Il me poussa dehors en grognant: «Où a-t-elle cherché cette idée?»

De loin, je crachai vers lui et l’appelai «pierre de tonnerre...» Et je

dirai à mon père de ne plus vous amener de clients. A-t-on jamais vu?

n’aurait-il pu me laisser passer en tapinois?

En traversant le Nieuwe Markt, je vis Bette arrêtée devant des paniers

de poisson: elle discutait le prix d’une belle alose, que la marchande,

le joug en travers du dos, tenait levée d’une main, en ouvrant de

l’autre les branchies.

--Il est frais comme du beurre: un florin, vraiment, pas moins... Je

dois cependant gagner deux sous, je ne puis travailler tout à fait pour

rien.

--Seize sous, je ne donne pas plus.

--Allons, une bête semblable? dix huit, voyons, c’est donné!

--Seize, pas davantage, fit Bette en s’en allant.

--Allons, venez!

Elle ouvrit le ventre du poisson, fit tomber les boyaux, gratta les

écailles, et le taillada à détacher presque les morceaux. L’eau m’en

venait à la bouche. Comme ça doit être bon à manger, du poisson rose

ainsi! Bette fit mettre le poisson sur la paille dans un panier plat;

puis on le couvrit encore de paille.

--Voilà, _Vryster_.

--Bette, vous allez manger ce bon poisson à la maison, demain dimanche?

--Ho! là là, non, de l’alose, ce n’est pas pour eux. Non, c’est demain

l’anniversaire de ma mère. Toute la famille envoie quelque chose de bon

pour un grand repas... Moi, j’envoie cette alose, on ne pourra pas se

plaindre. Veux-tu porter ce panier chez ma mère, ici tout près, dans la

Jonkerstraat? Je te donnerai une tasse de café à quatre heures.

En revenant, Bette me versa une tasse de café, que je dus aller boire

dans un placard, de crainte que quelqu’un de la maison n’entrât dans la

cuisine et ne le vît.

--Tu comprends, tu n’es pas nourrie de la maison...

Le dimanche matin, quand j’arrivai en robe propre, Bette et Line étaient

en émoi. Le samedi soir, l’aide-pharmacien et les grands fils sortaient

chacun de leur côté et rentraient très tard. Un d’eux avait, en

rentrant, vomi affreusement sur le cabinet, mais personne n’avouait.

Aucune des servantes ne voulait le nettoyer. Elles ne disaient cependant

rien à Madame, mais elles prétendaient me faire nettoyer cette horreur.

--Je ne le ferai pas, je suis le trottin, je ne suis pas de la maison,

c’est votre besogne.

--Tu le feras! fit Line, blanche de colère.

Elle empoigna le seau rempli d’eau et voulut me forcer de le prendre, en

courbant ma main sur l’anse. Mais j’y donnai un coup de pied qui le

renversa dans la cuisine bien nettoyée, puis je m’enfuis de la maison et

rentrai chez nous. Tout le monde me donna raison, Mina en tête, et je ne

retournai plus chez le pharmacien.

Je pensais au livre de Rembrandt, que je n’avais pu lire, et un peu à

Willem, mais pas beaucoup... en somme, c’était un riche... Ma mère

trouva mieux de m’envoyer de nouveau pour un an à l’école.

--C’est encore là que cette créature enfantine est le mieux...

--Père ne revient pas. Il ira encore boire la moitié de sa paie. Je ne

peux pas aller à sa recherche, Klaasje a toujours mal au ventre. Keetje,

va donc voir si tu ne le trouves pas aux _Trois Pigeons_, ou chez la

«bancale», ou chez les autres...

Je m’en fus. A toutes les fenêtres des estaminets, j’essayais d’abord de

voir par les fentes des rideaux, puis j’écoutais si je n’entendais pas

chanter mon père, car il avait la boisson heureuse, mon père. Chez la

bancale, je l’entendis qui discutait.

--Mes chevaux sont mes enfants! Ils sont bons, intelligents, je vous

dis: pour me laisser me coucher à côté d’eux dans le box, ils me font

littéralement une petite place.

Il est éméché, mais pas saoul... J’entrouvris la porte et regardai

d’abord comment je serais reçue.

--Ah! Poeske, s’écria-t-il, dès qu’il m’aperçut, tu viens me chercher,

approche.

J’entrai. Dès la porte, un bien-être me pénétra. Il y faisait chaud et

clair; le plancher était saupoudré de sable blanc; sur le comptoir, des

samovars avec du thé, du café et du chocolat, fumaient. La bancale, en

bonnet tuyauté, en caraco blanc et jupe noire couverte d’un grand

tablier blanc, avait ses bijoux de filigrane d’or et son collier de

grenat, qu’elle ne mettait que le samedi soir, le dimanche et le lundi.

Elle me souriait.

--Ah, la petite demoiselle, elle vient voir son père! Une tasse de

chocolat pour la petite demoiselle... Quels beaux cheveux elle a, Dirk,

cela te fait honneur, une fille comme ça...

Mon père m’avait prise sur ses genoux.

--Va pour le chocolat!

En traînant la jambe, la bancale revint avec une tasse de chocolat

fumant et une biscotte.

--La jument avait une grosseur à la cuisse, le vétérinaire assura que

c’était un épanchement et fit frotter avec toutes sortes d’onguents.

Bien oui, rien n’y faisait. Le jour, pendant que la bête travaillait,

elle ne pouvait se faire ce mal-là. Alors je suis resté une nuit auprès

d’elle et j’ai trouvé: elle se couchait sur son fer. J’ai commandé au

sellier un coussinet bien rembourré avec une courroie: je le lui mettais

le soir sous le sabot. Au bout de trois jours, l’enflure avait

disparu... Pour connaître les animaux, il faut les observer, et ils

finissent par vous devenir aussi intelligibles que vos enfants... Leen,

encore un «bittertje».

Il m’y fit goûter. Comme j’avais bu ma tasse de chocolat et que tout

cela me semblait exquis, je goûtai encore au verre, pendant que mon père

discutait.

Mon Dieu, qu’il fait bon ici... Et, couchée ainsi contre la poitrine de

père, tout se balance, mais tout est beau, et les gens qui chantent et

la bancale sont mes amis. Voilà père qui chante aussi... Personne n’a

une voix comme lui... Et je chantai avec eux: _Wilhelmus van

Nassauwe_...

--Ah non, fit mon père.

Et il entonna: _Le bois vert, avec sur chaque branche des oiseaux

dorés_...

Je m’égosillai en des notes aiguës.

--Ecoutez ce rossignol; elle a une fortune dans le gosier.

L’un après l’autre, les consommateurs étaient partis, emmenés par leurs

femmes.

--Dirk, fit la bancale, je crois que tu ferais bien de rentrer avec ta

fillette, et ne marche pas trop près du bord du canal.

--Bien, Leentje, bien. Viens, Poeske!

Nous sortîmes; je donnai la main à mon père. La neige s’était mise à

tomber. Tout à coup je le lâche et, faisant des boules de neige, je l’en

bombarde.

Il riait comme un fou, en tapant sur ses cuisses.

--Ah! petite coquine, attends.

Et à son tour, il m’en jeta, que j’en fus étourdie.

Nous riions aux éclats. Nous fîmes un grand détour, nous poursuivant

dans la neige. Je sonnai à une porte, et nous nous sauvâmes, comme si la

vieille qui habitait la maison était à nos trousses.

Puis je valsai vers lui. Il me prit sous les aisselles, et en sifflant

dansa avec moi. Il me fit pirouetter, le bras en dessus de ma tête, me

tenant par le bout des doigts. Il me lâcha, et je tournai en valsant

devant lui, tandis qu’il me suivait, sifflant toujours et exécutant des

pas.

Nous tourbillonnâmes ainsi jusqu’au fond de l’impasse, devant notre

porte. Je levai le loquet: la chandelle était à sa fin, le feu éteint.

Mère, maniant toujours Klaasje qui criait, se dressa devant nous,

furieuse, clamant sa fureur, me donnant des coups de pied.

Père et moi ne disions rien, suffoqués de cette douche. Je me couchai

vite sur le paillasson, à côté de nos enfants, trouvant hideux qu’on ne

pût jamais s’amuser... Père ne joue presque plus jamais avec nous, et,

quand il le fait, voilà... Aussitôt que je serai grande, j’irai aussi au

cabaret: il y fait chaud, clair et gai, tandis qu’ici...

Mon père s’était couché très vite, et je voyais ma mère, la figure comme

folle, fiévreusement vider ses poches.

--Mère, je t’en prie, laisse-moi y aller: un florin par semaine, c’est

beaucoup. Je suis grande; à l’école, on me traite comme une mendiante,

parce que je ne suis pas proprement habillée. Un florin par semaine,

c’est le loyer.

A part moi, je me réjouissais de pouvoir de nouveau sortir en ville,

comme quand j’étais chez le pharmacien, d’entendre au loin les orgues de

Barbarie, de sentir le vent jouer dans mes cheveux et de tout faire

comme les grands, pendant que les autres, les petits, étaient à l’école,

où l’on mourait de soif et où l’on ne pouvait même pas sortir quand on

levait le doigt... Ah! cette fois-ci, je me promettais bien de ne pas

devoir retourner à l’école... Mais je ne disais rien de tout cela à ma

mère. Je fis tant et tant qu’elle consentit à me laisser entrer comme

trottin chez une modiste.

J’y allai un lundi matin. La modiste me jaugea froidement.

--Tu n’as pas de chapeau? Et rien au cou?... Encore s’il était lavé...

On me donna un gros paquet de briques de savon à porter de l’autre côté

de la ville. Je fus déçue. Ce ne sont pas des chapeaux, me disais-je.

Rien qu’à l’idée de porter des chapeaux chez des dames, il me semblait

les avoir sur la tête. J’en frémissais d’aise.

En rentrant, on me remit une caisse de bois remplie de chapeaux et une

demi-douzaine d’adresses et de factures acquittées. Je devais aller aux

quatre coins de la ville. La caisse était très lourde, elle pendait à

mon bras gauche, que je soutenais de la main droite, et, le corps penché

de côté et en avant, je me mis en route, la caisse frottant ma hanche.

Chaque fois que j’ouvrais la boîte et que je voyais les chapeaux avec

les nœuds, les plumes, les fleurs, j’étais en admiration et j’enlevais

avec précaution et respect celui que je devais remettre.

A la première maison, on me paya six florins, et je reçus cinq _cents_

pour moi... Ah! ça va bien, je vais acheter un petit pain avec du boudin

de foie... Non, je les donnerai à mère: elle verra que je puis gagner

beaucoup.

J’eus encore cinq _cents_ dans une autre maison. Voilà! voilà! Je

rapporterai ainsi plus que père, et plus que cette rosse de Mina, qui

gueule toutes les semaines qu’on l’exploite, quand elle doit remettre

les quatre-vingts _cents_ de ses gages. Je gagnerai cela en trois jours,

et bientôt on pourra se passer d’elle... Et père qui boit ses

pourboires! Je ne comprends pas, c’est bien plus amusant de les

rapporter: on sent quelque chose en dedans de soi...

En allant dîner chez nous à midi, je marchai d’un pas rapide comme les

grands, et ne traînai pas en route pour parler avec les enfants, ainsi

que je faisais encore la veille... J’ai un atelier, je dois marcher

comme les ouvriers qui rentrent chez eux, vite, vite, pour être de

nouveau à leur travail à une heure...

Je remis mes dix _cents_ devant tout le monde.

--Eh bien, je mettrai de côté jusqu’à ce que tu aies assez pour

t’acheter une robe, fit ma mère, Dieu sait si tu en as besoin!

--Mais non, c’est pour dans le ménage: tu peux avoir quarante tourbes

pour cela, ou deux mesures de pommes de terre, ou deux choux blancs ou

une livre de riz.

--C’est ça, on pourrait nourrir toute la famille, quoi!

L’après-midi, j’eus à livrer deux caisses de chapeaux. Je me balançais

d’un côté à l’autre, le corps plié en avant.

--On dirait qu’elle hale le coche d’eau, dit le patron en riant.

Je mangeai ma tartine du goûter, assise sur un perron.

C’était vers Pâques. Je livrais des chapeaux jusqu’à une heure du matin.

Pour les pourboires, il y avait des hauts et des bas. Où je n’en reçus

jamais, c’est sur les grands canaux, et bientôt je traitai ces clients,

à part moi, de riches sans cœur.

Cependant je vis un jour, au fond d’un couloir, une dame qui rendait la

facture au domestique et lui donnait quelque chose en disant: «Pour la

petite!» puis rentrait dans une chambre. Le larbin glissa la pièce en

poche.

--On ira payer, fit-il.

Je sortis, mais, dès qu’il eut fermé la porte, je l’appelai «charogne»

et «presseur d’éponges».

Bientôt j’eus les deux hanches écorchées et les pieds pleins de cloches.

Les chapeaux ne me disaient plus rien: ces sales objets pour les riches

étaient la cause de mon mal.

La maison de mes patrons allait de la Damstraat jusqu’à une ruelle

parallèle: elle était donc très profonde. Devant, au-dessus du magasin,

il y avait un grand salon à trois fenêtres sur la rue, et une chambre à

coucher éclairée seulement par des portes vitrées: cet appartement était

loué à un étudiant. Dans le long corridor obscur donnait encore une

chambre à coucher, tout à fait sans fenêtres, où un autre étudiant, qui

l’habitait, devait toujours avoir une lampe allumée. Derrière, une

grande chambre à deux fenêtres, très sombre, sur la ruelle, occupée par

un Juif, employé de banque.

Le matin, je devais aider Corry, la servante, à monter les déjeuners.

J’avais horreur d’entrer dans ces chambres closes, où régnait une odeur

de pipe et de je ne sais quoi qui me prenait à la gorge.

--Mais, mais, Keetje, les odeurs?... je crois que les langes de vos

enfants avaient un autre bouquet.

--Cela ne me donnait tout de même pas des nausées.

--Eh bien, va-t’en vite!

Je l’entendais, dès la porte, rigoler avec les messieurs. Après, quand

ils étaient partis et qu’elle avait fait les lits, je devais ôter la

poussière et descendre les plateaux. Je mangeais les restes de petit

pain qu’on avait laissés; je buvais le lait, en y ajoutant du sucre en

poudre. Puis je regardais les beaux vêtements pendus au porte-manteau de

l’étudiant du grand appartement et les sept paires de bottines rangées

au-dessous...

En a-t-il, des bottines! sept paires... et une paire aux pieds, ça fait

huit. Père n’a qu’une paire de vieilles bottes qui prennent l’eau. Et

les vêtements! Trois costumes, encore deux pantalons, et un long habit à

pans, deux pardessus... Ah! la, la, et ça pour un seul homme... Les

riches ont toujours de trop: que peut-il faire de tout cela?

J’ouvrais son flacon de parfum. Je n’osais en mettre sur moi, de peur

qu’on ne le sentît en bas, mais j’y fourrais goulûment mon nez, et

j’aspirais jusqu’à ce que la gorge m’en piquât. Ah! qu’est-ce donc?

qu’est-ce donc? j’en boirais, tant c’est délicieux...

Puis je prenais les livres... Il y en avait beaucoup dans des langues

que je ne comprenais pas... _Idëen_, de Multatuli: je le feuilletai...

_Idëen, Idëen..._ Peuh!... Mais, en le parcourant, je trouvai, dispersé

par fragments, tout le roman de _Woutertje Pietersen_... Woutertje

n’était pas pauvre autant que moi, mais il n’était pas riche, et je

vivais avec lui sa vie inconnue et humiliée, ses rêves de princesses qui

l’aimaient et qu’il aimait: Fancy, Omicron, Amalia. Je les connaissais

toutes... Femke, la fille de la blanchisseuse, je la connaissais aussi:

j’avais fait ma première communion en même temps qu’elle. Ce devait être

cette fillette avec une couronne de roses blanches et une robe de

mousseline lavée: la robe était bien lavée et repassée, mais on voyait

qu’elle avait été lavée et qu’elle n’était pas neuve comme les autres.

Fancy, Omicron... Quand j’habitais les bruyères, elles m’avaient aussi

parlé au milieu des lentilles d’eau et des branches des arbres; je les

avais mêmes vues s’envoler dans les airs quand le ciel était très bleu,

mais cela surtout à l’époque où je lisais les Contes de Perrault et les

Mille et une Nuits, Puis je les avais oubliées... Tout le monde avait la

variole maintenant, et la guerre là-bas, en des pays étrangers, tuait,

tuait, et avait affamé Paris, une grande ville, disait-on, plus grande

qu’Amsterdam... Affamer! affamer les gens par méchanceté! les gens de

toute une ville! pauvres et riches... Na! pourquoi pas les riches? ils

peuvent bien avoir leur tour comme nous... Toute une ville... c’est

encore pire que lorsque nous sommes affamés par le chômage ou parce que

père boit...

Enfin tout cela m’avait empêchée de voir encore Fancy, Omicron, de

causer avec elles, et d’entendre leur douce voix me dire: «Keetje, tu es

notre sœur, tu es la princesse Keetelina aux cheveux d’or...» Et voilà

que ce livre me remettait en plein dans mes visions et me donnait même

un compagnon qui voyait et sentait comme moi, qui était un petit garçon

d’Amsterdam, comme moi une petite fille... Il habitait le Noordermarkt;

il avait l’accent d’Amsterdam. Il achetait aussi des amandes de Curaçao

à la brouette de la Juive. Il dormait dans une chambre au second

derrière, dans la même alcôve que ses frères, et ils se pinçaient comme

nous. Il mangeait des pommes de terre et avait eu la fièvre... Ah! Dieu,

que je l’aimais! J’en tressaillais de joie; mes lèvres s’humectaient.

--Wouter! Wouter!

Fanne, fanne, fan, fan,

Sine, sine, si, si.

Fanne, sinne, fanne, sinne.

Fanne, sinne. Fan... cy,

Fanne, sinne. Fan... cy.

Puis le moulin faisait

Karre, karre, kra, kra.

Il y avait une fillette

Endormie dans le gazon...

Si c’était Femke!

O Wouter, Femke!... c’est moi Keetje, Keetelina! Puis quoi?... J’aurais

voulu qu’il courût le soir dans la rue après moi pour m’embrasser: je

n’aurais pas crié! Mais il n’aurait pas osé!... Alors j’embrassais le

livre aux endroits où Woutertje était le plus à mon goût, où il

ressemblait le plus à nos enfants, et aussi là où il veut être brigand

pour le plaisir!...

Keeeee... Keeeee... Est-ce que tu t’es couchée dans son lit, toi, sotte

gamine? Je n’ai aucune aide de toi!

Je me dépêchai de descendre avec le plateau.

--Il n’y a plus de lait... non, depuis que tu es ici, les messieurs

boivent tout. Allons, aide-moi à peler les pommes de terre.

Je m’assis dans un coin de la cuisine, le panier de pommes de terre sur

les genoux. Corry, la cornette de travers, bousculait tout dans la

cuisine obscure donnant sur la ruelle. Son alcôve s’y trouvait: les

battants ouverts, le lit pas refait, les eaux pas vidées. Corry avait

tant de besogne le matin qu’elle ne trouvait pas le temps de mettre cela

en ordre avant le dîner de midi.

Il faisait une chaleur atroce dans cette cuisine. Le patron, chapelier

de son métier, y préparait les pailles, mouillées sur les formes de

bois, et, avec les fers chauds, donnait le modèle qu’il fallait. En

manches de chemise, il suait de grosses gouttes. Il était très réservé

quand nous étions plusieurs. Ce n’est que lorsque je nettoyais des

carottes ou des navets et que j’en mangeais, qu’il se retournait vers

moi en me demandant si je n’en laisserais pas un peu pour eux. «Que tu

manges les pelures des poires et des pommes, cela m’est égal, mais les

carottes et les navets, je les aime aussi.»

--Keeeee! Keeeee! vite, prends les caisses et file.

J’en avais pour trois heures, sans pouvoir songer à aller manger. En

rentrant, au lieu de me laisser retourner chez nous, on me donnait une

tranche de pain avec du beurre ranci par la chaleur, et il fallait

repartir. Eh bien, jamais je ne dépensais mes pourboires: mon orgueil

était de les donner intégralement. J’en avais bien pour un florin par

semaine et, avec un florin que je gagnais, ça en faisait deux à

rapporter. Mina en crevait de dépit et n’osait plus me frapper sur le

dos jusqu’à me faire tousser.

Je voudrais savoir, Wouter, si tu es blond--nous sommes tous blonds chez

nous--et si tu as des yeux bleus: nous avons tous des yeux bleus. Père

est Frison; là-bas les yeux sont bleus comme le ciel. Je suis beaucoup

plus à l’aise avec les gens qui sont blonds et qui ont des yeux bleus.

Je crois qu’ils sont comme moi, et qu’ils aiment et détestent ce que

j’aime et déteste.

Puis, es-tu grand ou petit? Père est grand et mince et peut sauter à

pieds joints sur la table quand il se trouve devant. Je voudrais

beaucoup que tu ne sois pas petit et gras. Ah non, ah non! Nous sommes

tous comme sur des échasses et montons les escaliers quatre à quatre...

Peut-être que cela vient aussi de ne pas trop manger... Quand Mina a un

service où elle mange beaucoup, elle devient plus grosse et plus

mauvaise, et ses poings s’abattent sur nous plus brutalement. Nous avons

des voisins diamantaires: ils sont dix fois plus insolents que les

autres, et osent tout, et ont moins pitié, quand nos enfants crient de

faim et de froid, que ceux qui ont quelquefois faim et froid eux-mêmes.

Oui, si tu as des yeux bleus, alors de loin, en venant vers toi, je

verrai déjà ce que tu penses de moi ou ce que tu vas me dire. Avec père,

je peux causer sans parler; avec mère, moins, ses yeux sont bruns; et

père également me comprend et me répond quand je lève le regard vers

lui. Ainsi il y a moyen de tout se dire sans que personne s’en

aperçoive. J’adore cela. Si, devant ta mère et ton frère Stoffel, je

puis te parler ainsi, ce sera bien, car, si je dois parler haut, ils ne

m’aimeront pas et ils sentiront bien que, de vous tous, je t’aime toi

seul. Que ce sera délicieux, Wouter, quand, toi et moi, nous sentirons

de même l’impression que nous font les gens et les choses! Ah! que je

t’attends, que je voudrais que tu viennes!

Quand je me promène avec Mina et que je dévisage tout d’un coup un jeune

homme pour voir si c’est toi, elle me dit: «Créature enfantine, pense

plutôt à te moucher qu’à regarder les garçons; du reste aucun homme ne

voudra jamais de pareille sauterelle!» Cette menteuse! Je suis sûre que

tu me voudras tout de suite et que tu regardes, comme moi, autour de

toi, si je n’arrive pas...

Je devais accompagner la première dans un pensionnat de jeunes filles,

pour faire choisir des chapeaux. Elle me fit marcher à cinq pas derrière

elle, les deux caisses me frottant jusqu’au sang. Elle était habillée

d’une robe grise garnie de biais bleus, à petite tunique entourée d’un

volant, arrondie devant et relevée en un grand pouff derrière; la robe,

très courte, laissait voir des bottines à lacets, en lasting mordoré, à

bouts carrés et à hauts talons, très usagées. Elle avait des sourcils

jaunes, des yeux verts à longs cils blancs; une haute coiffure blond

maïs, à frange sur le front et accroche-cœur près de l’oreille,

surmontée d’un chapeau gris dit «Pamela», garni de rubans bleus et

roses; des gants de fil très sales et usés, à trous; une toute petite

ombrelle de coton blanc, à haute canne. Elle marchait devant moi, le

corps jeté en avant, à cause de ses hauts talons, raide et importante.

Les messieurs lui souriaient beaucoup.

Arrivés sur l’Oudezydsachterburgwal, elle me fait monter un haut perron,

sonne, et nous entrons par une porte entrebaillée... Mais que fait-elle,

mon Dieu! c’est une boîte!... Les femmes sont toute la journée à la

fenêtre et devant la porte, aguichant les hommes; elles me regardent

chaque fois que je passe.

On nous fit entrer dans une chambre de côté. Deux femmes étaient là,

dont une très vieille. J’ouvris les caisses. Elles s’écrièrent

d’admiration, et on essaya. Elles avaient des coiffures un peu trop

basses: la première releva les peignes.

--Voilà! ainsi, il va admirablement à madame... ce chapeau blanc fera

ressortir la fraîcheur de madame.

--Vous avez raison, je prends celui-ci.

Une dame entr’ouvrit la porte.

--Peut-on voir?

--Oui, venez donc.

Trois autres suivirent. J’ouvris de grands yeux et regardai la

première... Qu’est-ce que je vous disais? ce sont des putains... Elles

sont chic, par exemple: des robes de soie, de hautes coiffures blondes

et brunes, et quel teint! Je sais que c’est du fard, mais quel parfum!

Elles essayèrent tous les chapeaux.

--Oh! ce gris à myosotis...

--Moi, je prends celui à rubans jaunes, avec les roses.

Une me leva le menton:

--Hum... quel âge as-tu?

--Treize ans.

--Encore deux ou trois ans et elle sera exquise.

Elle me donna des jujubes.

La première était affairée: elle essayait, tirait une bouclette sur une

tempe, fichait le «Pamela» sur le sommet de la tête, en le faisant

pencher en avant. Enfin elle vendit cinq chapeaux au lieu de deux.

C’étaient des chapeaux à douze florins pièce, et l’on payait tout de

suite. Moi, je reçus vingt-cinq _cents_ et encore des jujubes.

Une fois sur le canal, je dis:

--Mais c’est un bordel, je croyais que nous allions à un pensionnat de

jeunes filles.

--Oh! nous appelons cela ainsi, pour ne pas employer le vilain mot que

tu viens de dire.

--Mais que direz-vous alors pour un vrai pensionnat?

Puis j’ajoutai:

--Je ne savais pas que la patronne vendait à des putains.

--Oh! mais elles sont chic: des chapeaux à douze florins, beaucoup de

grandes dames ne les ont pas. Nous n’irions pas au Zeedyk, tu

comprends... Du reste, tu as entendu, avec une d’elles j’ai parlé

français.

Ça, c’était vrai, et elles étaient tout à fait comme il faut, et

gentilles, et qu’elles sentaient donc bon! Pourquoi dit-on toujours

qu’elles sont ignobles et communes? Encore un mensonge...

Arrivée au pont, elle me fit de nouveau marcher derrière elle. Les

patrons furent dans la joie qu’on eût vendu les cinq chapeaux les plus

chers.

Le soir, quand je racontai la chose chez nous ma mère dit aussi que

c’était chez ces femmes qu’elle vendait le mieux ses collerettes et ses

mouchoirs de dentelles, et qu’elles étaient généreuses et bonnes, que

plus d’une fois elles l’avaient fait boire et manger et lui avaient payé

plus qu’elle ne demandait.

--Mais alors?... Une m’a dit: Dans deux ou trois ans... Mina a trois ans

de plus que moi: pourquoi ne se fait-elle pas putain?... Je croyais

qu’elles fouillaient les poches des hommes... La première leur parlait

avec respect. Ce n’est pas comme à la femme de journée, qu’elle appelle

«paresseux animal», quand l’atelier n’est pas en ordre assez tôt.

--Toi, créature enfantine, parle de ce que tu comprends, et ne tiens pas

ce stupide langage devant Mina: Dieu sait ce qu’elle se mettrait en

tête!...

--Mais...

--Tais-toi ou...

Je ne dis rien à Mina, mais simplement parce que je la détestais et que

je n’aurais pas voulu qu’elle eût de si beaux vêtements ni qu’elle

sentît si bon...

J’avais dû enlever la poussière de la chambre de l’étudiant et avais

longuement lu _Woutertje Pietersen_. Je ne pouvais m’en arracher.

--Kééééé! Kééééé!

Je dévale l’escalier.

--Sotte fille, arrive donc. Vite, vite, pèle les pommes.

Je m’installe, le panier sur les genoux. Corry quitta la cuisine.

Woutertje! Woutertje! je suis Fancy... Non, je suis... Femke... Elle est

blanchisseuse, moi... j’apprends les modes. Tes sœurs faisaient des

bonnets; des chapeaux, c’est plus chic; je serai aussi une demoiselle,

comme toi tu es un jeune monsieur. Ton père vendait des bottines de

Paris. Mon père... mon oncle Martin va nous acheter un cheval et un

fiacre: alors mon père sera patron comme le tien... et tu vois, nous

serons très bien ensemble. Nous lirons à deux _Glorioso_, car, tu sais,

je lis tout ce que je puis attraper... Chez nous, on ne parle pas

toujours de la Bible, comme chez toi; nous sommes catholiques comme

Femke... Femke... Keetje, il y a aussi un K dans mon nom; oui, Keetje...

et la fièvre, je l’ai aussi très souvent, ce qui nous donne à tous les

deux un teint de la ville. Et ma mère et Mina disent aussi toujours que

je suis enfantine et arriérée, et qu’elles ne savent que faire de moi.

Oui, ma mère et Mina, comme chez toi ta mère et Stoffel; seulement Mina

est une sœur et Stoffel un frère...

Mais pourquoi ne dis-tu pas: «Moe»? Des gens comme vous ne disent pas

«mère». Quand mon père sera patron, je dirai: «Pâ et Moe...» Nous

n’avons pas de Leentje pour raccommoder les vêtements. Mère... Moe fait

tout elle-même, mais alors nous prendrons Mietje: c’est une orpheline de

l’Orphelinat catholique, elle n’a personne et vient chez nous le

dimanche...

Et nous pouvons très bien faire la route ensemble le matin, toi pour

aller dans ta maison de commerce du Zeedyk, et moi pour venir ici. Je

tâcherai d’être propre... tu sais, ce n’est pas ma faute si j’ai des

poux, je me peigne, mais les enfants en ont et me les passent... Et nous

irons ensemble hors de la Porte des Cendres... Oh! je cirerai mes

bottines, je garderai mon tablier blanc du dimanche propre, et

j’arrangerai mes cheveux à l’anglaise. Mon chapeau de première

communion, il ne faut pas y penser, il est aplati... Et nous irons sur

le petit pont de bois, et le moulin fera: «Karre, karre, krakra... Il y

avait une fillette endormie dans le gazon. Si c’était Fem... Keetje...»

Tu sais, les Emma et les Betsy, avec leurs robes de mousseline et des

fossettes dans les joues, elles sont trop petites maintenant pour toi...

Quand père aura le cheval et le fiacre, mère m’achètera une robe de

cachemire bleu de ciel et des bottines en lasting brun jusqu’aux

mollets, avec des lacets de soie blanche... Beaucoup de garçons ont

couru après moi pour m’embrasser, mais je criais... toi, tu peux, je ne

crierai pas... Rarakarakara... Si c’était Fem... Keetje...

Je divaguais ainsi quand le patron vint dans la cuisine. Il en fit le

tour, me regarda et entra dans la cave aux charbons.

--Keetje, viens donc ici.

Je me levai et y allai.

Il m’empoigna, me colla au mur, colla sa bouche sur la mienne, fouilla

de sa main libre entre mes jambes. Il eut deux ou trois soubresauts,

puis me lâcha et remonta l’escalier.

Je me rassis sur ma chaise, le panier de pommes sur les genoux. J’étais

si drôle et tremblais tellement que je mis à pleurer, la tête sur les

fers du fourneau. Corry entra.

--Qu’as-tu à pleurnicher?

--J’ai mal.

--Où?

--Au ventre.

--Es-tu déjà grande fille?

Je la regardai.

--Mais tu sais bien la grandeur que j’ai...

--Niaise, ce n’est pas ça... perds-tu du sang tous les mois?

--Moi? Non... Mais Mina. Seulement Mina est une sale bête.

--Dis donc, sotte créature, toutes les femmes ont cela, c’est que tu

n’es pas encore sèche derrière les oreilles. Tu auras encore mangé trop

de pelures de pommes...

La patronne m’avait chargée de ranger les boîtes à fleurs, que des

clientes avaient mises sens dessus dessous. J’adorais ce travail. Toutes

les guirlandes et les piquets qui me passaient par les mains, je leur

donnais une destination sur la tête de nos enfants, de moi-même, de ma

mère et même de Mina. Je nous en couronnais tous et, quand nous étions

parés, j’en faisais des bouquets, des corbeilles que je plaçais sur la

table ou que je suspendais au plafond ou dans des coins de chambre,

comme je les avais vus dans des maisons où je portais des chapeaux.

Une dame et trois demoiselles entrèrent.

--Fillette, voulez-vous appeler la «demoiselle»?

J’allai avertir la patronne.

--Je désirerais voir des chapeaux pour mes filles.

--Dans quel prix, s’il vous plaît?

--Dans les prix de trois florins. Il m’en faut trois: vous me ferez une

différence.

--Keetje, ouvre donc cette caisse et passe-moi les chapeaux.

J’entendais à son ton que ce n’était pas la peine d’appeler la seconde,

qui était en même temps vendeuse et était occupée à faire des notes que

je devais aller présenter; qu’elle expédierait cela bien vite elle-même.

Je sortis les chapeaux tout faits, accrochés à des clous à l’intérieur

d’une grande caisse d’emballage. Mais la dame ne se laissait pas

expédier: elle les essayait et réessayait à ses filles; elle débattait

les prix, jugeait les fournitures, tout cela en un beau langage et très

tranquillement.

Les dames du Canal des Seigneurs, seules, s’expriment ainsi, pensais-je,

mais elles ont d’autres robes et d’autres bottines. Celles-ci sont

rapées à souhait, et pâles et jaunes: ce sont des rats tondus. Je vois

ce que c’est: «un demi-quart de beurre monté en copeaux, car Mâ

reçoit...»

La dame arriva à avoir pour neuf florins trois chapeaux qui, l’année

précédente, en coûtaient quatre chacun. Elle les croqua d’une main

adroite, et ils furent à la mode. Je devais les livrer l’après-midi

même.

--Non, ces pingres, fit la patronne, et il faut les appeler «madame»!

Monsieur est officier et elles doivent aller à une garden party. Ah!

misère, sans doute avec des robes faites par elles-mêmes... je connais

ce genre: pour la garden party, madame se fera excuser, elle aura une

migraine, mais en réalité pas de robe, et les filles iront avec le père

en grande tenue... Keetje, tu ne remettras les chapeaux que contre

paiement, sinon je pourrais droguer.

J’y fus, on me paya, mais je ne reçus pas de pourboire... Rats tondus,

va, ça a des gants pour nettoyer, ah! là là, quel froid caca!

Je rentrai.

--Ah! on t’a payée, je craignais une bêtise de ta part: jamais à ces

sans-le-sou il ne faut rien laisser sans paiement.

Tout d’un coup ma rage se concentra sur la patronne et je fulminai en

dedans: «Ah les sans-le-sou, les sans-le-sou! c’est comme quand nous ne

pouvons pas payer le loyer, alors aussi nous sommes des voyous; même nos

petits enfants sont une bande de sales gosses qu’il faudrait dresser.

Cette dame parle comme une comtesse, et il fait très propre chez elle.

J’ai vu par la porte entr’ouverte qu’une demoiselle jouait du piano;

l’autre lisait à haute voix de l’anglais ou peut-être du français, et la

troisième ôtait les poussières avec des gants d’homme et un mouchoir

autour de ses cheveux blonds pour ne pas les empoussiérer... Et elles

étaient très jolies, oui, très jolies, et vous et la première, vous êtes

comme les espèces de l’autre jour. Elles étaient bien, n’est-ce pas,

celles-là? cinq chapeaux à douze florins!!!

Je m’assis derrière le comptoir, ruminant ma rage.

Un jeune homme entra. Il m’offrit en allemand des vieilles boîtes de

carton à acheter. J’allai chez la patronne.

--Es-tu folle? retourne vite au magasin: c’est un vagabond sans doute ou

un voleur.

Je rendis les boîtes, le jeune homme sortit. Ce doit être un déserteur

allemand, me disais-je,--mon père nous en parlait tous les jours,--il

est sur le pavé sans nourriture.

Je fouillai ma poche; j’avais encore deux «cents». Je courus, toute

tremblante, derrière le jeune homme et les lui remis. Il ôta son chapeau

en disant: _Danke schön!_ Je me sauvai sur les cabinets pour pleurer

longuement.

Un matin, je rentrais de courses. Je me laissai glisser le long de la

rampe jusque dans la cuisine. J’y trouvai Corry et le patron bouche

contre bouche: lui, les mains sur le dos, le corps et la tête penchés en

avant; elle, les poings sur les hanches, et aussi penchée en avant. Il

se décollèrent; il se sauva en bougonnant.

--Ah! sotte fille, tu nous mouchardais, tu ferais mieux de te laver les

oreilles... Voilà les pommes, tiens, prends cette grosse pour toi, et

pèle les autres aussi épaisses que tu voudras, mais fais vite... Tu

comprends, j’en ai assez de changer toujours de place, et je puis bien

lui faire ce petit plaisir. Il ne réclame pas quand les pommes ou les

poires ne sont pas assez cuites... Allons, sois gentille comme une

grande fille, ça ne fait de mal à personne et ne regarde ni la patronne

ni la première... Oh! la seconde est trop bonne fille, jamais elle ne

ferait du tort à qui que ce soit... Je suis maintenant si bien habituée

ici...

Et voilà que les larmes coulaient sur ses joues.

--Na! Corry, je ne suis pas une rapporteuse, la patronne peut se

fouiller...

Je traversais avec mes boîtes le quartier juif. Je rencontrai une grande

avec qui j’avais été à l’école: elle était fille de blanchisseuse. Mon

Dieu, si c’était Femke... Mais non, elle est jaune et pâle, et Wouter

n’aimerait pas des yeux qu’on n’ose pas regarder en face... et elle

s’appelle Rika.

--Que deviens-tu, Keetje?

--J’apprends les modes.

--C’est-à-dire que tu es commissionnaire: tu livres les chapeaux chez

les clients. Ma mère a aussi une commissionnaire pour porter le linge,

mais elle n’apprend rien du métier: quand elle a fait les courses, elle

nettoie... toi aussi, sans doute? Moi, j’ai appris le métier de ma mère:

je suis repasseuse.

--De là, sans doute, que tu es si jaune et si creusée?

--Oh! je sais que je suis laide... c’est ce que tu veux dire, n’est-ce

pas? Cela ne fait rien, j’ai quand même une «meue»... Quels grands yeux

tu ouvres! Tu appelles ça encore une «pissie»... Quand on est grand,

cela change de nom... Pour les hommes, c’est ce qu’il faut avoir: qu’on

soit laide ou belle, peu importe, pourvu que vous ayez cela... Toi, avec

tes cheveux comme un canari et ta bouche comme une framboise, tu crois

tout avoir... Dans deux ou trois ans, quand tu seras grande comme moi,

tu verras que, pour les hommes, c’est cela qu’il faut avant tout...

Veux-tu des vinaigrés?

Elle me paya à la charrette d’un Juif des morceaux de concombres

vinaigrés et en mangea elle-même une demi-douzaine.

--Tu comprends, s’il y a une réclamation pour les cols ou pour les

chemises d’homme, j’y vais moi-même: les hommes sont généreux. Je mange

l’argent qu’ils me donnent avant de rentrer: ma mère me tordrait le cou

si elle en trouvait sur moi. Seulement, quand je reste trop longtemps ou

qu’elle sent que j’ai mangé des vinaigrés, elle me fouille et me rosse.

Mais je me dis: «Tape, ma vieille, tu ne peux quand même pas m’ôter ce

que tu m’as donné en naissant...»

Elle me quitta au coin d’une rue.

--Tu vois, quand tu seras grande, ne laisse pas moisir cela: autant être

aveugle...

Alors, Wouter, on disait déjà, quand tu étais petit, que c’était une

vulgaire ritournelle de rue. Oui, aujourd’hui, il n’y a que les femmes

du Jordaan qui la chantent, en endormant leurs enfants, on bien une

vieille femme pendant qu’elle attache les tiges de sa plante grimpante.

Moi, je la connais bien aussi, tu sais, Wouter; je puis te la chanter,

cela te rappellera le temps où l’orgue la jouait sur les canaux:

Jolies filles, jolies fleurs...

D’une jolie fille je suis venue,

Une jolie fille m’a ravi mon cœur,

Pour ce, j’aime toutes les jolies filles.

Si je pouvais avoir toutes ces jolies filles,

Je les enfilerais à une cordelette,

Je les salerais dans un tonneau,

Oh! si j’avais toutes ces jolies filles...

Quand je serai mort, elles m’enterreront;

Elles me porteront au cimetière;

Elles écriront sur mon tombeau:

Ici repose le jeune homme

Qui aimait toutes les jolies filles.

Tu entends, Wouter, que je la sais. Mais nous disons «enfiler à un fil»,

et non «mettre en tonneau» mais «saler dans un tonneau». A cela près,

c’est la même chose.

Eh bien, Wouter, vois comme c’est agréable. Nous connaissons les mêmes

chansons, nous ne sommes pas des étrangers. Mina dit que je suis comme

les vieilles femmes, parce que je demande à mère de m’ouvrir le tiroir

où sont les bonnets de quand nous étions petits et parce que j’aime tout

d’il y a longtemps... Le bonnet à floches que tu avais sur la tête quand

tu étais convalescent, mes petits frères le portent aussi: un

«bakkertje»; n’est-ce pas amusant, ça? c’est comme si l’on s’était

toujours connu... Et maintenant je chanterai souvent: «Jolies filles,

jolies fleurs...» parce que tu l’as entendu chanter souvent aussi.

C’est comme voyager, Wouter. Oui, je voudrais voyager comme dans les

livres, mais je voudrais revenir, chaque fois revenir... J’ai été une

fois pendant trois jours à Haarlem, chez une tante: quand je suis

rentrée, je suis allée me promener par toute la ville, pour voir si tout

était encore en place; j’étais contente, contente, mais je pleurais

presque... Je te dis ça à toi: à la maison ou ici, j’en attraperais des

«créature enfantine» ou des «sotte fille»...

Quand je lis des voyages, je ne lis jamais qu’il y a des canaux dans les

villes... Alors, qu’est-ce qu’il y a à la place de l’eau? Ce sont donc

tout rues, et on n’a pas de barques qu’on fait avancer en poussant la

gaffe? Et pas de marché sur l’eau? Et en hiver, quand il gèle, où

va-t-on patiner et faire des glissades? Et où sont les échoppes où l’on

peut se réchauffer et boire du lait de sauge chaud, quand on a de

l’argent? Ça ne doit pas être gai comme ici... Non, il faut revenir...

Vois-tu, quand j’habite depuis un temps un quartier, j’y aime tout le

monde et je m’y sens comme à la maison; même il y a des maisons où je me

sens mieux. Chez nous, tu comprends, avec tous ces enfants, c’est

continuellement sens dessus-dessous; puis il y a beaucoup de bruit, et

je n’aime pas le bruit. Mais nous avons des voisins chez qui tout est en

ordre, et où il y a des petites tasses sans anse et sans sous-tasse, sur

des planchettes, et des images dans des cadres d’il y a longtemps. Si

j’y touche, la voisine me dit: «Keetje, prends, garde, c’est la tasse

dans laquelle buvait ma grand’mère» ou: «C’est le grand’oncle de mon

mari qui a rapporté cette image des Indes.» Alors, tu comprends que j’ai

du respect et que je n’y touche plus... Chez nous, il n’y a rien d’il y

a longtemps, que le tiroir aux bonnets.

Nous ne pouvons jamais rester six mois de suite dans le même quartier,

parce que mère aime à habiter près de l’écurie de père: ainsi il ne doit

pas passer par trop d’estaminets pour rentrer. Les premiers jours de

notre nouvelle installation, je suis toute perdue et je reviens toujours

dans mon ancien quartier. Ainsi, maintenant nous devons encore

déménager, mais nous allons retourner dans une impasse où nous avons

déjà habité: j’y connais tout. J’aime cela, Wouter, je n’en peux rien...

Père, lui, n’a jamais tenu en place; il allait toujours ailleurs,

toujours ailleurs... Nous avons habité toutes les villes de la Hollande.

D’abord, il s’y trouvait bien; mais bientôt nous devions faire des

dettes, parce qu’il ne gagnait pas assez; puis il se saoulait, perdait

sa place, et il quittait la ville. Quand il avait trouvé de l’ouvrage,

il nous faisait venir: à peine étions-nous là qu’il était de mauvaise

humeur. Enfin ça n’allait jamais... il fallait toujours partir, et je

déteste partir: ça me fait trembler et avoir peur je ne sais de quoi.

Maintenant qu’oncle lui a procuré le cheval et le fiacre, ça ira mieux,

nous resterons au moins à Amsterdam... Toi, tu n’as jamais quitté

Amsterdam. Tu voudrais voyager? Tu ne sais pas ce que c’est: tous

entassés dans une charrette ou au fond d’une barque...

--???

Ah, tu veux voyager comme les princes, dans des voitures dorées, ou

porté dans des hamacs par des esclaves noirs et nus, ou en marchant avec

des bottes de sept milles. Je n’ai jamais vu voyager comme cela, mais

notre manière, la vraie, est horrible... Et pourquoi voyager loin?

Allons nous promener jusqu’au Half Weg ou jusque dans le Meer et à

Bloemendael: on revient si fatigué, comme si l’on était allé aux Indes,

et alors on se met à l’aise devant sa table, en buvant du thé et

mangeant une tartine, et l’on raconte, par la fenêtre ouverte, aux

voisines, tout ce que l’on a vu.

--???

Oui, dans l’île de Crusoé, mais, là, il s’était fait un chez soi: ça, je

le veux bien, mais pas toujours partir, et aller et venir... Avoir toute

une île pour nous deux, ce serait merveilleux... Ah! j’aurais peur

cependant... Quand je rentre dans ma rue, je suis tout de suite bien

aise et tranquille, et je ne sais si je sentirais cela dans cette île...

J’ai une petite boîte avec des cailloux blancs, ramassés il y a

longtemps à la Haute Digue. Eh bien, je les aime, surtout parce que je

les ai depuis longtemps, et plus je les ai, plus je les regarde... et

chaque fois ils me semblent plus blancs... Que veux-tu que me fassent

tous ces objets étrangers? Je veux bien les regarder, mais ne puis les

aimer... J’ai gardé une poupée de ma petite sœur qui est morte, et

sais-tu pourquoi je l’aime? La dernière fois qu’elle a joué avec cette

poupée, elle avait du sirop à ses doigts, et toute la poupée est maculée

par les petits doigts de ma sœurette. Eh bien, pour ça, je l’aime et je

la garde, et je ne voudrais pas la laver...

--Kééééé! Kééééé!

C’était la voix étouffée de la seconde. Pourquoi vient-elle me trouver

ici dans l’appartement de l’étudiant?

--Keetje, veux-tu porter une lettre pour moi au Zeedyk, chez le

pharmacien, près du Nieuwe Markt? C’est pour l’aide-pharmacien, un petit

pâle...

J’eus un choc. Chez le pharmacien du Zeedyk... Si c’était le même

aide?... Je ne puis cependant refuser...

--Je veux bien. Que faut-il dire?

--Rien. Tu remettras la lettre et tu diras, avec mes compliments, qu’il

doit te donner cinq _cents_.

--Je déposerai la lettre dans la caisse aux chapeaux, car ma poche est

toute petite.

--Non, pas dans la caisse: la patronne pourrait la voir et le dirait à

ma mère. Tiens, mets-la sur ta poitrine.

Elle glissa elle-même la lettre entre mon corsage et ma chemise.

--Là! ne la perds pas. Et ne la donne qu’à lui-même, et ne dis rien à

personne. Ma mère ne veut pas que je fréquente ce garçon, parce qu’il

est catholique et qu’il est un monsieur. Il ne m’épousera jamais,

dit-elle. Je dois prendre un mari calviniste, ou elle me renie: alors

que veux-tu que je fasse? Je dois bien me livrer à des cachotteries.

Kee, tu es presque grande, tu dois comprendre, ne me vends pas. Lui

verra tout de suite, à la caisse, que tu viens d’ici et de ma part. Sois

rusée, tu sais: ne la donne pas au gros monsieur, c’est le patron.

--Non, mademoiselle, je connais ça, la commission sera bien faite, et

personne n’en saura rien.

En bas, j’emballai les chapeaux. J’y ajoutai les quittances et, sous le

papier du fond, le petit sac pour l’argent, et je me mis en marche.

J’allai d’abord au Zeedyk pour la lettre. Comment la remettre? Je ne

puis entrer. Je vais en tout cas la prendre en main... Je l’ôtai de mon

corsage... Mon Dieu! si Willem allait sortir...

La porte du magasin avait une grande vitre. L’aide--ce n’était pas le

même--était occupé à servir un client. Quand celui-ci fut parti, je me

mis sur le perron, devant la porte, à lire des noms de pilules affichés

sur la vitre: «Pilules Holloway! Pilules Holloway!» lisais-je à haute

voix. Le jeune homme aperçut la caisse avec le nom de la maison; il me

regarda fixement. «Pilules Holloway, pilules Holloway» criais-je, en

suivant du doigt sur la vitre, où je laissais des traces... Bette va

rager, elle pourra laver les carreaux... Pourquoi ne vient-il pas me

chasser? Je pourrais lui passer la lettre... «Pilules Holloway, pilules

Holloway!»

Les rideaux de la chambre intérieure s’écartèrent et mon ancien patron

fit signe de me chasser. Le jeune homme ouvrit la porte; je lui fourrai

ma lettre dans la main. Il devint tout rouge, la froissa complètement en

l’enfermant dans ses doigts. Je partis... Oh, mais mes cinq _cents_?

Elle a dit que je puis les demander, avec ses compliments... Je

retournai et, cachée de côté de façon qu’on ne pût me voir de la chambre

intérieure, je lui fis de mes cinq doigts le signe de cinq, puis ajoutai

le geste de compter de l’argent. Je le vis fouiller dans sa poche. Alors

je m’approchai de nouveau et me remis à lire «Holloway, Holloway», en

faisant des doigts sur la glace... Bette sera furibonde... Le jeune

homme n’attendit pas les ordres du patron: il sauta sur la porte comme

pour me chasser et laissa tomber une piécette en argent de cinq _cents_.

--Avec ses compliments, murmurai-je.

Puis, à haute voix:

--Peuh! quel embarras! ne puis-je pas lire?

Je fis glisser du pied la piécette hors de la vue du patron, et la

ramassai.

Je continuai à porter les chapeaux et reçus encore vingt _cents_ de

pourboire chez quatre clients... Bonne journée, cela me fait un

_kwaartje_.

En rentrant, la seconde me regarda anxieusement.

--C’est fait, fis-je, d’un battement de paupières.

--Kééééé! Kééééé!

Je remis vite le livre sur le rayon et descendis tout agitée.

--Que fais-tu donc toujours si longtemps là-haut, sotte fille? Vite, ce

sont des poires qu’il veut aujourd’hui, pèle-les.

--Comment ne se fatigue-t-il pas de manger tous les jours des pommes ou

des poires? fis-je.

--Il ne s’en fatigue pas plus que toi de manger les pelures. Puis, si tu

crois que c’est pour son plaisir. Non, petite cruche, s’il n’en mange

pas tous les jours, il ne va pas, voilà! Dépêche-toi, les poires doivent

cuire plus longtemps que les pommes.

Elle alla chez le boucher. Je m’assis près du fourneau. En pelant les

poires, ce que je venais de lire me revint à la mémoire.

Cette sale demoiselle Laps! Venir ainsi, sous un faux prétexte, chercher

Wouter, et cela tard dans la soirée; puis lui faire manger des pommes de

terre rissolées et boire du Focking! Je connais le nom de cette maison:

il y en a une au Nieuwendyk, je crois...

Et se mettre contre toi... et vouloir que tu ôtes ton habit, puis

t’appeler son propre Wouter, et t’embrasser: quel torchon!... Sais-tu ce

qu’elle voulait? Elle voulait faire des saletés avec toi... Oh Wouter,

pourquoi n’es-tu pas parti? Moi, quand les garçons m’attrapent et vont

sous mes jupes, ils ne sont pas encore à mes genoux que je sens un choc

par tout le corps, et alors je crie, je me débats jusqu’à ce qu’ils me

lâchent. Voilà comment tu aurais dû agir! Mais peut-être n’as-tu pas

senti ce choc... Ce choc, il me rend toute tremblante; je voudrais

l’avoir souvent, mais il me fait me débattre comme si le feu était sous

mes jupes... Toi, Wouter, qu’as-tu fait? Oui, je ne sais pas très bien,

mais tu aurais dû crier et te débattre.

Une fois, un garçon me tenait si fort qu’il est arrivé entre mes jambes.

Il m’a lâchée tout de suite, en disant: «Tu n’as pas de poils.» Je te

demande un peu: qu’est-ce qu’il voulait, cet imbécile?... J’ai demandé à

Rika. Ah! cette Rika, quelle malpropre! Elle m’a regardée, tout ébahie:

«Quoi, tu ne sais pas?» Nous étions au Plantagie. Elle s’est accroupie

derrière un arbre; elle m’a dit: «Regarde.» Alors j’ai regardé... Je me

suis encourue. Elle m’a rattrapée... Je lui ai dit qu’elle était sans

doute une sale fille pour être arrangée ainsi. Elle a ri, en disant que

dans un an j’en aurais autant... Ah bien non, je ne veux pas, je ne veux

pas! Elle m’a traitée de bébé à la mamelle: «Tu joues sans doute encore

à la poupée...» La poupée, Wouter... oui, comme Omicron, dont la poupée

s’appelle Orion, le dimanche, au grenier, quand Mina ne me voit pas. Je

les ai toujours tant aimées, mes poupées: pourquoi tout d’un coup, parce

que j’apprends les modes, ne les regarderais-je plus? Le dimanche,

seule, je les habille et les déshabille encore; mais je ne voulais pas

dire cela à Rika.

--Tu sais, fit-elle, aucun homme ne voudra jamais de toi, excepté les

vieux, si tu restes rase: du reste, que tu le veuilles ou non, cela

poussera...

Eh bien non, cela ne sera pas. Elles sont toutes ignobles... Corry qui

dit que je dois perdre du sang tous les mois... J’ai trouvé Mina au

grenier, qui faisait danser dans ses mains de tout petits tétons qui lui

sont poussés: sa figure rayonnait comme si elle avait ouvert sa

tirelire.

Qu’est-ce qu’elle peut faire de cela? Je comprends mère, qui doit

allaiter continuellement des enfants... Le lait... mon Dieu, d’où

vient-il?... Ah, je ne veux pas de tout ça: je veux rester lisse et

propre comme je suis... Pouah! Wouter, je voudrais n’avoir que ma tête

sur un bloc de bois...

Quand tu as vu Femke dans ce cabaret, elle t’a appelé... frère. Ça,

c’est bien, elle est comme il faut, mais cette Laps!... Et tu n’étais

même pas fâché... Wouter, je suis Femke, ne va plus chez Mlle Laps! Oh

que je voudrais que tu n’ailles plus chez cette charogne! J’ai, comme

toi, des hauts-le-cœur de son vilain gros corps, et elle est aussi

vieille que ta mère: alors crie et débats-toi...

Tu ne peux rien dire chez toi. Jamais je ne parle de tout cela, ni à ma

mère, ni à mon père... Tu peux compter que, moi, je me débattrai encore

plus, maintenant que je suis Femke, ta propre Femke... Keetje ou

Femke... Alors, toi, tu ne dois plus penser à Fancy, ni à la princesse

Erika, ni à Zietske Holsma... seulement à Femke, comme moi, je ne

penserai qu’à toi, Wouter.

J’étais réconfortée: il me semblait que Wouter n’irait plus chez cette

hypocrite de Laps, après sa conversation avec le docteur Holsma--encore

un nom qui ressemble au mien... J’aurais voulu remonter lire la suite,

mais l’étudiant était maintenant dans son appartement et il me fallait

attendre le lendemain.

Corry entra.

--Mettons vite les poires sur le feu... Mon Dieu, on n’arrive pas à

quitter ce boucher une fois qu’on y est. Allons, sotte fille, tu as

encore le feu aux joues d’avoir mangé toutes ces pelures; ce n’est pas

toi qui dois ne pas aller... Dis donc à ta mère de te donner un bain de

pieds: il est temps qu’elles te viennent... Monte maintenant et ne

raconte pas que je viens seulement de rentrer. Je leur ferai croire que

ce sont des poires dures, qu’il n’y a pas moyen d’avoir cuites...

J’allai, avec la première, au Canal des Empereurs faire choisir des

chapeaux. C’était une jeune dame brune et pâle qui devait choisir. Elle

portait une robe beige, très étroite de jupe, avec une tunique relevée

en pouff, le corsage court à petites basques. Elle prit un chapeau de

paille, couleur naturelle, garni de velours noir et de roses roses. Elle

le tourna dans tous les sens, s’en coiffa et, en se mirant, le croqua.

--Ça vaut mieux, fit-elle, donnez-moi des ciseaux.

Et elle enleva les roses.

--Voilà ce qu’il faut: ces roses le rendent vulgaire. Vous me mettrez à

la place deux choux de velours noir. Vous voyez...

Et se tournant vers la première:

--C’est beaucoup mieux: c’est ainsi que je le veux.

J’étais étonnée: en effet la dame, sans les roses, était plus fraîche et

plus distinguée. Elle essaya un autre chapeau sur le devant de sa haute

coiffure.

--Il faudra me faire cette forme-là en gaze brune coulissée, avec des

nœuds noués en beau satin du même ton. Voilà, tâchez que je les aie pour

après-demain au plus tard.

Et elle sortit de la chambre. Une demoiselle, qui avait donné les

ciseaux et qui portait un petit bonnet de tulle blanc avec une rose

piquée de côté, et un petit tablier à bavette tout en broderie, nous fit

sortir.

La première était vexée. La dame ne lui avait pas laissé dire un mot,

avait simplement commandé et était partie.

--Peuh! pas de roses, pas de plume ni de boucle, simplement des rubans!

Sais-tu, Keetje, ce que c’est? Elle n’a pas le sou: quelqu’un qui a des

sous ne prend pas des chapeaux si simples. Elle a beau être comtesse,

elle ne doit pas avoir le sou. C’était bien la peine de me déranger

moi-même, tu aurais parfaitement pu faire la commission. Tiens, je vais

par ici; toi, tu dois prendre par là.

L’air décidé et sûr de soi de la dame m’avait impressionnée. Puis une

comtesse... elle pourrait bien avoir raison. Je veux voir...

J’entrai dans un couloir de magasin, où je savais que la porte du fond

avait une glace, et j’essayai tous les chapeaux: d’abord un avec des

fleurs, puis celui sans fleurs, puis un avec une plume, puis encore

celui avec des nœuds; et je vis que les chapeaux les plus simples

étaient les plus seyants.

Au milieu de mes expériences, la porte-glace s’ouvrit: un vieux monsieur

et une dame sortirent. Ils s’arrêtèrent, interdits; moi aussi, avec un

chapeau sur ma tête; alors, en pouffant, ils partirent.

Je remis le tout dans la caisse et m’en fus au Kattenburg porter un

chapeau que je ne pouvais laisser que contre paiement. Je ne reçus pas

de pourboire.

En revenant par le quartier juif, je m’entendis héler:

--Kee! Kee! attends donc.

C’était Rika la repasseuse, avec un panier à linge vide.

--Faisons route ensemble. J’ai rapporté du linge; on ne m’a pas payée,

sans cela... Dieu sait si j’ai envie de vinaigrés, l’eau m’en vient à la

bouche. Tu n’as pas d’argent?

--Moi! non, on ne m’a pas donné de pourboire.

--Mais tu as l’argent des chapeaux.

--Oui, d’un chapeau: six florins.

--Eh bien alors? viens, nous allons en prendre vingt-cinq _cents_.

--Oh non, je n’ose pas. La patronne m’a dit de ne livrer le chapeau que

contre argent: s’il manquait un sou, j’aurais des embêtements. Puis, ce

n’est pas à moi.

--Tu têtes encore? Si tu ne pouvais laisser le chapeau que contre

l’argent, c’est que c’est une mauvaise paye. Alors rien d’étonnant

qu’elle te donne vingt-cinq _cents_ de trop peu. Tu n’as qu’à dire

qu’elle voulait te faire revenir parce qu’elle n’avait que des billets

ou la somme moins vingt-cinq _cents_, et que tu as préféré accepter la

somme incomplète, quitte à aller chercher le restant un autre jour. Tu

comprends que la patronne n’ira pas à Kattenburg demander si c’est vrai,

et samedi tu le rendras sur ta semaine.

--Mais je donne ma semaine à ma mère: c’est juste le loyer.

--Oh d’ici samedi, tu recevras des pourboires.

Et, sans plus, elle s’arrêta devant une charrette de vinaigrés et piqua

dans les petits tonneaux. L’eau me vint aussi à la bouche et je piquai à

mon tour. La saumure nous dégoulinait du menton. Je changeai un florin

pour payer. Nous nous essuyâmes avec nos mains.

--Merci, tu sais... Je m’en vais vite, la prochaine fois c’est moi qui

paye.

La patronne me crut et dit que j’avais bien fait d’accepter, que sans

cela elle n’aurait jamais vu un sou.

--Tu n’as qu’à aller à Kattenburg un de ces jours pour les vingt-cinq

_cents_.

Wouter, comme c’est mal que tu n’as pas voulu reconnaître Femke chez les

Holsma, parce qu’elle est blanchisseuse. Alors, si moi je n’apprenais

pas les modes et si mon père n’avait pas son fiacre à lui, ce qui fait

que je suis fille de patron, tu ne voudrais pas me reconnaître si je te

rencontrais. Maintenant nous causons ensemble sur le petit pont de bois,

hors la porte des Cendres. Mais si, comme Mina, j’étais servante... Mina

est laide, elle a un nez où il pleut dedans, et elle me frappe sur le

dos. Puis elle ne sait rien faire de rien, ni mettre ses cheveux en

papillottes, ni faire un chapeau de poupée. Et elle ne dit pas tout.

Moi, en causant avec toi, je te dis tout; sans cela tu ne me connaîtrais

pas et tu pourrais croire que je t’ai trompé.

Ecoute... je n’apprends pas les modes... je fais les commissions, j’ôte

les poussières chez les étudiants et je pèle les pommes et les poires...

je mange les pelures... Puis, l’autre jour, le patron m’a appelée dans

la cave au charbon... il m’a fait très mal... Il a encore essayé de m’y

faire venir; comme je ne voulais pas, il m’a tirée, mais je lui ai mordu

les poings. J’ai encore pleuré et tremblé, mais il n’a pu me faire

venir... Corry, elle, ne le mord pas, ni la première... Puis chez nous,

Wouter, comme mon père boit toujours... nous ne pouvons payer le

boutiquier, ni le propriétaire, et... nous n’avons pas toujours à

manger... Pour le cheval et le fiacre qui viennent de mon oncle, mon

père doit tant donner par mois qu’il gagne moins que lorsqu’il était

cocher... J’ai dû porter ma robe de première communion au «Lombard»...

Avant d’être ici, je devais aller chercher la soupe à la distribution;

maintenant Hein va la chercher, mais il en épanche la moitié... Tu vois,

je ne suis pas une jeune demoiselle, comme toi un jeune monsieur... Non,

je suis une fille comme Femke... et tu ne voudras pas me reconnaître

quand tu me rencontreras... Na... Na... il fallait cependant que je te

le dise... Maintenant tu sais qui je suis...

Mais, Wouter, je deviendrai modiste... je regarde comment fait la

première. On m’a donné un chapeau qu’une dame avait laissé au magasin,

en se coiffant du nouveau; je l’ai arrangé pour moi. La seconde trouvait

qu’il avait de l’allure... la première disait:

--Oh, elle ne l’a pas appris: elle ramasse ça en nous voyant faire: il

ne manquerait plus qu’elle aille apprendre toute seule et en savoir

autant que nous, qui avons payé des années d’apprentissage.

Elle m’éloigne d’elle maintenant... Mais j’ai mes yeux... tu vois, je

serai modiste, et nous pourrions bien... en empruntant, ouvrir un

magasin. Ton père vendait des souliers... des chaussures de Paris...

c’est aussi avoir un magasin. Et cependant ta mère disait qu’il ne

savait pas tenir une alêne en main... Na! moi, je ne suis pas une

demoiselle: il faudra donc que je connaisse le métier...

Wouter, quand vais-je te rencontrer?... Pourvu que ce soit un dimanche,

quand j’ai mes cheveux à l’anglaise et un tablier blanc, et que je ne

sois pas avec cette traînée de repasseuse... elle, il ne faut pas la

vouloir: elle fait des saletés avec les hommes, et elle m’a fait

voler... Mais je l’ai rendu sur ma semaine. Alors j’ai encore dû mentir

à mère: j’ai dit qu’on m’avait fait payer une belle tasse que j’avais

cassée... Non, Wouter, plus jamais jamais, je ne ferai cela...

Toi, tu avais brocanté ta _Bible_ pour louer des livres: _Glorioso_...

J’ai demandé au cabinet de lecture, où je vais chercher des livres pour

ma mère, _Glorioso_. Ils ne l’avaient pas: ils m’ont donné _Gustave, le

mauvais sujet_... Ah que c’est drôle! il faut lire ça: mère a ri comme

une folle avec _yes, yes_... Je préfère cependant beaucoup les _Mystères

de Paris_ et les _Mystères d’Amsterdam_... Avant, j’étais Fleur de

Marie, mais Rodolphe est prince, il ne voudrait pas de moi: j’aime mieux

être Femke, et toi, Wouter... Oui, c’est mieux que Rodolphe, prince de

Gérolstein: tu vois d’ici qu’il ne peut être ni mon père, ni mon

amoureux... Comment ferais-je pour le tutoyer... et l’embrasser...? Je

voudrais que tu m’embrasses beaucoup, beaucoup, lorsque nous serons

seuls... Quand Mina a un amoureux, elle l’embrasse devant tout le monde,

je n’aime pas ça...

Et nous irons hors de la Porte des Cendres, et le moulin fera:

Warre, warre, wirre, wa.

Où est, warre, wirre, wa,

Wouter qui me sauvera.

Si c’était F... Keetje... et nous irons dans les prairies cueillir des

fleurs de beurre. Je sais tresser des couronnes et faire des guirlandes,

ma mère me l’a appris: elle en tressait dans son pays pour la Sainte

Vierge; moi, je les tresse pour nos enfants et pour moi-même. Klaasje

est adorable avec une couronne de pâquerettes... Toi, tu serais très

joli aussi avec une couronne... Je suis bête?... Non, Wouter, Mina et ma

mère disent cela quand je tresse des fleurs, mais elles ne voient pas

combien c’est joli et combien cela sent bon... Oui, elles disent qu’il

n’y a rien à faire avec moi; que je suis une créature enfantine... Eh

bien, si je t’aime tant, c’est parce que ta mère et ton frère Stoffel,

et tes vilaines sœurs te disent tout le temps la même chose... et

puisque, toi et moi, nous sommes de même, il faut nous marier...

* * * * *

--Kééééé! Kéééé! Sotte fille, allons, monte...

Je déposai le panier de pommes que je pelais et grimpai l’escalier.

--Vite, vite, va avec Madame porter son chapeau.

Je pris la boîte et me mis à trotter à côté de la dame, qui avait acheté

un chapeau et voulait l’avoir tout de suite, tout de suite... Mais je me

rappelai que la première m’obligeait de marcher derrière et je reculai.

--Que fais-tu, petite? Reste à côté de moi. Y a-t-il longtemps que tu

trimballes ces caisses?

--Trois mois, dame.

--Tu apprends sans doute les modes?

--Oui... je... j’essaie.

--C’est ça, tu essayes, mais on t’en empêchera. Celles qui paient pour

apprendre ne veulent pas qu’on apprenne tout seul... Et ça te fait mal

là...

Elle toucha la place de mes hanches qui me cuisait le plus. Je la

regardai. Elle était un peu plus âgée que Mina. De grosses tresses

noires lui faisaient une couronne, sur laquelle était piqué un petit

chapeau de dentelle noire. Elle avait de longues boucles d’oreilles et

un médaillon de jais; une robe vert foncé, fort courte, et des bottines

en lasting noir jusqu’à mi-jambe. Elle me semblait très jolie et très

chic, mais les étoffes n’étaient pas aussi belles que celles des dames

du Canal des Seigneurs. Elle parlait comme personne, en prononçant

toutes les syllabes, et du bout des lèvres, et d’une voix claire comme

un canari, pensais-je. Tout de suite j’aurais voulu être comme elle...

Je regardais maintenant tous ses faits et gestes, et lui aurais délacé

ses bottines tant je l’aimais.

--Oui, oui, on apprend les modes, je connais ça... Viens, ma petite

fille, je demeure ici...

C’était dans l’Amstelstraat, au-dessus d’un magasin, près du Théâtre

Judels. Les meubles étaient comme partout, mais il y avait une glace à

trois panneaux, toute neuve, un piano, et un grand bouquet de roses et

de lys blancs qui parfumait tout l’appartement.

--Je vais vite essayer mon chapeau pour voir... Attends, je demanderai

d’abord le thé.

Elle sortit; je l’entendis commander:

--Plusieurs tartines au fromage et à la confiture.

On apporta le plateau. Elle me versa une tasse de thé et plaça

l’assiette de tartines devant moi.

--Mange, petite chatte, à ton âge on a toujours faim. Là, fais comme

moi... J’ai assez d’une tartine; les autres, il faut que tu les

manges...

Elle mit le chapeau neuf sur ses tresses. Il était aussi en dentelle

noire, mais avec un grand nœud de velours vert pour aller avec sa robe.

Je n’avais jamais rien vu comme elle: sa peau brune me semblait

veloutée.

--Il me va, n’est-ce pas? Le tout est de savoir choisir, quand on n’a

pas beaucoup d’argent.

Elle se plaça entre les panneaux de la glace, et je la vis répétée des

trois côtés. Elle pouvait voir exactement comment son chapeau lui seyait

de côté, et aussi derrière, à cause de la grande glace qui se trouvait

en face au-dessus de la cheminée. Tout d’un coup, elle prit, du bout des

doigts, les paniers de sa robe, fit un mouvement en arrière avec une

jambe, se plia et dit, la tête un peu de côté:

--Marquis...

J’étais anxieuse d’admiration... Elle courut au piano, tapa dessus et

fit: _Laaaaaaaa_...

--Est-ce bon, petite?

Je ne savais presque pas répondre... J’aurais voulu ne plus jamais la

quitter, ni elle, ni son appartement. Il y avait des livres partout:

comme j’aurais pu lire!...

Un monsieur fit irruption.

--Sam, Sam, vois donc mon chapeau, comme il me va: magnifique, dis?

Elle se tourna et pivota sur ses hauts talons devant lui.

--Ah, et viens donc ici que je te montre...

Elle l’arrêta devant moi.

--Que dis-tu de ça? Elle est blonde, par exemple: un rayon, quoi!...

Oui, et les hanches écorchées, et c’est sa cinquième tartine... Des os

de poulet, fit-elle, en me prenant le poignet.

Sam me regardait. C’était un juif... Comment pouvait-elle être aussi

familière avec un juif?

--Si ça ne crève pas le cœur de voir un bijou semblable arrangé ainsi...

--Oui, arrangé ainsi, fit Sam.

--Parle, petite, pour qu’il entende ta voix.

Je ne desserrais pas les dents.

--Nous ne pouvons rien y faire, dit Sam.

--Non, rien.

Il me donna un «kwartje» de pourboire.

--Maintenant, Sophie, répétons, nous devons être à quatre heures à la

répétition générale.

--C’est pour cela que j’ai voulu avoir mon nouveau chapeau.

Sophie m’ouvrit la porte et me promit d’acheter bientôt un autre

chapeau, et que j’aurais encore du thé et des tartines.

A la rue, je me mis à pleurer... Son chapeau ne sera pas si vite usé, et

elle peut aussi aller chez une autre modiste...

Oh Wouter, maintenant il nous arrive quelque chose: nous avons tous la

gale. On a renvoyé nos enfants de l’école parce qu’ils en avaient

contaminé d’autres. Ma mère dit que nous avons attrapé cela par la

petite cousine Kaatje, qui, elle, l’aurait attrapé des putains que sa

mère a fait venir dans son estaminet pour attirer les matelots. En tous

cas, nous voilà bien: nous avons des ampoules sur le corps et entre les

doigts, et nous nous grattons à nous arracher la peau. Il manquerait que

je la communique à l’atelier. Ah mon Dieu, la première, la gale!... J’en

ris. Tout de même, ce serait bête, car je serais renvoyée... Je

n’oserais te tendre la main si je te rencontrais, tant ça se donne, et

si tu allais en visite chez le docteur au Kloveniersburgwal, il le

verrait et croirait que tu es allé dans une boîte à femmes, car il

semble bien que c’est originaire de là. Père et mère le disent, et

maudissent Tante Naa, chez qui nous l’avons prise.

Eh bien, je n’y mettrai plus les pieds, chez Tante Naa. J’y rigolais

souvent avec Kaatje, à voir les donzelles danser, et nous dansions dans

un coin. Il faut voir comme je valse, et comme je danse bien la

scottish. Dernièrement un matelot m’a prise sous les aisselles et a

dansé la scottish avec moi. Tante Naa en riait, mais Oncle Klaas est

venu et m’a fait entrer à coups de pied dans la cuisine.

Mère est allée avec Kees, qui a de grosses ampoules sur tout le corps,

au dispensaire de la ville; le docteur a donné un pot d’onguent jaune,

avec quoi il faut nous frotter; puis nous devons laver au savon noir et

à l’eau chaude. Ça mord à nous faire hurler. C’est une affaire: il faut

trois seaux d’eau chaque soir; ça fait trois _cents_ pour l’eau seule,

alors que nous allons souvent en emprunter, pour cuire des pommes de

terre, chez la voisine qui a un robinet. Mère ne peut jamais laver et

rincer suffisamment le linge à cause de la cherté de l’eau. Tu sais tout

cela, Wouter, mais je te le dis de crainte, si je te rencontre, que tu

ne me trouves mal débarbouillée. Ce n’est pas ma faute: quand nous

habitions à la mer, je m’y lavais quelquefois, et j’en sortais luisante

comme de l’argent et rose pour toute la journée, mais ici, où il faut

acheter l’eau par seaux, je deviens terreuse...

Pourquoi deux tout jeunes comme nous, Wouter, ne pourraient-ils se

marier? Je sais très bien cuire les pommes de terre, couper les

tartines, récurer la chambre et refaire les lits. Dieu! que ce serait

délicieux! J’irais te chercher à ton bureau chez les Kopperlith, et nous

ferions un petit tour sur les canaux. Le samedi soir, nous nous

laverions dans le baquet avec de l’eau chaude, et le dimanche nous

mettrions nos beaux habits... comme je serais la femme d’un monsieur qui

est «sur un bureau»...

Ecoute, écoute! Je passerai d’abord une chemise propre, en coton de

balle...

--???

Non, après quelques lavages dans l’eau de chlore, cela devient blanc...

Puis une camisole de molleton, des bas blancs tricotés et, au-dessus,

des bas fins sans pieds, à sous-pieds; alors, un caleçon fermé, en

molleton; et un pantalon fin, à larges jambes garnies de broderies. Je

mettrai des bottines en lasting, très hautes, avec des lacets à petites

floches. J’aurai deux jupons de molleton blanc, puis un jupon fin à

grande broderie et une robe froncée de mousseline blanche avec de

courtes manches bouffantes, une ceinture de satin rose à grands nœuds

derrière, à moins que tu ne préfères le bleu; le cou décolleté en carré,

avec un collier de corail fermé par un petit tonneau d’or; des pendants

d’oreille en poires de corail. Mes cheveux seront en boucles autour de

la tête; je porterai un chapeau blanc à large bord, faisant «oui, non»,

devant et derrière, garni de rubans roses et de boutons de roses

mousseuses; un petit velours noir noué autour des poignets. Ah Wouter,

Wouter, me vois-tu ainsi?... Toi, tu aurais ton costume de velours noir,

à culotte courte, une toque écossaise, de velours aussi, à rubans

flottants sur la nuque, et une canne pour te promener.

Nous irons hors de la Muiderpoort, aux Roomtuintjes, ou hors de la

Weesperpoort, prendre du thé dans un jardin. Quand l’eau bouillira à

côté de nous dans le _theestoof_, je préparerai le thé et nous prendrons

des biscottes beurrées, saupoudrées de sucre. Je vois, de l’extérieur,

faire ainsi les gens comme il faut, le dimanche, quand ils sont assis

dans les jardins à boire du thé et à prendre des biscottes hors d’une

«boîte à présenter». C’est donc bien cela, n’est-ce pas? Ah mon Dieu!

quelle joie! Nous ne dirons pas que nous sommes mariés... on se

moquerait de nous... En rentrant à la maison, je préparerai du lait de

sauge, et nous casserons des noix... Mais les dimanches où il n’y aura

pas de soleil, nous ne nous habillerons pas. Nous irons dans les champs

sauter les fossés--je saute, tu sais--et courir l’un après l’autre: il

faudra que tu galopes pour m’attraper... Oui... mais nous devons d’abord

nous marier: sans cela, nous ne pouvons habiter ensemble...

Chez nous, on ne parle pas toujours de Dieu comme chez toi. Mère prie,

en faisant d’abord une croix, mais elle nous observe bien tout de même,

et, si l’un de nous chipe une pomme de terre, elle lui tape sur les

doigts, en disant «Maudit gosse...» Ta mère porte une jupe de mérinos,

un caraco blanc et un bonnet tuyauté; ma mère, une crinoline, bien que

ce ne soit plus de mode, avec une large jupe qui ballonne et un bonnet à

ruches de soie noire. Pour faire des visites, elle met un grand châle et

un chapeau; elle veut toujours être une dame, et elle a bien raison: les

robes de femme ne lui vont pas... Ma mère, en parlant, ne saute pas,

comme la tienne, du bœuf sur l’âne; non, elle commence à parler, dit

jusqu’au bout ce qu’elle veut dire, et se fâche quand elle doit répéter:

moi aussi, ça m’agace de répéter. Je ne crois pas que nos mères

s’aiment...

Père... oh, père dira de Stoffel que c’est un âne dressé... Sais-tu ce

qui serait bon? Ce serait de marier Stoffel avec Mina... Mais oui, je

ris, mais oui... seulement il faudrait qu’ils habitent loin de nous: au

bout de Haarlemmerdyk par exemple, et nous à la Weesperesplanade: comme

ça, ils ne viendront pas souvent nous surprendre... Mes petits frères et

sœurs pourront venir comme ils voudront: alors tes autres frères et

sœurs aussi, ils en ont le droit...

Mais nous resterons le plus souvent seuls, à nous deux, à lire des

livres; nous en louerons chez le bossu, dans la cave de la Kerkstraat.

Le lundi, nous ferons un tour sur le marché au Beurre, nous flânerons

depuis la Utrechtschestraat jusqu’au Poids Public, en feuilletant tous

les livres des étaux; le bossu qui y a un étal me laisse toujours

faire, et les autres brocanteurs aussi... Nous irons de là au

Marché-aux-Fleurs. Sais-tu ce que j’aime surtout? C’est quand on ouvre

les cloisons des bateaux et que toutes les fleurs apparaissent ensemble

et répandent leurs parfums: on le sent jusqu’au Spui... Ah j’aime tant

me promener en ville, depuis l’Y jusqu’à la Haute Ecluse de l’Amstel.

Même les sales rues du quartier juif, les bateaux de tourbes dans le

Canal des Princes, le long du Noorder Markt, et plus loin le Marché aux

Légumes, encore sur le Canal des Princes, près de la Looierstraat, je

les aime tous. Les monceaux de choux blancs et rouges, qu’on jette du

bateau sur le quai, m’amusent toujours. J’ai essayé une fois de les

compter, pendant que l’homme du bateau les jetait à celui du quai: à

cinq cent dix-sept, j’en avais mal au cœur... Aimes-tu tout cela? Ce

n’est peut-être pas pour des gens comme toi... le fait est qu’on y

gueule... Alors nous nous promènerons sur les remparts extérieurs: là,

il n’y a que des gens comme il faut...

* * * * *

Je tressautai en entendant des pas précipités dans le corridor... C’est

l’étudiant!... Je jetai le livre et filai au magasin.

Quand je l’entendis ressortir, j’achevai vite de ranger les boîtes de

rubans, puis remontai pour enlever les poussières.

J’entrai par la chambre à coucher. Hé! qu’est-ce que c’est que cela? A

travers la porte vitrée, je vis la première assise dans le salon, près

d’un petit meuble surmonté d’une glace, et, devant elle, une boîte

ouverte: elle y prenait des ustensiles et se tripotait les ongles. Elle

coupait, limait, et, de la pointe de la lime, repoussait la peau. Elle

se mit une poudre sur les ongles, et, avec un autre outil, les frotta;

puis elle les regarda et recommença à frotter. Elle referma la boîte, en

ouvrit une autre, y prit une jolie touffe, comme de plumes blanches, et

se poudra la figure d’une poudre rose. Elle souleva même sa frange de

cheveux pour en mettre sur le front; elle n’en mit pas sur le cou.

«C’est pour ça, me dis-je, qu’il est toujours plus jaune que sa

figure...» Alors, d’une bouteille à seringue, elle se seringua les

cheveux, la figure, le cou. Elle défit ensuite son corsage et seringua

ses tétons nus. Quels étranges tétons, allongés comme des poires! Chez

Mina, c’est comme des demi-pommes... Elle se reboutonna, se donna un

coup de peigne, renferma les boîtes et le flacon dans le petit meuble.

Puis elle alla devant une glace, tapota de ses mains la poudre de son

corsage et sortit.

Ah sapristi, moi qui n’avais jamais ouvert ce meuble. Je saute jusque

là, l’ouvre, et prends la boîte. Quel tas de petits instruments posés

sur du velours bleu! Tout ça, c’est pour se nettoyer les ongles?

Maintenant, je comprends... Moi, qui croyais que c’était naturel, ces

ongles roses, brillants et bombés. Ah, ça se fabrique aussi? Mes ongles

sont plats et tout petits...

J’enlevai un à un les instruments et commençai à tripoter: surtout faire

descendre la peau était difficile et douloureux; mais j’y arrivai et vis

apparaître le petit croissant pâle que j’enviais tant sur les ongles des

riches. Dieu, que c’est joli, joli! je limai, je pris le polissoir...

Mes mains sont sales, je vais d’abord les laver.

Je les lavai avec le savon mauve de l’étudiant; je mis la poudre sur le

polissoir et je polis. Ah, ce n’était déjà plus les mêmes mains... Je

poudrai ma figure et mon cou: un cou jaune et une figure rose, c’est

affreux; avec le flacon à seringuer, je me seringuai exactement comme la

première l’avait fait; mes tétons étaient deux petits pois sur une

planchette, rien d’autre; je n’oubliai pas le coup de peigne.

Ah mais, si j’ôte la poussière avec mes belles mains, elles seront

sales!... J’avais vu la demoiselle de l’officier faire cette besogne

avec des gants. L’étudiant avait un tiroir plein de gants, j’en choisis

une paire de vieux et enlevai la poussière. Quand j’ôtai les gants, mes

mains étaient encore propres, et mes ongles roses et brillants, avec le

délicieux petit croissant à leur base...

--Kééééé! Kééééé!

--Ah Dieu!...

--Vite, les pommes!... Quel parfum, fit-elle, je suis sûre que la

charrette à fleurs passe dans la rue.

Les pommes? les pommes? Comment préserver mes ongles? Il n’y avait rien

à faire, il fallait les abîmer. Mais, après, je remontai et recommençai

mes récurages et polissages.

La première, à l’atelier, me flaira, me regarda et rougit, mais ne dit

rien.

Dans la suite, toutes les deux, sans jamais nous dire quoi que ce fût,

nous nous flairions et observions en entrant dans l’atelier.

Wouter, j’ai encore relu ta nuit chez cette demoiselle Laps... elle te

dit que tu dois penser qu’elle est «ta propre Kristien». Vieille

malpropre, va! Mais tu lui as montré qu’il s’agissait bien d’elle! Tu

voyais, par sa fenêtre, Femke écrasée par la foule dans ce coin du

Marché au Beurre, et tu es allé à son secours. Ça c’est bon. Pour moi,

tu l’aurais fait aussi...

Mais quelle nuit tu as passée! D’abord cette Laps, brr... puis dans cet

estaminet, où Femke est debout sur la table... Ecoute, je n’en sors pas!

est-ce Femke ou est-ce la princesse qui se trouvait sur cette table? En

tout cas, c’est fou, et une jeune fille ne doit pas faire toutes ces

extravagances... Cependant j’aurais bien voulu être elle...

Je suis elle, et, lorsque tu m’as appelée, la voix étouffée de larmes,

je t’ai bien entendu, mais je voulais être fière. Cependant, quand tu

m’as embrassé la main... Oh Wouter, si ç’avait été vraiment moi... Non,

non, je ne t’ai pas entendu m’appeler, je ne t’ai pas senti me baiser ma

main, car j’aurais volé vers toi, j’aurais écarté toute cette racaille

et me serais jetée dans tes bras... Mais elle, elle est partie avec le

vieux Klaas, je ne comprends pas... Tu m’aurais emmenée, et nous serions

allés sur le petit point de bois, hors de la Porte des Cendres; le

moulin aurait chanté:

Fanne, fanne, fan, fan

Sine, sine, si, si

Fanne, sine, fanne, sine

Fanne, sine, Fancy

Il y avait une fillette endormie dans le gazon. Si c’était Femke,

Keetje... Mais oui, c’était Keetje: nous aurions été là à nous deux,

sans penser encore à cette nuit terrible; à nous deux, sans penser aux

autres...

Tu y es allé après, hors de la Porte des Cendres, à la maison de Femke;

tu t’es endormi dans le gazon, et les passants t’ont pris pour un

ivrogne. Comme c’est bête! tu n’es pas assez grand pour te soûler. Même

la mère de Femke te croyait ivre... enfin... Femke n’était naturellement

pas à la maison.

Le mieux de tout, c’est quand tu as demandé à te laver. Mais comment

as-tu pu te mettre ainsi tout nu devant quelqu’un? Dans ta famille, on

lit tant la Bible: on a dû t’apprendre qu’on ne peut pas faire ça...

Il y a quatre ou cinq ans, quand j’étais petite et que ma mère nous

lavait, tous les samedis soir, le cou et les bras, je me mettais encore

nue. A droite sur mes côtes, j’ai un petit point noir, et sur ma hanche

gauche aussi: je les chatouillais toujours et Hein voulait les

embrasser. Seraient-ils encore là? Depuis que ma mère ne me lave plus,

je ne me suis plus vue: ce n’est pas convenable... Tu sais cela

cependant: chez toi où l’on parle tant de «comme il faut», on doit

savoir ce que c’est que les bonnes manières.

Ce doit être cette Laps, avec ses saletés, qui t’avait ôté la honte, car

il semble bien que vous avez fait des saletés ensemble... Sietske Holsma

disait que son frère, également, n’était pas rentré une nuit, que les

garçons sont ainsi. C’est vrai, ils pensent toujours à des choses

malpropres: dans la rue les garçons ne veulent que ça, les hommes dans

l’impasse ne parlent que de ça, et le patron ici ne cherche que ça.

Na... na... c’est étrange, ça leur ôte le boire et le manger... Moi, je

voudrais seulement être embrassée par toi...

Et elle t’a pompé dessus, la mère de Femke... mais pompé, là... Oh, je

me rappelle, dans la bruyère, quand avec cousine Naatje nous marchions

dans le ruisseau, comme nous étions gais après... Et un jour, seule sur

la plage entre les brise-lames, je me suis mise nue, et, en me tenant à

un pilot, je me suis laissé rincer par les vagues; après, j’ai chanté,

et, à la maison, tous disaient que je n’avais jamais été aussi jolie.

Mais on peut faire cela quand on est petit: depuis que je commence à

être grande, jamais, jamais je ne me suis plus mise nue, même pas pour

changer de chemise... Non, non, ce n’est pas convenable, et tu n’aurais

pas dû le faire... Enfin je te veux tout de même, et la mère de Femke

n’est pas une mammifère comme cette Laps... «Appelle-moi Kristien, ta

propre Kristien...» Va te faire fiche, vieille sotte, Wouter n’est pas

du lard pour ton bec, et tu ne l’y prendrais plus; il t’enverra son

frère Stoffel, comme, moi, j’enverrais bien Mina au patron. Eux, Wouter,

peuvent faire des saletés, ils ne demandent pas mieux; mais nous, nous

irons là-bas, où le moulin fera:

Fanne, fanne, fan, fan.

Si c’était F... Oui, c’est Keetje, moi ta propre Keetje... Sine, sine,

Fanne, sine, si, si...

--Kééééé! Kééééé... Vite, sotte fille, va chez le boucher, chercher la

viande hachée: l’imbécile ne l’apporte pas. Rapporte aussi un œuf de

chez l’épicier, c’est pour mettre avec la viande; je ferai déjà tremper

le pain. Allons, cours... J’ai vu Willem du boulanger, que de bêtises il

raconte! Vite, voilà l’argent. Ah Dieu, midi moins vingt!

Je gardais le magasin pendant qu’à l’atelier on prenait le café. Entra

une femme en caraco et bonnet. Elle tenait à la main une fillette d’une

dizaine d’années.

--Où est la dame? me dit-elle, je veux commander un très beau chapeau

pour ma petite-fille.

J’appelai la patronne. La femme était une marchande de poisson, qui

vendait tous les jours des anguilles au Marché au poisson de rivière du

Nes. Elle habitait la ruelle sur laquelle donnait notre cuisine. Quand

nous levions la tête, nous voyions chez elle, et, quand eux baissaient

les yeux, ils voyaient chez nous. Sa fille se chamaillait

continuellement avec elle à propos de la petite:

--Vous l’habillez comme une princesse, clamait-elle, tandis que moi,

votre chair et votre sang, vous me laissez manquer du nécessaire.

--A-t-on jamais vu? répliquait la grand’mère. C’est sa propre enfant, et

elle est jalouse de ce que je l’habille. Tu n’avais qu’à ne pas te la

laisser faire: alors tu aurais eu tout.

Et, chaque jour, c’étaient de continuelles attrapades entre les deux

femmes à propos de l’enfant.

Corry et moi en faisions des gorges chaudes.

--Hé, hé, hé! ces poissardes, écoutez-moi ça...

Elle ne marchanda pas longtemps et choisit une paille blanche, des

rubans bleu ciel et un piquet de petites roses orange.

--Voilà! Quelque chose de bien frais, et je vous paie d’avance.

--C’est cinq florins, et vous payerez chez vous; j’ajouterai la

quittance.

--Oh, une quittance, pour des gens comme nous ce n’est pas nécessaire.

Il me faut le chapeau pour dimanche, nous allons au Meer.

--Vous l’aurez.

C’était la saison des excursions. Le lendemain, les patrons et la

première partaient en voiture pour Haarlem avec des amis: on descendrait

au Half Weg se rafraîchir, puis on pousserait jusqu’à Haarlem et le

Hout. La seconde, qui n’était pas de la partie, devait garnir trois

chapeaux dans la matinée; moi, je les porterais l’après-midi. Il était

convenu que nous dînerions à la maison.

La première arriva en courant, quand la voiture attendait déjà. Le fouet

claqua, et en avant! La seconde poussa un gros soupir. Corry flanqua

tout là... Bah! on dînerait de tartines avec quelque chose dessus...

Moi, pensais-je, si je vais m’esquinter aujourd’hui, vous verrez... La

seconde consentit à ce qu’on dînât comme Corry l’entendait.

--Et, à quatre heures, j’offre du chocolat.

Corry sortit, sous prétexte d’aller chercher le lard bouilli et le

boudin de foie, et ne revint qu’à midi. La seconde et moi, nous nous

mîmes au travail à l’atelier. Je m’assis sur la chaise de la première.

--Va laver tes mains, Keetje, mais là, laver, et je te ferai garnir le

chapeau de la petite de la femme aux poissons. Et essuie-les bien sec,

ou elles souilleraient le ruban. Mon Dieu, quel ruban! Ne pouvait-elle

en trouver un plus criard?

Je bondis de joie.

--Moi, je puis garnir ce chapeau, Mademoiselle? Ah! moi, je puis le

faire!

Mes mains furent lavées et mes ongles polis, je vous assure.

--Là, d’abord la coiffe, et couds-la bien droit, reste sur la même

paille.

Elle garnissait un chapeau de dame avec une touffe de plumes blanches.

--Là, laisse voir... pas mal. Tu apprendras plus aujourd’hui qu’en deux

ans.

Elle coupa le ruban pour le contour de la calotte.

--Roule-le ainsi... C’est ça, mets-le autour et couds du côté gauche.

Pendant que je cousais, elle fit les nœuds à grandes coques.

--Voilà... toi, chiffonne un petit chou pour achever le nœud...

Maintenant, où mettrais-tu cette garniture, devant, derrière ou de côté?

--Devant, c’est bien démodé... derrière, c’est pour les dames; pour moi,

je la préfèrerais de côté, le nœud un peu en arrière; puis le piquet

avec les boutons en pluie, voyez-vous, qui balanceront quand elle

marchera.

--Eh bien, essaye.

Je m’appliquai. Le sang me montait aux joues. J’étais transportée,

importante, et je n’aurais pas donné ma place pour une couronne.

--Légèrement, Keetje, ne prends le ruban que du bout des doigts, ou tu

le froisseras. Quand un chapeau sort de tes mains, il doit être comme si

la garniture avait été soufflée dessus... C’est ça, arrange les coques,

éparpille un peu les boutons.

Elle l’examina de tous côtés.

--Il est très bien. La patronne est stupide: tu pourrais lui faire de la

bonne besogne et, toutes les deux, vous y gagneriez.

Corry ne prétendit pas monter le dîner: nous descendîmes à la cuisine.

Dieu, que c’était bon! Le café, de l’extrait; les tartines, tout beurre,

rembourrées de lard maigre et de boudin de foie.

--Oh, je suis allée les acheter dans le Ouwebrug Steeg.

--Alors!... fîmes-nous.

--Corry, dit la seconde, Keetje va porter les trois chapeaux. Ne

voudrais-tu surveiller le magasin? Je devrais sortir, je serai vite de

retour.

--Eh bien oui, pour une fois que nous sommes débarrassés des patrons et

de cette teigne de première... Allez, je préparerai le chocolat pour

quatre heures. Kee, tu en es...

La seconde sortit tout de suite. Je portai d’abord les deux autres

chapeaux, voulant garder le plus longtemps possible celui que j’avais

fait. Chaque fois que j’ouvrais la boîte, je le faisais tourner sur mon

poing et demandais à ceux à qui je remettais les autres chapeaux comment

ils le trouvaient. Enfin j’allai dans la ruelle; je montai l’escalier

droit et obscur, en me tenant au câble, et frappai à la première porte à

gauche. La grand’mère ouvrit elle-même. Dieu! quelle odeur de poisson!

il n’y avait cependant pas de poisson chez elle, mais tous ses vêtements

en étaient imprégnés à empester jusqu’à l’escalier.

--Ah voyons... Aaltje, viens, mon ange, voir ton chapeau! Oh qu’il est

beau et frais! il sonne comme une pendule. Ah...

La petite fille mit posément sa poupée sur la table... Dieu, quelle

poupée! C’est une poupée de riche...

Elle regarda tranquillement le chapeau. Sa grand’mère le lui mit sur ses

cheveux fades.

--Oh, mais qu’il te va! Oh, ce que tu es jolie!... Toi, toujours pâle,

ça te relève, un chapeau aussi gai.

La petite se regarda, boudeuse, puis finit par rire.

--Ah tu ris, il te plaît. Cinq florins, et chez une modiste où il ne va

que du monde riche, celui qui achète mes poissons. Je suis très

contente, il est vraiment bien, oui, très bien... Veux-tu une tasse de

thé avec une boule de sucre? oui?

Elle me versa une petite tasse de thé et me donna un «balletje».

En buvant le thé, je demandai:

--Alors, mademoiselle, vous trouvez le chapeau joli, et vous êtes

satisfaite?

--Oh oui, très joli, et nous sommes très contentes, n’est-ce pas,

Aaltje?

--Oui, fit Aaltje, les voisins verront bien aussi qu’il coûte cher.

--Oui, et qu’il vient d’une grande modiste.

--Eh bien, Mademoiselle, c’est moi qui l’ai fait, le chapeau.

La vieille me regarda, paf; son nez se pinça; la petite devint toute

rouge.

--Comment, c’est toi qui as fait le chapeau?

--Toi? toi? ajouta la petite.

--Et c’est pour ça que je vais chez une grande modiste? Est-ce que mon

argent n’est pas aussi bon que celui des autres, qu’on laisse torchonner

mes commandes par la commissionnaire?

--La commissionnaire, répéta la petite.

--Eh bien, je n’en veux pas. C’est par la modiste que le chapeau doit

être fait. Allons, emporte-le et j’irai lui parler... Cinq florins, et

bâclé par une gamine!...

Elle remit le chapeau dans la boîte et me poussa dehors.

Ah bien! me voilà jolie! Qu’est-ce que je vais dire?... Mais

puisqu’elles le trouvaient bien et étaient contentes... Du moment où

c’est bien, que lui importe que ce soit moi ou la première? Voilà, c’est

parce que je suis la commissionnaire... Je croyais que les riches seuls

avaient ces idées de croire que rien n’est bon, venant de nous. Mais

cette femme qui vend du poisson, je supposais qu’elle savait mieux...

C’est comme pour père: parce qu’il n’a qu’un fiacre et un cheval, les

gens vont en face chez le grand loueur, et père n’arrive pas à avoir un

seul client; il doit tout gagner à la maraude... Cependant, quand il

rentre le soir avec sa voiture, il donne à manger au cheval; il lui noue

la queue et tresse sa crinière; alors il mange lui-même. Le matin, il

étrille le cheval; pendant que celui-ci mange, il lave la voiture, fait

reluire les cuivres, remet les coussins; puis il attelle! Et le tout

brille, et le cheval reluit, et sa crinière ondule, tandis qu’en face

les voitures et les chevaux sont cochonnés; père le dit, et il s’y

connaît... Na! notre voiture et le cheval ne sont pas tout neufs, mais,

comme père les soigne, ça n’y paraît pas, et quand même les gens vont en

face...

Pour moi maintenant, c’est la même chose: ce chapeau n’est plus bon,

parce que c’est moi, le trottin, qui l’ai confectionné... Ah bien, si on

m’attrape encore à dire la vérité... Qu’est-ce que je vais dire?... La

patronne assure que de moi l’on saura toujours la vérité. Peuh! pas

toujours... les vingt-cinq _cents_ de Kattenburg... Na! je les ai

rendus... c’est ce torchon de repasseuse... Que vais-je faire?... Pas

dire la vérité, non pas la vérité...

A peine fus-je devant la seconde que je me mis à pleurer en avouant le

tout.

--Ah, imbécile, me voilà dans une belle position. Et moi, que dirai-je à

cette mégère? Mon Dieu! la voilà...

--Ah! vous faites faire les chapeaux que je commande par la

commissionnaire! Mon argent ne vaut-il pas celui de Mme van Eegen?

--Je ne vous comprends pas, mademoiselle. La commissionnaire fait des

courses, et nous les chapeaux, nous qui avons appris pendant trois ans

en payant. La première, avant de partir en voiture pour Haarlem, a monté

le chapeau que vous avez commandé pour la jeune demoiselle. Kee, donne

le chapeau.

--Mais la commissionnaire a prétendu que c’était elle qui l’avait fait.

--Mademoiselle, cette sotte fille s’est vantée, elle a bluffé: elle ment

tout le temps et, quand la patronne rentrera, je la ferai renvoyer.

Elle fit tourner le chapeau devant la femme.

--Voyons, est-ce de l’ouvrage de commissionnaire, cela?

--Oh, si c’est la modiste qui l’a garni, je n’ai pas à réclamer. Donnez,

je vais vous le payer, je l’emporte.

--Mais le trottin vous le portera: elle est là pour cela et ne fait que

cela.

--Non! non! voici l’argent... Tu vois, Aaltje, il est fait par la

modiste.

Elles partirent. Je m’étais remise à pleurer. Si la seconde allait

rapporter la chose à la patronne, qui me mettrait à la porte...

--Allons, tais-toi, bêta, nous sommes sauvées... Essuie tes yeux. Corry

ne doit rien savoir, car elle finit toujours par tout dire aux patrons.

Ouf! quelle alerte!... Apprends, sotte fille, à ne dire la vérité qu’à

toi-même... Allons, viens... Corry! Corry! le chocolat est-il prêt?

Wouter, je suis malheureuse. Tout le monde dit que je suis niaise. A la

maison, Mina entre dans des fureurs quand je fais des réflexions. Mon

père également, lorsque j’emploie des mots que j’ai lus dans des livres:

il prétend que je les invente, que personne ne parle ainsi, que ce n’est

pas du hollandais... Hier, j’ai reçu une gifle. J’ai lu, n’est-ce pas,

que le docteur Holsma avait constaté, quand tu étais malade, que tu

étais «délicatement outillé». J’ai demandé à mon père comment il fallait

entendre cela. Il m’a répondu que tu avais sans doute de beaux outils

pour exercer ta profession. Je fis observer que le docteur ne disait pas

que tu avais de beaux outils, mais que tu étais toi-même délicatement

outillé, comme si c’était des choses que tu avais en toi. Alors père fut

d’avis que ce devaient être tes mains, tes pieds, ou peut-être tes

dents. Comme je déclarais que ce ne pouvait être cela, il s’est mis en

colère et, quand Mina a ajouté que je pensais à des saletés, il m’a

giflée... Des saletés, Wouter, as-tu jamais vu?... Mère a dit qu’ils

étaient absurdes; puis elle m’a demandé pourquoi j’arrivais toujours

avec des enfantillages. Elle dit cela parce que j’ai maintenant quatorze

ans.

Toi, tu n’est pas mieux traité chez toi. Mais tu as la famille Holsma,

le docteur a vu que tu es délicatement outillé, et il ne veut pas que

ses enfants montrent qu’ils ont appris plus que toi, parce que cela

pourrait te faire de la peine... A moi, personne n’a peur de faire de la

peine...

Ici, chez les patrons, tous me traitent de sotte fille. La première ne

veut presque plus que je vienne à l’atelier, parce que je regarde

comment elle fait les chapeaux. Quand je rentre de course, on m’envoie

au magasin ou à la cuisine, pour que je ne voie pas travailler, et aussi

pendant qu’eux se passent des friandises... L’autre jour, la première

prétendait qu’elle était honteuse d’aller avec moi dans les maisons

essayer des chapeaux, que je sentais le torchon. Dame, Corry m’avait

fait relaver sa vaisselle... Ce n’est pas eux qui diraient que je suis

délicatement outillée. D’abord ils ne savent pas plus que père et Mina

ce que c’est: délicatement outillé. Qu’est-ce donc?... L’étudiant

pourrait bien me renseigner, mais il quitte la chambre quand j’y entre,

ou, si je monte le plateau, il me dit de loin: «Posez-le là et

partez...» Peut-être trouverai-je l’explication dans un de ses livres?

cela m’est encore arrivé... Si j’y allais...

J’ai fouillé tous ses livres. Il y en a une rangée sur laquelle est

écrit: _Lexicon_. J’en ai ouvert un: c’est ce que nous appelons des

livres à mots, mais très grands et à beaucoup de volumes. S’il y avait

eu écrit dessus: «Livre à mots», je n’aurais pas cherché dans les

autres, mais _Lexicon_... J’ai donc regardé à _Outil_, puis à

_Outiller_: c’est avoir des outils, comme disait père. Je ne saisis

pas... Délicatement outillé... A l’école, on nous apprend que nous avons

cinq sens: la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût, le toucher... Nous nous

servons de ces sens... non... oui... comme d’instruments... C’est

évident... je me sers de mes yeux pour voir... ce... ce... pourrait bien

être ça...

Quand je rentre le soir, je sens qu’il pue chez nous... eux ne sentent

rien et disent que j’invente cela pour les vexer... Et quand mère est

allée chercher de l’eau dans le seau de bois qui sert à tout, je goûte

tout de suite que l’eau a un goût sale, ce qui fâche mère. Être

délicatement outillé, c’est peut-être ça... Dirk, la nuit, entend les

rats ronger, tandis que nous n’entendons rien... c’est peut-être ça...

Wouter, tu sentais, voyais, entendais mieux que les autres, et cela te

donnait, comme à moi, des frissons. Dirk aussi en a, des frissons: il me

réveille la nuit quand il entend les rats... Si ce n’est pas ainsi,

Wouter, je ne comprendrai jamais comment tu étais et quel était ce

délicat outillage... Je t’aimais dès que je t’ai vu dans la

Hartenstraat, devant la vitrine du magasin de livres--moi également, je

laisse tout là pour lire--mais maintenant que je vois comment l’on te

traite chez toi et que je sais que tu es délicatement outillé, eh bien,

je t’aime encore davantage... Si, moi aussi, j’étais délicatement

outillée, nous serions pour toujours tout à fait bien ensemble... Mais

comment le savoir?... Si je pouvais rencontrer quelqu’un de la famille

Holsma? Madame me le dirait aussi bien que monsieur...

Elle trouve qu’il faut agir selon ses convictions... ça, c’est cependant

difficile... Si je parlais seulement selon mes convictions, je serais

chassée d’ici... Je dirais à la première qu’elle devrait se mettre

derrière une fenêtre à l’Achterburgwal, et au patron qu’il est un

sodomite, et à la patronne que ma mère serait bien plus jolie qu’elle

pour essayer les beaux chapeaux devant les dames... Ah là là, je

sauterais à la porte... Et à l’étudiant, je lui collerais que la seconde

serait beaucoup mieux dans son lit, entourée de rideaux de mousseline,

que lui avec sa grosse tête rouge... Ah, cher Seigneur, si j’agissais

selon mes convictions, je garderais tous les chapeaux, car ils me vont

tous, depuis ceux pour les enfants jusqu’à ceux pour les vieilles

femmes...

Il vaudrait mieux que je pusse rencontrer le docteur Holsma lui-même...

Je ferais semblant d’être malade, et il dirait peut-être aussi que je

suis délicatement outillée... J’erre souvent sur le Canal où il

habitait. Sur tout le Kloveniersburgwal, il y a sept docteurs, mais pas

un seul ne se nomme Holsma... Depuis cinquante ans qu’il y habita, il

doit être mort, et Madame aussi, et Sitzka aussi... Toi, Wouter, tu n’es

pas mort, tu ne peux pas être mort, je suis sûre que, d’ici quelques

jours, je vais te rencontrer... alors... alors... chut, voilà Corry qui

descend.

--Kee! oh Kee! vite! aide-moi à peler les pommes. Tu as laissé éteindre

le feu, sotte fille, ne pouvais-tu y mettre du charbon? Aïe, si tu étais

ma fille, je te boucanerais. Allons vite, pèle, pèle, pendant que je

rallume le fourneau.

Nous avions déménagé. Non, cela n’allait pas, avec tous ces enfants,

d’être au second sur le devant, au Haarlemmerdyk. Moi, avec ma manie

d’aimer à voir pousser des plantes, j’avais semé des fèves mouchetées

dans des pots posés à l’extérieur de la fenêtre. Matin et soir, et à

midi en venant dîner, j’allais d’abord droit à mes pots. Si les fèves ne

poussaient pas assez vite, je remuais un peu la terre pour voir si elles

gonflaient. Quand elles gonflaient, je n’y touchais plus: alors bientôt

un petit bourgeon courbe perçait la terre; après, la fève éclatait, et

le bourgeon, devenu tige, se redressait, portant à son extrémité deux

petites feuilles repliées. Ma joie et mon étonnement s’exaltaient, et

j’appelais tout le monde pour admirer.

--Ah cette créature enfantine...

Mais Klaasje, en jouant devant la fenêtre ouverte, avait fait tomber un

des pots sur le dos du laitier d’en bas, qui, à la rue, nettoyait ses

tonneaux et ses seaux. Puis Klaasje se penchait trop: un jour ou l’autre

il tomberait. Et on avait aussi toute la journée la marmaille dans les

jambes...

Enfin, nous étions retournés du côté de la Weesper Esplanade, à

l’extrémité de la ville, dans notre ancienne impasse. Là, les enfants

pouvaient s’amuser devant la porte, et même aller aux Remparts boisés,

près du Moulin à scier le bois, et y jouer comme en pleine campagne.

Un jour, y étant assise dans l’herbe avec Klaasje, j’avais attrapé une

grosse mouche; je lui avais arraché une patte après l’autre, la laissant

marcher après chaque amputation, pour voir. A la fin, n’ayant plus de

pattes, elle se soulevait en des soubresauts pour m’échapper. J’eus

alors tellement peur que je la laissai là, et partis vite avec Klaasje.

Je revoyais constamment cette mouche en ses soubresauts, et, pendant de

longues années, je fuyais devant les grosses mouches, croyant qu’elles

venaient venger l’autre.

Depuis trois ans que nous avions quitté le quartier, rien n’y était

changé; seulement les garçons et les filles avaient grandi, et beaucoup

d’autres petits enfants s’étaient ajoutés. Les grandes personnes étaient

restées de même: donc vous voyez bien qu’elles ont toujours été grandes

et vieilles...

Au fond de l’impasse, Kaa, qui avait soixante et onze ans, les avait

toujours eus. Elle disait qu’elle était née dans l’impasse; qu’elle

avait joué, petite, là sur la pierre, avec ses osselets, comme moi...

mais qu’elle était moins méchante que les enfants d’aujourd’hui; que,

quand sa mère l’appelait, elle venait tout de suite; que le bâton était

du reste derrière la porte, et que, lorsqu’on avait été méchant, il

fallait aller le chercher soi-même pour se faire frapper; que les

parents savaient se faire obéir; qu’à elle, cela lui vibrait dans ses

«charnières» quand ma mère m’appelait et que je lui répondais en criant:

«Attendez, attendez que j’aie fini mon jeu d’osselets», et que je

continuais, en faisant «tic tic» avec ma grosse bille.

--Oh jamais, jamais, je n’aurais osé faire ça avec ma chère mère!

Et les larmes lui venaient aux yeux.

Eh bien, elle ment, Kaa. Nous sommes venus la première fois dans

l’impasse quand j’avais neuf ans. Kaa était là, à l’entrée, comme

maintenant, avec son bonnet noir à ruches, ses joues brique, ses six

jupons et son tablier bleu, bougonnant qu’on acceptait trop d’enfants

dans l’impasse. Et elle nous comptait, comme elle comptait tous les

enfants des nouveaux habitants dès leur arrivée, et comme elle nous a

recomptés quand nous sommes revenus.

--Tiens! s’est-elle écriée, en voyant Catootje, un de plus... seulement

un? fit-elle en se tournant vers ma mère. Enfin elle gueulera pour

trois... Quel plaisir avez-vous à cela?... Depuis soixante-dix ans que

j’habite mon coin, il en est né des mille et des mille de ces mômes dans

toutes les maisons de l’impasse, sans compter ceux apportés de

l’extérieur... Ah ceux-là surtout m’horripilent: ceux nés ici sont tout

de même un peu de la famille, ce sont des enfants de l’impasse. Mais

n’importe, tous ne font que crier, désobéir, et mettre tout sens dessus

dessous...

Quand nous sommes revenus après trois ans, Kaa était donc sur le seuil,

exactement comme avant, avec son bonnet, sa figure brique, ses jupons et

son tablier, faisant aussi exactement les mêmes récriminations. Donc Kaa

ment: elle n’a jamais eu de mère, n’est pas née, et a toujours, toujours

été comme maintenant. Brrr... Oh j’en ai peur: jamais je ne veux entrer

chez elle, même pas pour voir le fuchsia, gros comme le bras, qu’elle

cultive sous la fenêtre de derrière. Il paraît qu’il est aussi vieux

qu’elle; que l’hiver elle le couvre de sacs pour le préserver du froid;

que, l’été, elle passe ses dimanches à le tailler, l’arroser, et à

empêcher qu’une clochette ne pende plus loin que l’autre. Donc, encore

une preuve qu’elle a toujours été décrépite: ce fuchsia ne change pas;

depuis que nous avons habité l’impasse, on parle de sa grosseur et de

ses clochettes roses et pourpres... Et son chien Lette, il est gros

comme un boudin et marche les pattes écarquillées, et, depuis toujours,

il refuse de manger les croûtes de pain noir, parce qu’il n’a pas de

dents.

Kaa me déteste: elle voit que j’ai peur d’elle et que, le dimanche,

quand les gens de l’impasse sont sortis pour se promener sur le Canal ou

aux Remparts ou bavarder sur les perrons, je n’ose pas entrer dans

l’impasse si je la sais seule, occupée à son fuchsia, ou arrêtée sur le

seuil, barrant l’entrée avec ses jupes, Lette étendu sur le dos, son

vilain ventre en l’air, aucun des deux ne bougeant pour vous laisser

passer. Je m’assieds alors sur le petit perron à côté de l’impasse,

attendant les nôtres ou un voisin. Kaa ne dit d’abord rien; puis elle me

regarde, les yeux injectés, et finit par me dire que je ferais mieux

d’aller chercher de la braise de tourbe et de l’eau bouillante pour

faire le café pour quand ma mère rentrera, que de traîner mon derrière

sur le perron. Mais nenni, je n’entre pas. Kaa, son chien et son fuchsia

me feraient devenir vieille comme eux. Ah non! Ah non!... Hououou, avoir

toujours été vieux, vieux... Elle me chasse un frisson par les côtes, de

peur...

J’aimais cependant l’impasse, et tous les voisins nous avaient fait fête

à notre retour et s’étaient étonnés de nous voir si grandis.

--Mina est une jeune fille, et Keetje n’est plus une enfant. Keetje,

voyez donc, elle a trois fois plus de cheveux que lorsqu’elle a quitté

il y a trois ans... Dieu! qu’ils ondulent et qu’ils sont clairs: c’est

comme du maïs... Et voyez donc ses ongles... Elle s’est élancée, elle

est haute sur échasses, mais un peu pâle... Bientôt il lui faudra une

robe longue...

On demanda quelque chose à l’oreille de ma mère.

--Non, non, c’est encore une enfant, fit-elle.

--Tout à fait une enfant, ajouta Mina, et ne vaut pas qu’on s’en occupe

tant.

--Oh n’aie pas peur, on s’occupera toujours d’elle! c’est elle, le coq

faisan de la famille.

--Je ne me laisserai pas manger le fromage de mon pain par elle. C’est

une enfant, et elle n’aura pas de jupe longue de si tôt... Quant à ses

cheveux jaunes, huhu...

Elle n’acheva pas sa pensée.

--Et que va-t-elle faire maintenant, grande comme elle est? servir?

aller à la fabrique?

--Oh non! j’apprends les modes.

--Les modes! Ah la la! fit Mina; elle est trottin chez une modiste.

--J’ai garni tout de même un chapeau pour la demoiselle d’une marchande

de poisson de rivière, il était très joli; et j’ai fait aussi ton

chapeau de dimanche et le mien, et le bonnet à ruches de mère. Essaye

donc de faire une ruche.

--C’est égal, tu n’apprends pas les modes: ce sont les demoiselles qui

paient, qui apprennent.

--Moi, j’apprends aussi: je n’ai pas comme toi les yeux en poche et les

doigts gourds.

--Quoi? Quoi? avec tes cheveux de putain... toutes les putains se

teignent les cheveux de la couleur des tiens.

--C’est qu’elles trouvent cette couleur plus belle que la leur; et toi,

tu donnerais un de tes vilains petits yeux pour avoir ma couleur jaune.

--Hein! quoi!

Elle s’élança vers moi pour me défoncer le dos à coups de poing, mais je

jetai ma jambe droite en l’air, et si elle n’eut sauté en arrière, elle

l’attrapait sous le menton. Les voisins s’entremirent.

--Mes cheveux jaunes, mon menton pointu, mon cou de girafe, mes jambes

comme des échasses, mes dents de chien, j’en ai assez. Tu as voulu me

donner une résille pour cacher mes cheveux, et tu veux m’empêcher de

rire pour qu’on ne voie pas mes dents... Quant à mon cou de girafe, dans

les livres on dit: «long cou de cygne»: long, long, entends-tu, et un

long cou est joli, et tu es trop bête pour comprendre...

Eperdue de rage, je me sauvai dans notre nouvelle maison et grimpai dans

l’alcôve de dessus pour pleurer et me lamenter de ce que personne ne

m’aimait et que ma mère m’avait toujours laissé malmener par cette

vilaine grande bringue... Petite aussi, quand je voulais coucher dans le

lit de ma mère, les nuits que père ne rentrait pas, elle me jetait

dehors et prenait ma place. Si on achetait une robe neuve, c’était pour

elle, et sa vieille, à elle, était changée pour moi. Avec elle, mère

sortait regarder les vitrines et buvait du café sucré pendant que nous

étions à l’école: je trouvais les fonds de sucre dans les tasses, en

rentrant... Et maintenant que j’ai acheté un paletot de mon propre

argent, je dois le lui prêter pour faire une visite à l’oncle Marten;

et, après, elle va se balader dans la Kalverstraat, et faire des

embarras avec mon paletot, dont les coutures éclatent tant il la serre.

Pendant ce temps, moi, je ne peux pas sortir, ou je dois mettre son

vieux châle...

Personne ne prend mon parti, personne ne m’aime, je veux m’en aller bien

loin, bien loin... Mais si elle ose encore me frapper, je lui mordrai le

cœur hors de la panse... Et mère qui laisse faire: elle en a peur...

Père n’aime pas Mina, il dit que ses orteils sont un peu loin de ses

talons.

--Tu sais, tu sais, criai-je de l’alcôve, tes orteils sont trop loin de

tes talons.

Et je riais, et lui montrais la langue et les poings.

Elle me regardait ahurie, mâtée de cette crise de fureur. Ma mère lui

parla doucement de mes maux de reins et de tête.

--Keetje, descends, dit-elle, le café est prêt. Voyons, tu ne t’es

jamais fâchée ainsi, tu as mal sans doute...

Je me laissai glisser par la corde et m’arrêtai, attendant ce que Mina

allait faire. Ma mère mit du sucre dans ma tasse seule.

--Voyons, vous êtes des sœurs, tâchez de vous comprendre.

Nous nous regardâmes; mais non, nous ne nous supportions pas... Depuis,

il y eut toujours une gêne entre nous, et elle n’osa plus mettre mon

paletot.

Wouter, le Docteur Holsma te disait que nous n’avons d’autres devoirs

que ceux que nous pouvons accomplir: notre devoir le plus proche, et que

nous devons accepter ce que nous ne pouvons changer; que cette forge,

dans son voisinage, qui l’empêchait souvent de penser, il ne la

déplaçait pas parce qu’il ne le pouvait pas. Ce qui ne se peut pas n’est

pas mon devoir, disait-il.

Alors, Wouter, moi, ai-je tort de te chercher, de te vouloir, et de

parler toujours avec toi comme si tu étais là, toi qui dois être m...

Non, tu n’es pas mort, je te trouverai... Mais mon devoir le plus

proche, celui que je peux et dois accomplir, quel est-il?... où est

il?...

Klaasje a des engelures... La première en avait aussi, et elle a raconté

que le docteur lui avait fait mettre ses pieds dans l’eau chaude et les

laver avec du savon noir et lui avait recommandé de faire cela tous les

jours, et que ses engelures s’étaient guéries... Alors mon devoir le

plus proche, ne serait-ce pas de mettre les pieds de Klaasje dans l’eau

chaude et de les savonner?... Oui... Toi, te trouverai-je?... et alors

est-ce bien de te chercher, de t’attendre?... Je vais mettre les pieds

de Klaasje dans l’eau chaude jusqu’à ce qu’il soit guéri... mais... je

continuerai à te chercher ou je mourrais de chagrin...

J’ai si souvent dit à Mina que c’est ignoble de nous flanquer à la porte

quand elle veut manger quelque chose de bon... elle en rit et recommence

chaque fois... dois-je continuer à me fâcher et à lui dire cela?... Non,

car je ne puis pas la changer... mais les pieds de Klaasje, et tout te

raconter, cela je le dois, parce que je le peux.

Tu as sauté à l’eau après la petite Emma et tu as donné du tabac au

vieux vétéran... Tu es le meilleur... Oui, Wouter, les pieds de Klaasje

et toi, vous êtes mon devoir le plus proche...

C’était le Nouvel An. J’avais reçu de la patronne trois «dubbeltjes», de

la première une vieille jupe dont je pouvais me faire une robe, et de la

seconde une partie des bonbons qu’on lui avait donnés. Corry m’avait

versé en secret un verre de cognac au sucre. J’en étais contente, mais

cependant rien n’y faisait: depuis un temps, j’étais malheureuse comme

les pierres, je cherchais à être seule pour pleurer désespérément. Aussi

tout le monde était injuste envers moi... Puis Wouter était devenu de

plus en plus un monsieur; il connaissait de vraies princesses: certes,

si je l’avais rencontré, il n’aurait pas fait attention à moi... A la

maison, je suis comme si je n’étais pas des leurs et, excepté mère, ils

m’aiment de moins en moins... Pour Mina, je suis un objet qu’on jette

d’un coin dans un autre. Celle-là, je la comprends bien cependant: elle

est paresseuse, souillon, sur son bec et brutale; elle ne saura et ne

fera jamais rien; puis je n’aime pas des créatures aussi laides... Mère

m’aime certes beaucoup... Je ne veux cependant pas lui raconter que je

pleure tout le temps, et que j’ai ce poids dans le ventre, et que des

frissons me parcourent... Et ces sensations... c’est comme quand les

garçons m’embrassent, mais plus fort, et j’ai mal en même temps. Je ne

veux pas demander à Corry, moins encore à Rika... Si je pouvais le

raconter à quelqu’un... A Femke, je le dirais... A Wouter aussi, mes

bras à son cou et en l’embrassant... Mais je n’ai personne, personne, je

suis comme seule au monde...

Corry descend l’escalier de la cuisine. J’essuie mes yeux et continue à

peler les pommes.

--Kee! Kee! tu devrais me faire un plaisir.

--Qu’est-ce?

--J’ai demandé à la patronne de pouvoir aller souhaiter l’an à ma

famille; mais, comme il faut servir le thé au juif malade, elle dit que

cela ne se peut pas, à moins que tu ne veuilles rester et lui servir son

thé. Je préparerai le plateau, je mettrai le thé dans la théière, tu

n’auras qu’à verser l’eau bouillante dessus.

--Oui, je veux bien, je reviendrai. Qui reste encore à la maison?

--Personne, les patrons vont chez les parents; elle y restera, et lui

fera des visites. Ça va?

--Oui, ça va.

Elle me donna une tranche de pain d’épice et encore un fond de verre de

cognac. Elle remonta vite annoncer aux patrons que je reviendrais. Au

dîner, je prévins chez moi que je devais retourner à l’atelier.

Ah quel bonheur! Je vais être seule, seule toute une après-midi. Quand

j’entrai, les patrons étaient déjà partis. Corry fila aussitôt.

--Prends du thé du Juif, me cria-t-elle, et coupe-toi des tartines à

quatre heures.

Seule!... qu’allais-je faire? mes jambes étaient flasques et une

pesanteur dans le ventre m’engourdissait toute! Si je continuais

_Woutertje Pietersen_...

Je montai et pendant plus d’une heure, dans l’appartement glacial, je

lis la fin du livre qui me sembla inachevé... Tous les romans finissent

par la mort ou le bonheur. Pour toi, Wouter, cela finit dans le coche

d’eau, où tu es monté avec le vicaire pour aller racheter à Haarlem ton

veston que tu avais vendu trop bon marché à un Juif, et acheter pour

cette dame une ombrelle à la place de celle que tu avais brisée dans une

colère... Oui, tu l’avais cassée de rage, je le comprends: pourquoi tes

patrons t’invitent-ils chez eux à la campagne si c’est pour te faire

garder l’enfant dans la chambre à cylindrer le linge? Tu n’es pas un

domestique, tu es un employé: tu as eu raison de briser cette ombrelle,

j’en aurais fait autant; mais te voilà quitte de ton habit et certes

aussi de ta place. Tu comprends, jamais ils ne pourront encore te

supporter... Tu fais bien d’aller à Haarlem avec le vicaire, mais ces

deux créatures que vous rencontrez et avec qui vous voyagez, ça, ça...

allons, toi et le vicaire, ne voyez-vous donc pas que ce sont des

drôlesses? Si j’avais été avec vous, je m’en serais aperçu tout de

suite.

Trois heures et demie... je vais faire bouillir l’eau pour le thé. En

descendant, je dus me tenir à la rampe, tant ce poids dans le ventre et

mes jambes molles me tourmentaient. Je versai le thé, en pris une grande

tasse, rajoutai de l’eau et montai le plateau, que je déposai sur la

table. Le Juif me remercia gentiment.

Après avoir bu le thé, j’eus le sang à la tête. Les cordons de mes jupes

me gênaient: je défis mes vêtements. Oh, si je pouvais me coucher... Une

langueur douloureuse, mais frisonnante de je ne sais quelle sensation de

caresse, me parcourait la peau; je m’étirais. Oh, si je pouvais me

coucher et avoir chaud aux pieds...

Je me jetai dans l’alcôve de Corry. En ôtant mes vêtements, je vis deux

gouttes de sang sur ma chemise: mon émoi fut intense... Alors, quand

même, cette vilaine chose me venait: je n’avais cependant pas été sale

avec les garçons... Oh que dirait mère?... Tons les malheurs à la fois:

Wouter qui est en route avec ces donzelles, et à Haarlem, maintenant que

la princesse a donné de l’argent au vicaire pour racheter l’habit, ils

en prendront sans doute une partie pour aller en ribote avec elles. Ah

Wouter, je n’aurais jamais cru cela de toi, et de ce vicaire je l’aurais

cru encore moins, si, dans les livres, ils n’avaient pas des amours avec

des dames... Je vais donc perdre du sang. A quoi cela sert-il?... Mon

Dieu, on descend l’escalier: c’est le pas du patron...

Il fit le tour de la cuisine en pardessus, le chapeau sur la tête; il

regarda à peine l’alcôve et sortit.

Peu après il rentra, il se jeta sur moi de tout son long; il était nu.

Je ne pus crier: il avait collé sa bouche sur la mienne. De ses deux

mains, il travailla sous moi pour écarter mes jambes, puis!... Oh! comme

s’il me défonçait... Je me crus assassinée tant j’avais mal. Il grognait

comme un chien affamé qui ronge un os; j’essayais de mordre, de bondir

sous lui, mais rien n’y fit: il m’ouvrait le ventre par la «pissie». Oh

que c’était... Ah je ne sais pas: de longs titillements étaient au bout

de mes nénets de rien du tout, qu’il touchait de son corps nu en se

remuant sur moi.

Il me délivra. Il se regarda.

--Tiens, fit-il, à peine éclose, la rose est cueillie.

Il rit.

J’étais dans une grande torpeur et me demandais s’il m’avait enlevé

quelque chose du ventre, tant je me sentais creusée. J’eus un vrai accès

de fièvre chaude. Je brûlais et ne pouvais plus suivre mes pensées.

Corry rentra tard.

--Comment, tu es dans mon lit? Ne te gêne pas. Voyons, va-t’en.

Je me levai: elle vit mes linges maculés.

--Ah, ça t’est venu pour ton Nouvel An! Tant mieux, tu ne pleureras

plus, car je t’ai très bien vue te fourrer dans les coins pour pleurer.

Je m’en allai par le quartier juif, douchée par le froid de la nuit,

grelottant, recroquevillée, et murmurant: «Wouter, maintenant je ne

voudrais plus te rencontrer: je n’oserais pas venir sous tes yeux...»

Keetje Trottin · 第 15 / 21 题