, me
voilà bien!... et pour un attaché à l'ambassade de la République
française... c'est là une occupation des mieux choisies.
Et cependant, la douce image de Séléna l'entraînait en avant malgré sa
raison qui lui commandait de s'arrêter; pas un instant il ne songea à
retourner en arrière ou même à poser une question à son guide; l'amour
le rendait fataliste et il pensait, comme les orientaux, «que ce qui est
écrit est écrit».
Tout à coup, les masures qui bordaient la droite de la ruelle
disparurent pour faire place à une haute muraille que Mickhaïl Ossipoff
et Gontran de Flammermont suivirent sur une longueur de cinquante
mètres.
Puis, soudain, le vieux savant s'arrêta, fouilla sous son épaisse
fourrure et sortit de sa poche une clef qu'il introduisit dans la
serrure d'une petite porte percée dans la muraille et que Gontran
n'avait point remarquée.
--Nous sommes arrivés? murmura le jeune homme.
--Presque, répondit Ossipoff en s'effaçant pour lui laisser franchir le
seuil de la porte qui, sans bruit, avait tourné sur ses gonds.
A sa grande surprise, le jeune comte se trouva dans une vaste cour,
entourée de trois côtés par une haute muraille semblable à celle qu'il
venait de longer et formant ainsi un parallélogramme dont la quatrième
face était occupée par un monument d'aspect imposant surmonté d'une
coupole arrondie en dôme d'église.
--Qu'est-ce que cela peut bien être? se demandait Gontran en jetant tout
autour de lui des regards curieux, pendant qu'Ossipoff refermait la
porte avec soin.
--Si vous voulez me suivre, fit le vieux savant en traversant la cour,
juste dans la direction des bâtiments qui se dressaient noirs et
silencieux en face d'eux.
A l'aide d'une autre clef, Ossipoff ouvrit une nouvelle porte et poussa
devant lui Gontran qu'une légère émotion étreignait à la gorge; les deux
hommes se trouvèrent alors dans une obscurité profonde.
--Donnez-moi votre main, chuchota le vieillard à l'oreille de Gontran,
et laissez-vous conduire sans crainte... surtout ayez soin de faire le
moins de bruit possible.
Un silence imposant régnait dans ces lieux que le comte de Flammermont
jugea fort élevés de plafond, se basant sur la sonorité des échos
assourdis qu'éveillait sa marche et celle de son compagnon; une grande
fraîcheur lui tombait sur les épaules et il pensa que leur course se
poursuivait sous des voûtes de pierre.
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Mais ce fut là tout ce qu'il put deviner du logis mystérieux à travers
lequel, en dépit de l'ombre épaisse qui les enveloppait, Mickhaïl
Ossipoff se dirigeait sans hésitation aucune, ce qui prouvait que les
êtres lui étaient entièrement familiers.
Après avoir monté et descendu successivement plusieurs marches, ouvert
et refermé plusieurs portes, le savant poussa enfin un dernier vantail
et dit à voix basse:
--Nous y voici... demeurez tranquille, sans bouger, le temps que je vais
faire de la lumière.
Sur ces mots, il abandonna la main de Gontran, se dirigea avec assurance
contre la muraille, circulant à travers des objets dont la masse se
devinait vaguement dans l'obscurité, appuya son doigt sur un bouton et
aussitôt une clarté lumineuse jaillit d'une lampe électrique, inondant
de ses rayons l'endroit où se trouvaient Ossipoff et son compagnon.
C'était une vaste salle circulaire, coiffée d'un dôme hémisphérique,--le
même que Gontran avait aperçu de l'extérieur,--et assez semblable à
celui qui surmontait l'ancienne Halle aux blés de Paris, mais de
dimensions moindres.
Au milieu de cette _coupole_--pour employer le terme technique--sur un
affût de fonte et d'acier, se dressait un tube monstrueux, mesurant
quinze ou seize mètres de long sur un diamètre d'environ deux mètres.
La vue de cette gigantesque machine fit ouvrir d'énormes yeux à Gontran,
lui remettant aussitôt en mémoire les occupations mystérieuses
auxquelles, au dire du populaire et de l'honnête Wassili lui-même,
Ossipoff se livrait dans le sous-sol de sa maison, et un rapprochement
se fit dans sa cervelle entre ces terribles explosifs que devait
rechercher le savant et cet instrument.
--Un canon! murmura-t-il à mi-voix.
Le vieillard bondit.
--Un télescope! répliqua-t-il.
Gontran se mordit les lèvres, furieux contre lui-même de l'énorme
sottise dont il venait de se rendre coupable; mais la pensée de Séléna
lui rendit immédiatement tout son sang-froid, et il répondit avec un
calme admirable:
--C'est ce que je voulais dire.
--En vérité, fit M. Ossipoff en hochant la tête avec un sourire un peu
railleur.
--Notez bien, ajouta gravement le jeune homme, qu'en me servant de cette
expression, qui a paru vous surprendre, je n'ai fait que répéter ce
qu'avait dit devant moi, certain soir, mon illustre parent, M. de
Flammermont.
Ossipoff ouvrit de grands yeux.
--Oui, continua imperturbablement Gontran, un soir que le célèbre
Flammermont se trouvait avec moi et d'autres personnes à l'observatoire
de Paris et qu'il nous expliquait le mécanisme du grand télescope dont
il se sert généralement pour ses observations, il compara le télescope à
un canon qui envoyait dans les astres l'âme de l'observateur.
Le vieux savant approuva de la tête.
--Fort juste, murmura-t-il, fort juste.
Mais si Gontran eût eu l'oreille assez fine pour percevoir ce que se
disait à lui-même le vieillard, il eût entendu ajouter _in petto_:
--Flammermont, lui, n'y envoie que les âmes, tandis que moi,..
Puis se tournant vers Gontran:
--A vos paroles je vois que vous avez deviné où vous étiez...
--Parbleu! répliqua le jeune homme d'un ton plein de désinvolture, nous
sommes dans un observatoire...
--Oui, mon ami, nous sommes dans l'observatoire de Poulkowa, et cet
instrument, que mon illustre maître compare si justement à un canon, est
notre nouveau télescope, l'un des plus puissants, des plus grands et des
meilleurs du monde entier.
Gontran circulait autour de l'instrument avec des gestes pleins
d'admiration.
--Oui, poursuivit Ossipoff, sa construction a demandé près de dix ans de
travaux ininterrompus, et son installation est une merveille de
précision... Je ne parle pas des milliers et des milliers de roubles
qu'à coûtés sa construction... cela est un détail...
Tout en parlant, le vieillard s'était dirigé vers un pupitre sur lequel
un énorme volume était placé grand ouvert; c'était la _Connaissance des
temps_, publié par le Bureau des Longitudes de Paris; d'un doigt rapide
il le feuilleta, et Gontran le vit enfin fixer les yeux sur une page et
murmurer tout en promenant son index sur les lignes:
--Passage de la comète Biéla... éclipses des satellites de Saturne...
occultation de Mars...
Ossipoff poussa une petite exclamation.
--Voilà ce qu'il me faut...
Il quitta le pupitre, revint vers le grand télescope, alluma une petite
lampe qui éclaira le cercle méridien et, grâce à un puissant mécanisme
d'horlogerie qui se mit à fonctionner sur une simple pression de doigt,
l'énorme tube s'éleva doucement, dans le sens vertical, avec autant de
facilité que s'il n'eût pas pesé plus de quelques centaines de grammes;
lorsqu'il eut, dans ce sens, la position désirée, Ossipoff appuya sur un
autre bouton, et le télescope tourna horizontalement, semblable à une
pièce de marine pivotant sur son affût; puis, le savant débraya, et le
tube gigantesque demeura immobile.
Cela fait, Ossipoff courut à la coupole et en fit rouler tout d'une
pièce le dôme métallique sur ses galets de bronze, jusqu'à ce qu'il
l'eût placé dans la direction désirable; pesant alors sur des cordelles
attachées à la muraille, il ouvrit, juste devant la gueule du canon
télescopique, une trappe pratiquée dans la coupole et par laquelle un
carré de ciel apparut.
Gontran n'avait point perdu un seul des mouvements du savant; mais il
avait été assez habile pour ne manifester aucun étonnement, tout comme
si ces différentes opérations lui avaient été familières.
Ossipoff, lui désignant de la main le télescope, lui dit:
--Regardez.
Le jeune homme appliqua son oeil à l'oculaire et dut se cramponner au
télescope pour ne point reculer et demeurer immobile, tellement étaient
grandes sa surprise et son admiration.
--Vous reconnaissez, n'est-ce pas, le cirque de Triesnecker et ses
environs, situés dans la partie équatoriale de la lune? dit le
vieillard.
--Sans doute, répliqua brièvement Gontran, tout au spectacle qu'il avait
devant les yeux.
Il lui semblait planer à quelques kilomètres au-dessus d'un monde
inconnu; de hautes montagnes projetaient leurs pics aigus et brillants
dans l'espace, accusant leur prodigieuse élévation par les ombres
portées immenses qu'elles étendaient sur les plaines. C'était un
enchevêtrement inextricable de trous, de crevasses, de cratères béants,
et le jeune homme se sentait étreint à la gorge par une indéfinissable
émotion à l'aspect chaotique de ce paysage grandiose, et comme figé
dans une éternelle immobilité.
Cependant Ossipoff avait arrêté le mouvement du tube télescopique et la
lune, alors à son premier quartier, présentait successivement tout son
territoire aux yeux de Gontran émerveillé; la région orientale défila
lentement avec son sol pustuleux et cratériforme, ses rainures
mystérieuses, ses abîmes et ses mers desséchées; enfin, le bord du
disque se présenta lui aussi, et le comte poussa un cri de surprise.
--Qu'y a-t-il? demanda le vieillard.
--Une étoile! exclama le jeune homme, une étoile qui va passer derrière
la lune.
--Ce n'est point une étoile, c'est la planète Mars, riposta le savant.
Puis, saisissant Gontran par le bras:
--Regardez bien, dit-il avec une émotion contenue, regardez bien, et
dites-moi exactement ce que vous verrez.
--Dame! fit naïvement le jeune comte, j'aperçois une petite boule
rougeâtre qui s'avance doucement et qui est bien près de disparaître...
ah! voilà qui est singulier... elle a pâli un peu... mais je la vois
toujours.
Ossipoff dont les yeux étaient fixés sur l'horloge sidérale et qui
comptait les secondes tout bas, répliqua vivement:
--Ce n'est point elle que vous voyez... car elle a disparu depuis quinze
secondes derrière la lune, mais simplement son reflet.
--Ah! fit Gontran, cette fois-ci, je ne vois plus rien.
[Illustration]
Il allait quitter l'oculaire, mais, avec une force inimaginable,
Ossipoff le maintint à sa place.
--Restez, restez... commanda-t-il en poussant légèrement l'oculaire, et
ne cessez pas de regarder.
Docilement, le comte de Flammermont demeura immobile, s'écarquillant les
yeux, s'impatientant d'être ainsi immobile et de ne rien voir, lorsqu'il
s'écria:
--Ah! par exemple, c'est très curieux... je revois la planète, mais de
l'autre côté de la lune maintenant...
--Et cependant elle n'a pas reparu à l'horizon, riposta Ossipoff, les
yeux toujours fixés sur l'horloge.
Plusieurs minutes s'écoulèrent.
--La voici... la voici... répéta le jeune homme... elle est visible aux
deux tiers... Tiens, le bord de la lune est tout sombre à l'endroit où
la planète vient de sortir...
[Illustration]
Sans doute étaient-ce ces paroles qu'attendait le vieux savant, car lui
aussi jeta un cri, mais un cri de joie... un cri de triomphe, et,
saisissant Gontran, il l'arracha presque du télescope et, l'attirant à
lui:
--Vous l'avez-vu, n'est-ce pas... vous l'avez bien vu... je tenais à ce
que vous fussiez convaincu par vos propres yeux.
Et tout haletant, il fixait sur le jeune homme des regards dans lesquels
brillait une flamme étrange.
Puis, s'asseyant et désignant de la main un siège à son compagnon:
--Béni soit le hasard, murmura-t-il, qui m'a permis de vous faire
constater cela aujourd'hui même.
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Gontran le considérait, tout étonné.
--Vous venez d'avoir là, sous les yeux, la preuve matérielle, palpable,
que tous ceux qui présentent la lune comme un astre mort, inhabité et
inhabitable, que tous ceux-là se trompent grossièrement.
Le jeune homme se contenta d'approuver d'un hochement de tête, de peur
de se compromettre encore par quelque parole imprudente.
--Ils disent que la lune n'a point d'atmosphère! et pour cela, sur quoi
se basent-ils, je vous le demande? Sur ce que la surface du disque n'est
jamais voilée par aucun nuage et que ce disque se présente toujours à
nous sous le même aspect... sur ce que toute atmosphère produit des
crépuscules et que la partie éclairée et la partie obscure de la lune
sont séparées l'une de l'autre par une ligne nettement tranchée ne
présentant aucune dégradation de lumière!... d'autres ont examiné le
spectre d'une étoile, au moment de son occultation, et n'ayant remarqué
dans ce spectre aucune variation de couleur, concluent à l'absence de
l'atmosphère, qui devrait causer cette variation... d'autres, enfin,
partant de ce principe que les rayons lunaires ne sont que la réflexion
des rayons solaires, déclarent que le spectre formé par la lumière de la
lune devrait présenter les raies d'absorption ajoutées au spectre
solaire par l'atmosphère lunaire!... or, toutes les observations
prouvent, disent-ils, que la lune renvoie simplement la lumière solaire
comme un miroir, sans que la moindre atmosphère sensible la modifie en
quoi que ce soit.
Ossipoff haussa les épaules et ajouta:
--Tout cela est vraisemblable... mais cela n'est pas vrai... vous-même
venez d'en voir la preuve... croyez-vous donc que vous auriez pu, même
après sa disparition, apercevoir la planète Mars, si ses rayons
n'avaient pas été réfléchis... et dans quoi, je vous le demande un peu,
cette réflexion pourrait-elle avoir lieu sinon dans l'atmosphère
lunaire?... c'est pour cette même raison qu'avant la fin de
l'occultation il vous a été loisible de l'apercevoir de l'autre côté du
disque... voyons, franchement, ce que je dis là vous paraît-il insensé?
Gontran eut un beau mouvement d'indignation.
--C'est-à-dire, répondit-il d'une voix vibrante, que tout cela est clair
et limpide comme de l'eau de roche.
--Quant au crépuscule, poursuivit Ossipoff en s'animant progressivement,
Schroeter qui, certes, n'était pas un âne, non seulement a démontré
l'existence du crépuscule lunaire, mais encore a trouvé que son arc,
mesuré dans la direction des rayons solaires tangents, serait de 2° 34',
et que les couches atmosphériques qui éclairent l'extrémité de cet arc
devraient être à 352 mètres de hauteur... Est-ce concluant?
--Merveilleusement concluant, riposta Gontran avec un sang-froid
magnifique.
Le jeune homme avait placé son coude sur ses genoux et le menton dans la
paume de sa main, le visage grave, les yeux fixés sur le savant, il
semblait le suivre dans ses explications avec une compréhension
parfaite.
Ossipoff poursuivit:
--L'astronome Airy en discutant 295 occultations,--ce n'est pas rien
cela, 295 occultations,--eh bien! en a conclu que le demi-diamètre
lunaire est diminué de 2", dans la disparition des étoiles derrière le
côté obscur de la lune, et de 2",4 dans leur réapparition également au
bord obscur... il s'ensuit donc que le demi-diamètre conclu des
occultations est inférieur au demi-diamètre télescopique... A quoi, je
vous le demande, peut-on attribuer cette diminution, sinon à la
réfraction horizontale d'une atmosphère lunaire?
--Comme vous dites, répondit sérieusement le jeune homme.
--Du reste, poursuivit Ossipoff, si je devais énumérer toutes les
preuves diverses recueillies à différentes époques et par des savants
qui n'étaient pas les premiers venus, en faveur de l'existence d'une
atmosphère lunaire, il me faudrait plusieurs heures, au moins... quant à
moi, je ne puis expliquer le phénomène auquel donne lieu l'occultation
de certaines étoiles, que par une atmosphère existant surtout sur
l'hémisphère que nous ne voyons pas et qui serait de temps en temps
amenée par la libration vers le bord de la lune.
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Et il regardait Gontran, semblant attendre son approbation qui se
traduisit aussitôt par ces mots prononcés d'une voix ferme:
--C'est aussi mon opinion.
Puis, se reprenant aussitôt:
--Ou plutôt celle de mon illustre homonyme...
Ossipoff se redressa et tout dans son attitude révéla une grande
satisfaction intérieure.
--Maintenant, ajouta le jeune comte, il se pourrait parfaitement que la
lune possédât une autre atmosphère que la nôtre.
Le savant lui saisit la main.
--Ah! fit-il avec enthousiasme, on voit que vous avez lu l'_Astronomie
du peuple_, car ce que vous venez de dire est précisément une des
suppositions faites par Flammermont en faveur de l'atmosphère lunaire;
il admet parfaitement non seulement que dans une atmosphère céleste les
proportions d'oxygène et d'azote ne soient pas les mêmes, mais encore
que cette atmosphère soit composée d'autres gaz...
--Après tout, s'écria Gontran, qu'importe ce dont cette atmosphère est
composée, du moment qu'elle existe.
Puis, soudain, redevenant plus calme:
--Monsieur Ossipoff, dit-il, est-ce pour me parler de la lune, et de la
lune seulement que vous m'avez amené en si grand secret dans cet
observatoire?
Le savant tressaillit, se méprenant au sens des paroles du jeune homme
et répondit avec vivacité:
--Non pas... non pas, car, ainsi que je vous l'ai dit, la lune n'est
pour moi que la première station d'un voyage céleste et j'ai bien
l'intention de vous faire parcourir aujourd'hui toute l'immensité
planétaire et stellaire.
Gontran sourit doucement.
--Vous ne m'avez point compris, cher monsieur... j'ai voulu vous
demander si nous n'aborderions pas une autre question, intéressante
aussi celle-là... à un autre point de vue peut-être, mais...
[Illustration]
Le vieux savant arrondit ses yeux.
--Une autre question aussi intéressante que la lune... murmura-t-il avec
un doute dans la voix.
--Dame! monsieur Ossipoff, répondit Gontran, l'astronomie c'est fort
beau... mais l'amour, ce n'est pas vilain non plus... et vous savez que
j'aime Mlle Séléna et que je suis venu ce soir vous demander sa
main...
Ossipoff plissa ses paupières et fixa sur le jeune homme un regard plein
de finesse.
--De la lune à ma fille, il n'y a peut-être pas tant de distance que
vous le pouvez supposer, dit-il.
--Dame! quelque chose comme 96,000 lieues, répliqua Gontran dont la
mémoire avait, par hasard, retenu ce nombre.
Et il ajouta en plaisantant:
--En astronomie, cette distance n'est rien... mais en amour...
Et un gros soupir compléta sa phrase.
Le savant demeura un moment silencieux, enveloppant comme il l'avait
fait dans la voiture le jeune homme de regards perçants et scrutateurs,
puis, enfin:
--Je vais vous prouver, dit-il, qu'en amour il est des circonstances où
les distances sont nulles.
Il fit une nouvelle pause, regardant fixement Gontran qui prêtait
l'oreille.
--Monsieur le comte de Flammermont, dit enfin le vieillard d'une voix
grave, vous aimez ma fille?
--Profondément, monsieur Ossipoff.
--Mais vous êtes-vous fait cette réflexion que j'étais vieux et que, ma
fille une fois mariée, je resterais seul sur cette terre?
--Vous y êtes si peu, objecta Gontran qui voulut par cette plaisanterie
anodine faire diversion à l'attendrissement qui s'emparait de son
compagnon.
Celui-ci sourit, en effet.
--Vous avez raison, répliqua-t-il, mais les savants ont un coeur comme
les autres hommes, et le mien est rempli par la seule affection de ma
fille...
Le jeune comte lui saisit les mains.
--Si je vous entends bien, dit-il, vous craignez la solitude en laquelle
vous laisserait le mariage de Mlle Séléna.
--Effectivement... et cette crainte est chez moi si grande que j'ai
décidé de ne donner ma fille qu'à l'homme qui jurerait de ne m'en
séparer jamais.
--Vous avez mon serment, monsieur Ossipoff, dit le jeune homme avec une
grande franchise dans la voix.
Le vieillard hocha la tête.
--Ne craignez-vous pas de vous engager bien légèrement, monsieur le
comte? fit-il d'un ton un peu railleur... J'aime les voyages et la
fantaisie peut me prendre...
Gontran l'interrompit en s'écriant:
--Ah! monsieur Ossipoff, vous faites injure à mon amour si vous le
supposez capable de s'arrêter devant des distances, quelles qu'elles
soient.
--Tiens! tiens! observa le vieux savant avec un petit sourire, vous êtes
donc d'avis, comme moi, que les distances n'existent point,--qu'il
s'agisse d'astronomie ou d'amour.
--Monsieur Ossipoff! s'écria le jeune homme avec feu, j'aime
mademoiselle Séléna de toute les forces de mon âme et, s'il le fallait,
je la suivrais jusqu'au bout du monde.
--Jusque dans la lune? ajouta le vieillard en fixant sur lui un regard
étrange.
Nul doute que si Gontran se fût aperçu de la transfiguration soudaine
qui venait de s'opérer dans la physionomie du vieillard, il eût fait
attention à ses paroles; mais la pensée de Séléna l'emplissait tout
entier et il exclama en levant les bras au ciel:
--Ah! que n'existe-t-il un audacieux d'âme assez vigoureusement trempée
pour se lancer dans l'espace à la conquête de tous ces mondes
inconnus... Si la main de Séléna était à ce prix, j'irais le supplier de
m'emmener avec lui pour vous prouver que ce ne sont pas des millions,
des billions et des trillions de lieues qui peuvent effaroucher un amour
tel que le mien.
[Illustration]
Il était superbe à voir, debout, la face levée vers la coupole de
l'observatoire, par laquelle tombait un rayon lumineux de la lune alors
dans son plein, les yeux brillants, les lèvres entr'ouvertes, les
narines palpitantes.
--Ah! mon enfant! Ah! mon fils...
Et, en poussant ces deux appellations d'une voix attendrie, M. Ossipoff
se jeta au cou du jeune homme et l'embrassa sur les deux joues à
plusieurs reprises.
Surpris de cette expansion à laquelle il ne comprenait qu'une chose,
c'est qu'elle était l'indice de la bonne marche de ses projets
matrimoniaux, le comte de Flammermont regardait le vieillard qui,
dénoué de son étreinte, le considérait avec émotion.
Puis le savant lui saisit les mains, les secoua, les secoua encore en
balbutiant:
--Ah! mon enfant!... mon enfant!...
--Monsieur Ossipoff, dit le jeune homme, pourrais-je savoir...
--Eh! quoi! s'écria le savant, ne venez-vous pas de dire que, pour avoir
la main de Séléna, vous l'iriez chercher dans la lune...
--C'est vrai... mais pour cela il faudrait que mademoiselle votre fille
fût dans la lune...
Alors, se campant devant le comte de Flammermont, les bras croisés, dans
une attitude de défi et le regard fulgurant, le petit vieillard s'écria:
--Et si cet homme, assez audacieux pour avoir rêvé la conquête de ces
mondes inconnus qui scintillent au-dessus de nos têtes, existait... si,
non content d'avoir rêvé, cet homme avait résolu de mettre son rêve à
exécution!...
Gontran jeta sur Ossipoff des regards éperdus; il commençait à croire
que la passion de l'astronomie avait dérangé les idées du pauvre savant.
--Oui, poursuivit celui-ci, si, après vingt ans de travaux incessants,
d'études ininterrompues, de veilles laborieuses, j'étais arrivé à rendre
pratique ce voyage merveilleux que tant de philosophes, de penseurs et
de poètes ont fait en imagination... si je venais vous dire: «Je pars
pour la lune et l'immensité céleste; qui aime ma fille me suive!» que
répondriez-vous?
Gontran l'examinait avec attention et même, disons-le, avec un peu de
méfiance... c'était, on le sait, la première fois qu'il se trouvait avec
le vieillard et cette connaissance, remontant à quelques heures à peine,
ne lui permettait pas d'apprécier exactement l'intensité de ce qu'il
supposait la folie de M. Ossipoff.
Il savait, pour l'avoir entendu dire, que beaucoup de fous n'admettent
pas la contradiction et que les maniaques, même les plus doux et les
plus inoffensifs, sont à redouter lorsqu'on les contrarie dans leurs
idées.
Aussi, à la question que venait de lui poser le savant, répondit-il sans
hésiter:
-Et vous me demandez cela, à moi, monsieur Ossipoff, après le langage
que je vous ai tenu tout à l'heure!... vous me demandez si je suivrais
Mlle Séléna dans la lune... Mais la lune, c'est trop près... je
voudrais qu'elle allât dans le soleil!
--Le soleil viendra après, répondit gravement le vieillard.
Puis, aussitôt, lisant dans les yeux du jeune homme une sorte de pitié,
ses sourcils se contractèrent et il lui dit:
--Vous me croyez fou, n'est-ce pas? Vous vous dites: «Ce vieux
déraisonne... Mais avec sa manie il a une fille charmante... Flattons la
manie pour avoir la fille...»
Gontran voulut protester.
--Eh bien! non, mon cher comte, je ne suis pas fou... Ce que je vous ai
dit est parfaitement sérieux et je ne vous ai amené ici ce soir que pour
bien vous convaincre que l'impossibilité opposée par une certaine école
de savants à l'habitabilité de la lune,--à savoir la non-existence d'une
atmosphère lunaire,--que cette impossibilité n'existe pas... ce premier
point établi et démontré par vingt années d'études et d'observations,
que restait-il pour la réalisation du problème auquel j'ai consacré ma
vie?... Trouver un moyen de se rendre dans notre satellite!... Depuis
plusieurs années, j'ai dans mes cartons les plans d'un canon gigantesque
et tout, à l'heure, avant votre visite, je faisais ma dernière
expérience sur une poudre spéciale dont les effets sont suffisants pour
envoyer dans la lune... tout ce que je voudrai y envoyer... Donc, la
lune est habitable et j'ai trouvé un moyen de m'y rendre... Qu'avez-vous
à répondre à cela?
[Illustration]
Ossipoff avait parlé doucement, avec calme, sans paraître aucunement en
proie à un surchauffement cérébral.
Gontran n'en devint que plus méfiant: cette tranquillité lui parut être
le présage d'un orage prochain et il résolut de tout tenter pour
empêcher cet orage d'éclater; aussi répondit-il pour donner le change au
vieillard et lui faire croire qu'il prenait ses paroles au sérieux:
--A votre place, mon cher monsieur Ossipoff, j'aurais dédaigné de
m'occuper de la lune, monde trop connu et défloré par toutes les études
dont il a été l'objet... et j'aurais tourné mes vues vers un astre d'une
conformation plus en rapport avec notre planète et aussi moins fréquenté
par les voyages imaginaires... par exemple, pourquoi n'irions-nous pas
plutôt sur Mars?...
Le visage du vieux savant s'illumina.
[Illustration]
--Ah! ah! mon jeune ami, dit-il gaiement, vous y prenez goût, à ce que
je vois, et votre esprit cherche les aventures... Tout à l'heure, vous
proposiez d'aller chercher Séléna dans la lune, maintenant, vous parlez
de Mars... Je suis enchanté de voir vos idées prendre si facilement de
semblables directions... mais chaque chose a son heure... Pour le
moment il s'agit d'aller dans la lune, d'abord, je vous le répète, parce
que, de même qu'une voie ferrée, la voie céleste a ses stations
auxquelles il faut s'arrêter... et ensuite... cela il faut que je vous
l'avoue, parce que ma poudre serait insuffisante pour nous faire
franchir des millions de lieues...
Il disait cela du ton le plus naturel du monde, bien que cependant il y
eût dans son intonation comme une honte d'avouer le côté imparfait de
son explosif.
--Mais alors, comment ferons-nous pour continuer notre voyage? demanda
sérieusement M. de Flammermont.... Devrons-nous rester en panne dans la
lune?
--Pourquoi cela?
--Dame, si votre poudre est incapable de nous emporter à de grandes
distances...
--Nous trouverons là-bas les moyens de poursuivre notre voyage, répondit
le vieux savant avec un sourire plein de mystère.
--A la bonne heure, fit le jeune homme qui ajouta _in petto_: C'est
singulier, il paraît jouir de toute sa raison... ses idées s'enchaînent
avec une justesse et une logique qui, s'il parlait d'un tout autre
sujet, feraient douter du déséquilibrement de sa cervelle... pauvre
homme... enfin, flattons sa manie, jusqu'au moment où les choses iraient
trop loin...
Puis il dit tout haut pour connaître entièrement la pensée du vieillard:
--Sans être indiscret, pourrais-je savoir pourquoi vous m'avez amené ici
en si grand mystère?... car ce me semble une occupation fort louable que
la vôtre et il n'y a aucune raison pour que vous ne vous y livriez pas
au grand jour.
Cette observation, en apparence si simple, apporta dans la physionomie
de M. Ossipoff un brusque changement.
Son visage s'assombrit soudain, ses sourcils se contractèrent
violemment, sa bouche se creusa à chaque coin en un pli profond et il
répondit à voix basse et d'un ton chagrin:
--Le monde est rempli de jaloux, mon cher enfant... sans en avoir la
certitude, je me sens surveillé, épié, espionné... entre savants on
devine aisément lorsqu'un collègue a en tête un projet quelconque et...
--Eh quoi! s'écria Gontran avec sincérité, supposeriez-vous un de vos
collègues de vouloir vous voler le fruit de tant de travaux et de
veilles?
--A Dieu ne plaise! s'écria le vieillard, que je fasse cette injure aux
hommes éminents, mes collègues... mais enfin, je ne veux point que mes
projets soient déflorés avant même qu'ils aient reçu un commencement
d'exécution... c'est pourquoi je viens ici, depuis de longues années,
tous les soirs où je suis certain de n'y rencontrer personne, pour
pouvoir me livrer en toute solitude, à mes études et à mes recherches...
je veux que la nouvelle de mon départ éclate comme une bombe dans le
monde scientifique... en ce qui vous concerne, comme je vous le disais à
la maison, vos goûts très prononcés pour les sciences et vos
connaissances en matière astronomique, me font vous considérer comme le
gendre qu'il me faut, parce que je veux vous associer à mes travaux et
qu'en même temps votre amour pour ma fille me garantit votre zèle et
votre discrétion.
[Illustration]
Dans une énergique pression de main, Gontran affirma au savant qu'il
pouvait compter sur son entier dévouement.
--Cela dit, poursuivit le vieillard, nous allons, si vous le voulez
bien, retourner à la maison, où j'ai hâte de vous expliquer le système
de canon que j'ai inventé et de faire devant vous une nouvelle
expérience de «sélénite».--C'est ainsi que j'ai baptisé ma poudre.
Tout en parlant, Ossipoff s'occupait de remettre chaque chose à sa
place, de manière que nul ne pût se douter le lendemain de la visite
nocturne qu'avait reçue l'observatoire; la lampe éteinte, le savant prit
son compagnon par la main et, comme il avait fait pour venir, le
conduisit à travers les couloirs obscurs jusqu'à la porte de sortie.
Sur la neige durcie, leurs pas ne laissaient aucune trace et quand
Ossipoff eut refermé la porte qui donnait sur la rue, le blanc tapis
étendu dans la cour intérieure était aussi immaculé que si nul ne s'y
fût aventuré.
Ils retrouvèrent à la place où ils l'avaient laissé l'iemstchick battant
la semelle à côté de ses chevaux immobiles et chaudement couverts de
fourrures prises dans le droschki.
Sitôt Ossipoff et son compagnon emmitoufflés dans leurs chaudes pelisses
et confortablement assis sur les coussins, le cocher rendit la main et
les chevaux, aiguillonnés par le froid, partirent comme des hirondelles,
filant sans bruit à travers les rues désertes.
Comme ils approchaient de la rue où était située la petite maison de
Mickhaïl Ossipoff, deux formes surgirent soudain de l'ombre des maisons
et sur un geste impérieux accompagné du mot «halte!» prononcé d'une voix
sonore, le cocher dut arrêter ses chevaux.
[Illustration]
--Qu'y a-t-il?... demanda Ossipoff en se penchant.
Mais il poussa une exclamation de surprise en reconnaissant que les gens
qui arrêtaient ainsi le droschki étaient deux gendarmes à cheval; la
lame nue de leur sabre luisait au clair de lune.
L'un des soldats s'approcha.
--Où vas-tu, batiouschka? demanda-t-il avec politesse.
--Je rentre chez moi, répondit le vieillard.
--Ah! fit vivement l'autre gendarme en s'approchant à son tour, tu
habites donc par ici?
--Je me nomme Mickhaïl Ossipoff, répliqua le savant, membre de
l'Académie des sciences, et je demeure dans cette petite maison que vous
voyez là-bas.
Il sembla que les gendarmes avaient tressailli en entendant le vieillard
décliner ses noms et qualités; cependant ils se contentèrent de dire, en
s'écartant un peu:
--C'est bien, tu peux passer, batiouschka.
Le droschki reprit sa course et Mickhaïl Ossipoff dit à son compagnon
qui s'étonnait:
--Cela arrive fréquemment... la police a probablement éventé quelque
complot nihiliste.
A ces mots, Gontran sentit un petit frisson lui courir le long de
l'échine.
Pourquoi? lui-même, assurément, eût été incapable de le dire.
Puis il se retourna, son oreille étant frappée par un bruit, qu'elle
n'avait pas entendu jusque-là.
Les deux gendarmes galopaient à vingt pas derrière la voiture.
Le front du jeune homme se plissa un moment; puis il haussa les épaules
et se reprit à penser à Séléna.
Enfin le droschki s'arrêta, on était arrivé.
Involontairement, en sautant à terre, à la suite de son compagnon, le
comte de Flammermont jeta un regard soupçonneux autour de lui; la rue
était déserte, la façade de la maison était silencieuse, tout semblait
dormir.
Ossipoff souleva le heurtoir de cuivre et le laissa retomber à plusieurs
reprises, mais la porte demeura close.
--Cet animal de Wassili se sera endormi, grommela-t-il.
Et tirant de sa poche une clé, il l'introduisit dans la serrure; la
porte tourna sur ses gonds et le savant entra, suivi de Gontran, dans le
vestibule plein d'obscurité.
Mais ils n'avaient pas fait trois pas que des bras surgirent de l'ombre
et les saisirent, les immobilisant.
En même temps une voix brève ordonna, au milieu de froissements de
sabres, de heurts d'éperons sur les dalles:
--Garrottez-les solidement.
Et une lanterne subitement allumée montra aux yeux du vieillard et de
son compagnon, le vestibule rempli de gendarmes et d'hommes de police.
Dans un coin Wassili était étendu, garrotté et bâillonné, dans
l'impossibilité absolue de faire un mouvement et de dire un mot.
--Mais il y a erreur, s'écria le vieillard, je m'appelle Mickhaïl
Ossipoff.
--C'est précisément toi que nous cherchons, répondit d'une voix rogue un
colonel de gendarmes.
--Mais je proteste, hurla le savant, je proteste... je me plaindrai au
Tzar... je...
Il ne put dire davantage; sur un geste du colonel, deux gardawoï lui
avaient posé sur la bouche un bâillon qu'ils assujettirent solidement
par derrière la tête.
[Illustration]
Dès le premier instant, Gontran avait fait mine de résister, il avait
même fouillé dans sa poche pour y chercher son revolver; mais il avait
été jeté brutalement à terre, puis désarmé, ligotté, bâillonné et il
était déjà dans son droschki, étendu sur le dos, roulant des yeux
furieux, mais impuissants, lorsque Mickhaïl Ossipoff fut lancé à ses
côtés, avec autant de précaution qu'un paquet de vieux effets.
Puis deux gardawoï s'assirent sur le devant de la voiture, tandis
qu'une dizaine de gendarmes à cheval, le doigt sur la détente de leur
revolver, entouraient le droschki.
--Où allons-nous, mon colonel? demanda l'iemstchick d'une voix
tremblante.
--A la prison centrale, répliqua l'officier en mettant son cheval au
trot.
Et la petite troupe disparut bientôt au coin de la rue, laissant dans la
petite maison silencieuse Wassili que l'on avait oublié de délivrer, et
Séléna qui, dans sa chambre, dormait bien paisiblement, rêvant de la
lune et de Gontran.
A la porte de la maison, deux gendarmes à cheval, immobiles sur la
blancheur de la neige, veillaient.
[Illustration]