M. de Flammermont regarda la jeune fille d'un air effaré.

Le vieux savant, lui, fixa sur le jeune homme des regards subitement

adoucis.

--Vous êtes le bienvenu dans mon logis, monsieur, donnez-vous la peine

de vous asseoir.

Et indiquant un siège au visiteur, il s'enfonça dans son fauteuil,

tandis que, par une manoeuvre habile, Séléna se plaçait sur un pouf de

tapisserie, juste derrière la chaise de Gontran.

[Illustration]

Une fois installée, à moitié noyée dans la demi-obscurité qui régnait

dans la pièce, elle se pencha un peu et murmura:

--Ne craignez rien, laissez parler mon père et comptez sur moi.

Le jeune homme, un peu rassuré par ces mots, se prépara à faire bonne

contenance et à soutenir du mieux qu'il pourrait l'assaut qu'il

prévoyait.

--Vous êtes sans doute parent de l'auteur des _Continents célestes_?

demanda M. Ossipoff après un instant.

Gontran, qui s'attendait à voir tout d'abord la conversation s'engager

sur sa demande en mariage, répondit à tout hasard:

--Effectivement.

Aussitôt, le vieillard, comme intéressé au plus haut point par cette

réponse, roula son fauteuil tout près de celui du jeune homme.

--Et vous vivez sans doute beaucoup dans sa société?

--Autant que je le puis, répliqua Gontran décidé à faire les réponses

que semblaient solliciter les questions.

Le visage de M. Ossipoff s'illumina.

--En ce cas, dit-il, vous devez être imprégné de ses théories, j'entends

de ses vraies théories, de celles qu'il émet dans l'intimité.

--Imprégné n'est peut-être pas tout à fait juste, fit Gontran qui

craignait de trop s'avancer, mais enfin je suis, j'ose le dire, assez au

courant des pensées de cet illustre savant.

Et il ajouta _in petto_:

--Je veux que le diable me cuise tout vif si je sais un mot de ce que

pense mon digne homonyme.

[Illustration]

Quant à Ossipoff, il se frottait les mains, d'un air de parfait

contentement.

--Voyons, monsieur le comte, dit-il à brûle-pourpoint, que pensez-vous

personnellement de la lune?

Le jeune homme demeura quelques instants tout abasourdi, se creusant la

cervelle pour y trouver une réponse qui pût satisfaire le vieux savant,

lorsque celui-ci ajouta:

--Je m'explique... Croyez-vous,--comme la plupart des astronomes, qui

partent de ce point que la lune n'a point d'atmosphère et qu'on n'y voit

rien remuer,--pensez-vous que notre satellite est un monde mort et un

astre dépourvu de toute espèce de vie, animale et végétale?

--Certes, je n'ai pas la prétention de rien affirmer, fit alors Gontran

qui ne voulait pas se compromettre, cependant, la raison la plus

élémentaire, le plus simple bon sens nous conduisent à penser...

--... Que la lune est le séjour d'habitants quelconques, et vous avez

raison, termina de la meilleure foi du monde Ossipoff, qui crut deviner

le sens ambigu des paroles du jeune homme.

Et il ajouta mentalement, considérant ces paroles comme les reflets des

théories du célèbre Flammermont:

--Je m'étais toujours douté que Flammermont pensait ainsi. Cela se voit

entre les lignes de ses ouvrages.

[Illustration]

Puis tout haut:

--Ainsi vous êtes partisan de la doctrine de la pluralité des mondes

habités?

--C'est la seule qui réponde à mes sentiments intimes, répliqua avec feu

le jeune homme qui ne savait seulement pas quelle était cette doctrine

dont parlait le vieux savant, mais qui avait entendu Séléna lui souffler

l'affirmative.

Ossipoff se leva et, le front penché, absorbé dans ses pensées, fit

quelques pas à travers son cabinet de travail.

[Illustration]

Puis s'arrêtant devant le jeune Français:

--Ma fille avait raison, mon ami, de dire que nous sommes en communion

d'idées; oui, je le vois, vous êtes un amateur de ces grandes choses qui

distinguent l'humanité de la brute dont elle n'a malheureusement gardé

que trop souvent les regrettables instincts; et je suis heureux de

constater que vous considérez la lune comme une province annexée à

cette terre où nous sommes condamnés à ramper... Quant à moi, je le

déclare bien haut, la lune deviendra tôt ou tard une de nos colonies

célestes.

--Mais... interrompit Gontran, avec un geste de dénégation.

--Vous vous êtes dit sans doute, poursuivit Ossipoff, que cette colonie

serait peut-être bien difficile à fonder, vu que la science n'a jusqu'à

présent imaginé aucun moyen de locomotion pour quitter notre globe

terraqué et franchir une centaine de mille lieues à travers le vide!

--Il est vrai, fit le jeune homme en ayant toutes les peines du monde à

conserver son sérieux.

--Puis, vous pensez aussi que le pays que l'on coloniserait est affreux

et forme un séjour des plus tristes et cela parce que le télescope ne

nous y fait apercevoir que des rochers se considérant dans un éternel

silence et qu'éclaire, pendant 354 heures de suite, un soleil implacable

dont aucun nuage ne vient adoucir l'intensité.

Le comte de Flammermont écoutait, immobile, de peur que le moindre geste

ne fût interprété par son interlocuteur comme une contradiction aux

théories qui lui étaient chères.

Ossipoff poursuivit:

--A cela, je vous réponds que je pense, comme Airy et bien d'autres

astronomes et cosmographes, qu'il ne faut pas se hâter de conclure en

prenant comme base ce que nos lunettes imparfaites nous permettent de

distinguer... le plus puissant télescope, en effet, nous fait apercevoir

du sol de la lune juste ce que nous en apercevrions si nous planions en

ballon à cent lieues au-dessus de lui.

Le vieillard eut un mouvement d'épaules plein de commisération.

--Or, je vous le demande, ajouta-t-il, que peut-on voir à cent lieues de

distance? des objets ayant plusieurs centaines de mètres de hauteur ou

de largeur; ainsi les pyramides d'Égypte transportées dans la lune

demeureraient invisibles pour nos plus puissants appareils d'optique! et

on vient nous objecter que la lune est un astre mort, inhabité et

inhabitable parce que nous la voyons de trop loin pour distinguer ses

villes, ses habitants, ses végétaux et ses animaux!... mais c'est

insensé!

--Il est vrai, cependant,... commença le diplomate.

Ossipoff lui coupa la parole.

--Oh! je vous vois venir, répliqua-t-il en le menaçant de son index...

vous allez me dire que si la lune peut être habitée par des êtres créés

exprès pour vivre heureux dans un monde qui n'a ni nuages, ni eau, il ne

s'ensuit pas que cette planète soit habitable pour des hommes comme

nous; en un mot que transporté là-bas, rien ne prouve que vous y

puissiez vivre, parce que pour cela il faudrait que votre conformation,

en harmonie avec les forces en action sur la terre, fût encore, par le

plus grand des hasards, en harmonie avec les éléments existant sur notre

satellite.

Gontran allait répondre lorsque, se sentant tirer en arrière par le pan

de sa redingote, il comprit que Séléna lui recommandait le silence et il

se tut.

--A cela, poursuivit le savant, je répondrai avec Hansen que la lune a

la forme d'un oeuf, dont le petit bout regarde la terre et dont le

centre de gravité est placé à soixante kilomètres du point central

intérieur de l'hémisphère qui nous est inconnu; or, s'il existe une

atmosphère et des liquides dans notre satellite, comme j'en suis

convaincu, ils doivent s'être trouvés attirés dans cet hémisphère,

n'ayant pu demeurer longtemps dans celui que nous voyons par suite de

l'attraction de la terre et de l'existence de ce centre de gravité.

[Illustration]

Ici, Ossipoff fit une pause, regardant victorieusement le jeune homme,

espérant sans doute une marque d'approbation qui, d'ailleurs, ne se fit

pas attendre.

--Voilà qui est parlé! s'écria chaleureusement M. de Flammermont, vos

déductions sont justes, illustre maître, et, quant à moi, j'ai toujours

pensé, contrairement à l'opinion générale, qu'il devait y avoir des

habitants dans la lune et qu'il se pourrait fort bien que l'homme

terrestre s'y acclimatât.

Et il ajouta en souriant:

--Mais comme on n'ira jamais y essayer...

--Qu'en savez-vous? s'écria Ossipoff en se croisant les bras et en

regardant le comte d'un air de défi. Est-ce la distance qui vous

effraye? Belle affaire, en vérité, que les quatre-vingt-seize mille

lieues qui nous séparent de la lune! Une misère en comparaison des

millions et des millions de lieues qui servent de cirque au système

solaire!... Est-ce, au contraire, le moyen de franchir ces

quatre-vingt-seize mille lieues qui vous arrête? Mais songez que

l'humanité terrestre est jeune sur son globe et, si vous tenez compte de

la marche constante du progrès, vous admettrez bien qu'un jour la

science et l'industrie fourniront à nos descendants le procédé véritable

d'abandonner notre mondicule pour visiter, non seulement la lune--qui

sera tôt envahie par des légions d'émigrants,--mais encore le système

solaire tout entier. Le vieillard s'était levé et, debout devant Gontran

ébahi, il parlait d'une voix vibrante, comme inspiré.

--Et ce jour-là, ajouta-t-il d'un ton mystérieux, ce jour-là luira

peut-être plus tôt qu'on ne pense.

[Illustration]

D'un pas rapide, Ossipoff alla à sa bibliothèque, l'ouvrit, et, étendant

la main vers les volumes empilés sur les rayons:

--Je possède, dit-il, tous les voyages imaginaires écrits depuis

l'antiquité et qui ont les astres pour objet, et il semble que la lune

ait été le rendez-vous de tous les conteurs et de tous les

pseudo-voyageurs... Voici, par exemple, l'_Histoire véritable_ écrite

par Lucien de Samosate, cinq cents ans avant notre ère; la _Face qu'on

voit dans la lune_, de Plutarque; l'_Homme dans la lune_, de Goodwin, un

Anglais qui imagine de se faire traîner jusqu'à notre planète par un

attelage de grands cygnes... Si nous arrivons à ce que j'appellerai la

période moderne, je vous citerai entre autres ouvrages: l'_Histoire des

États et Empires de la Lune et du Soleil_, de l'un de vos compatriotes,

Cyrano de Bergerac; _Les Découvertes dans la lune_, de l'Américain

Locke; les _Voyages à la lune_, d'Edgard Poë, du docteur Cathelineau, et

bien d'autres encore qu'il est inutile de vous citer, mais qui sont là,

côte à côte, se reposant des nombreuses fatigues auxquelles je les ai

soumis... Chaque voyageur, poussé par son imagination, a adopté un mode

particulier de locomotion... mais il faut avouer qu'ils sont tous le

moins scientifiques possible.

Le comte de Flammermont, qui avait religieusement écouté cette longue

tirade, la voyant finie, se leva.

--Monsieur Ossipoff, dit-il d'un ton grave, je désirerais vous poser une

question.

--Parlez.

--Le charme de votre conversation est tel, monsieur, dit le jeune homme,

et j'éprouve un tel contentement à entendre discuter des sujets que vous

avez bien voulu effleurer devant moi, que j'avais totalement oublié le

but de ma visite. C'est là un crime de lèse-galanterie dont je demande

pardon à mademoiselle Séléna...

Et, s'inclinant sérieusement devant le vieillard:

--Monsieur Ossipoff, dit-il d'une voix grave, j'ai l'honneur...

Le savant étendit la main.

--Je sais, je sais, fit-il, mais nous ferons de cela, si vous voulez

bien, l'objet d'un entretien particulier... après le thé, car vous

prendrez bien le thé avec nous?

Et sans attendre la réponse du jeune homme, Mickhaïl Ossipoff fit un

signe à Séléna.

Celle-ci se leva, prit le samovar qui fumait en ronronnant sur le poêle

et versa le liquide ambré et odorant dans trois tasses de fine

porcelaine du Japon.

[Illustration]

Puis, s'approchant, une tasse à la main, de Gontran, qui la suivait de

l'oeil, muet et comme en extase, elle murmura:

--Ne restez point ainsi sans rien dire, n'attendez pas que mon père vous

pose une question embarrassante... allez au-devant.

Fort embarrassé, Gontran réfléchit quelques instants, puis, enfin, après

avoir absorbé gravement une gorgée de thé, il dit non sans une certaine

désinvolture:

--Mon Dieu! du moment que certains considèrent la lune comme un monde

habitable pour des hommes de même espèce que nous, il est tout naturel

qu'elle ait toujours été l'objet des rêves et des aspirations des

voyageurs célestes.

Ce qui m'étonne, c'est qu'on n'ait point plutôt pensé à visiter les

étoiles mystérieuses qui scintillent si poétiquement dans la nuit

transparente.

Ossipoff sursauta sur son siège et Séléna se mordit les lèvres.

Gontran, lui, inconscient de ce qu'il venait de dire, promenait ses

regards de l'un à l'autre, cherchant à deviner sur leur visage

l'énormité de ses paroles.

--Si vous réfléchissiez, répliqua le vieillard d'un ton quelque peu

dédaigneux, et si vous revoyiez, par la pensée, les distances colossales

où gravitent,--je ne parle pas des étoiles,--mais les planètes du

système solaire, vous comprendriez la difficulté d'aller jusque dans ces

mondes lointains... et d'abord la lune, qui tourne en vingt-sept jours

et demi autour de nous est la première étape, la première station d'un

voyage céleste.

Le comte de Flammermont, tout penaud, baissait la tête, fixant avec

obstination la peau d'ours qui couvrait le plancher, comme s'il eût

espéré y trouver une idée géniale.

--Eh! parbleu! monsieur Ossipoff, fit-il, je n'ignore pas les distances

immenses qui séparent les astres du ciel et la disposition de l'univers

n'a, comme bien vous pensez, rien d'inconnu pour moi.

Et il ajouta d'un ton emphatique, en se penchant un peu en arrière pour

mieux saisir ce que Séléna lui chuchotait tout bas à l'oreille:

--Qui ne sait que le soleil est immobile au centre de notre système et

qu'il soutient les mondes sur le puissant réseau de son attraction!

Et s'emballant devant les hochements de tête approbateurs d'Ossipoff,

sentant la nécessité de faire disparaître complètement la mauvaise

impression produite par la malencontreuse phrase de tout à l'heure, il

poursuivit:

--Ces mondes... ces mondes... c'est d'abord...

--C'est d'abord?... demanda le vieillard.

--Ces mondes, répéta Gontran en se penchant en arrière à perdre

équilibre, c'est d'abord...

Mais Séléna demeurant muette,--pour quelle cause il l'ignorait,--il ne

pouvait faire autrement que de l'imiter.

Surpris de ce silence, Ossipoff regardait le jeune homme, assailli tout

à coup par des doutes touchant les connaissances cosmographiques de

celui qui aspirait à devenir son gendre.

--Eh bien! demanda-t-il avec une sorte d'étonnement impatienté... ces

mondes...

[Illustration]

Le comte de Flammermont tressaillit comme sortant d'un rêve et répondit

en désignant Séléna qui s'approchait de son père, une tasse de thé à la

main:

--Excusez-moi, mon cher monsieur Ossipoff, si je suis descendu de

l'immensité où je m'étais élevé avec vous; mais n'ai-je point sous les

yeux ici même, chez vous, une image des phénomènes célestes: cette

étoile de beauté gravitant autour de ce soleil de science!

La jeune fille devint toute rose de contentement; quant à Ossipoff, son

front se dérida et, flatté dans son amour paternel et dans son orgueil

de savant, il adressa à Gontran un regard reconnaissant.

Par une habile manoeuvre, la jeune fille était passée derrière le

fauteuil de son père sur lequel elle s'accouda quelques secondes.

--Mais, pour en revenir à notre conversation, reprit le vieillard, vous

disiez donc?

Le corps ployé en deux, les coudes sur les genoux, il avait plongé la

tête dans ses mains, les yeux fermés, concentrant toute son attention

sur ce qu'allait répondre Gontran.

Celui-ci haussait désespérément les épaules en regardant Séléna.

Soudain celle-ci sourit radieusement, comme si une idée géniale lui eût

subitement traversé l'esprit. Sans bruit, elle s'écarta du fauteuil, se

retourna vers le mur que couvrait un immense tableau noir destiné aux

calculs algébriques du savant, et saisissant un morceau de craie,

dessina au milieu du tableau une circonférence sur laquelle elle

inscrivit en lettres apparentes le mot: _Soleil_.

A côté, une circonférence un peu plus grande apparut avec ce mot:

_Mercure_.

Aussitôt, le jeune homme s'écria avec assurance en suivant du coin de

l'oeil la mimique explicative de Séléna:

--Le premier de ces mondes que nous rencontrons en partant du soleil,

c'est Mercure...

--... Qui tourne autour du soleil en quatre-vingt-huit jours... C'est

bien cela, ajouta Ossipoff.

Séléna continuait à écrire et Gontran, les yeux fixés sur le tableau

sauveur, poursuivit emphatiquement:

--Après Mercure, c'est Vénus, jeune soeur de la Terre...

--... Dont l'année compte deux cent quatre-vingt jours, en effet, et

dont la distance au Soleil est de vingt-six millions de lieues, comme

vous le dites fort bien... Ensuite, n'est-ce pas? c'est notre Terre...

--A cent quarante-huit millions de kilomètres, ajouta Gontran en lisant

ce nombre qui venait d'apparaître en chiffres énormes sur le coin du

tableau.

[Illustration]

--Ensuite, nous trouvons?...

--Mars, se hâta de dire le jeune comte, Mars, distant de cinquante-deux

millions de lieues, et enfin... Jupiter... le colossal, le monstrueux

Jupiter.

Il n'avait pas hésité à attribuer ces épithètes à la planète qu'il

venait de nommer à cause de la grande circonférence par laquelle Séléna

la représentait sur le tableau.

Le vieux savant avait brusquement relevé la tête, et lestement la jeune

fille avait repris sa place, accoudée au dossier du fauteuil.

--Oui, fit Ossipoff d'une voix vibrante, vous avez raison de qualifier

de monstrueux un astre qui égale treize cents terres comme la nôtre et

dont le diamètre n'est pas moins de trente-cinq mille lieues. Jupiter!

ce monde gigantesque qui tourne majestueusement sur son axe vertical en

dix heures seulement! Jupiter, qui marche escorté de quatre satellites

dont deux sont aussi gros que la planète Mercure!

Impressionné malgré lui par l'enthousiasme du vieillard, Gontran

demeurait immobile, intéressé, subjugué par ces révélations étonnantes

sur un monde dont il entendait parler pour la première fois.

--Et après Jupiter, continua Ossipoff sur le même ton, nous trouvons

Saturne, le gigantesque Saturne, éloigné de trois cent cinquante-cinq

millions de lieues de l'astre central et qui tourne sur lui-même au

milieu de ses sept anneaux, presque aussi rapidement que Jupiter.

Le savant s'arrêta fixant sur le comte de Flammermont un regard qui fit

pressentir à Séléna une question embarrassante pour le jeune homme;

aussi prit-elle la parole.

--N'est-ce pas cette planète-là dont le calendrier compte, m'avez-vous

dit, mon père, dix mille de nos jours, soit vingt-neuf ans et trois

mois?

--En effet, mais...

--Saturne mesure plus de cent mille lieues de tour, continua la jeune

fille, et entraîne dans son mouvement autour du soleil ses anneaux

cosmiques et huit satellites...

Elle s'arrêta, et, saisissant à deux mains la tête du vieux savant la

renversa en arrière pour l'embrasser sur le front.

--Hein! dit-elle, monsieur mon père, suis-je une élève hors ligne et

fais-je honneur à mon professeur?

[Illustration]

Mickhaïl Ossipoff était radieux; il enveloppa sa fille d'un regard

attendri et s'écria, en s'adressant à Gontran:

--Et vous croyez que je pourrais donner cette enfant-là au premier venu,

à un de ces êtres oisifs et terre à terre, indifférents aux merveilles

célestes qui nous environnent!... mais ce serait un crime, mon cher

monsieur, et je préférerais cent fois voir Séléna rester fille que

d'avoir un gendre de l'instruction duquel je ne me serais pas assuré

auparavant.

Le comte de Flammermont frémit jusqu'aux moelles en entendant ces

paroles dont l'énergie prouvait la sincérité.

--Et puis, ajouta le vieillard d'un ton mystérieux, j'ai en tête, depuis

bien des années, un grand projet pour l'exécution duquel je compte sur

le concours de mon gendre--car un gendre, c'est presque un fils et en

lui je pourrai avoir confiance... tandis qu'un étranger me tromperait...

me volerait, et je courrais risque d'avoir épuisé ma vie dans les

veilles et les études pour qu'un misérable vienne me dépouiller non pas

de l'honneur du succès, mais de l'honneur de la tentative seule.

Il y avait dans ces derniers mots tant d'amertume, que Gontran, ému

malgré lui, se leva et vint serrer la main du vieux savant.

--Monsieur Ossipoff, dit-il, soyez persuadé que vous aurez en moi, sinon

un collaborateur bien utile, tout au moins un fils plein de respect et

de dévouement.

--Merci, mon ami, mon enfant, balbutia le vieillard en faisant des

efforts pour garder une larme qui roulait au bord de sa paupière... je

retiens votre proposition, je retiens votre demande... mais, comme je

vous l'ai dit tout à l'heure, je me réserve de causer de cela plus tard

avec vous... pour l'instant...

Séléna, elle, avait continué à crayonner sur le tableau noir et,

rapidement, en quelques coups de craie, elle avait complété la carte

sidérale.

Aussi, Gontran désireux d'étaler aux yeux de son futur beau-père

l'érudition instantanée qu'il devait au subterfuge de la jeune fille,

s'écria:

--Et quand on pense que derrière ces mondes géants dont le rapprochement

relatif nous permet d'apprécier les dimensions, il en est d'autres, et

puis d'autres, et d'autres encore!...

Il jeta un coup d'oeil rapide sur le tableau et ajouta:

--Ainsi, l'on ne saura jamais ce que sont véritablement les dernières

planètes du système solaire, Uranus et Neptune, que plus d'un milliard

de lieues éloignent du soleil... à une semblable distance du flambeau de

l'univers, ces mondes doivent être inertes et glacés...

--Permettez, permettez, s'écria Mickhaïl Ossipoff, qu'est-ce que ce

milliard de lieues où l'on rencontre l'orbite de la planète Neptune, en

le comparant au désert sidéral dans lequel le système solaire se meut

tout d'une pièce, emporté par l'étoile centrale?

--Le désert sidéral, répéta machinalement le comte de Flammermont.

Croyant deviner une question dans le ton dont avaient été prononcés ces

trois mots, le vieux savant reprit:

--Représentez par un _mètre_ la distance de trente-sept millions de

lieues qui sépare notre terre du Soleil, la dernière planète, ce Neptune

dont nous parlions, qui voyage à un milliard de lieues d'Apollon, sera à

trente mètres; or, pour arriver à la zone du premier soleil, de l'étoile

la plus proche de nous, il faudrait répéter 7,400 fois ce chemin, ce qui

représente, à l'échelle de un mètre pour 37 millions de lieues, 222

kilomètres, c'est-à-dire la distance de Pétersbourg à Moscou... Tel est

le désert sidéral, et notez que ces 222 kilomètres forment en réalité

plusieurs trillions de lieues, c'est-à-dire un chiffre tellement

colossal qu'il ne dit plus rien à la pensée...

[Illustration]

Gontran, immobilisé par la stupéfaction en laquelle le jetaient ces

chiffres, fixait sur le vieillard des yeux tout ronds.

Ossipoff poursuivit:

--Vous savez que la lumière franchit 77,000 lieues ou 304,000 kilomètres

en une seconde; eh bien, elle met trois ans et demi à venir de l'étoile

la plus rapprochée de nous; quant au son, il ne parcourt que 330 mètres

à la seconde; en sorte que,--si cette même étoile éclatait--le bruit de

l'explosion ne nous parviendrait qu'au bout de trois millions d'années.

--Mais alors, fit le comte tout abasourdi, un train ne faisant que 60

kilomètres à l'heure, il lui faudrait...

--... Rouler sans interruption pendant 60 millions d'années, avant

d'arriver au terme de son voyage, c'est-à-dire à cette étoile.

--En ce cas, dit ingénument Gontran, ces astres dont nous apercevons le

scintillement dans l'immensité des cieux, ces astres peuvent être

éteints depuis longtemps et cependant continuer à nous éclairer, puisque

leur lumière met des siècles à nous parvenir.

--Assurément...

En prononçant ce mot, Mickhaïl Ossipoff, dont les yeux s'étaient

machinalement dirigés vers l'horloge, se leva en murmurant:

--Déjà neuf heures! Il est temps de partir.

Puis, se tournant vers Gontran:

--Mon ami, dit-il, présentez vos respects à ma fille qui va se retirer

chez elle.

--Oh! père, murmura la jeune fille d'un ton suppliant... ne sortez pas

ce soir.

--Le devoir m'appelle, mon enfant, répondit le vieillard.

--Pour ce soir seulement, et en faveur de monsieur, faites une exception

et demeurez ici...

--Monsieur m'accompagne, répondit Ossipoff... aussi bien, je ne veux pas

retarder l'entretien que nous devons avoir ensemble... et là où je vais,

nous serons à merveille pour causer.

Séléna fixait sur son père un regard curieux que surprit le comte de

Flammermont.

--Mais, sans indiscrétion, monsieur Ossipoff, demanda-t-il, pourrais-je

savoir où vous m'emmenez?

--Je vous le dirai tout à l'heure quand nous serons seuls...

--Oh! mon père, vous défiez-vous donc de moi? s'écria Séléna d'un ton de

reproche.

--Nullement, mon enfant... mais au point où j'en suis arrivé, la

prudence la plus grande m'est imposée.

Et il ajouta, avec un gros soupir, en s'adressant à Gontran:

--L'astronomie élève les esprits, mais hélas! elle n'empêche point

certains coeurs de ramper à terre; aussi... mais je vous expliquerai

cela plus tard... Venez.

Le diplomate était de plus en plus intrigué des réticences du vieillard,

sans compter qu'il redoutait d'avoir avec lui, en tête-à-tête, une

conversation scientifique, qui n'eût pas tardé à éclairer Ossipoff sur

la nullité de son futur gendre en matière astronomique.

Mais il n'y avait pas à reculer.

Déjà le vieux savant, enveloppé dans une épaisse pelisse et la tête

couverte d'un bonnet de fourrure enfoncé jusqu'aux oreilles, l'attendait

sur le seuil de la porte claquant de la langue avec impatience pour lui

indiquer qu'il eût à presser ses adieux.

Gontran prit entre ses mains la main mignonne que lui tendait Séléna,

et, s'inclinant comme les gentilshommes du XVIIIe siècle, y déposa un

baiser qui illumina d'une rougeur subite les joues de la jeune fille,

tout émue de cette caresse qui lui montait jusqu'au coeur.

Elle ne chercha point à retirer sa main et murmura tout bas, avec un

léger sourire:

--Soyez prudent, monsieur de Flammermont; songez que votre bonheur

dépend des réponses satisfaisantes que vous ferez à mon père.

--Comme au baccalauréat, pensa Gontran.

Et il répondit:

--Hélas! j'ai bien peur de faire fausse route, maintenant que je n'ai

plus mon étoile pour guider mes pas.

[Illustration]

Aventures extraordinaires d'un savant russe; I. La lune · 第 14 / 59 题