M. Le Mesge parcourait fiévreusement les sommaires.

--Politique intérieure: des articles de MM. Francis Charmes, Anatole

Leroy-Beaulieu d'Haussonville sur le voyage du tsar à Paris. Tiens, une

étude sur les salaires du moyen âge par M. d'Avonel. Maintenant des

vers, des vers de jeunes poètes, Fernand Gregh, Edmond Haraucourt. Ah!

un compte rendu de livre d'Henry de Castries sur l'Islam. Cela peut être

plus intéressant... Mais je vous en prie, cher monsieur, prenez ce qui

vous conviendra.

La joie rend les gens aimables, et véritablement M. Le Mesge délirait.

Un peu de brise venait maintenant de la fenêtre. Je m'approchai de la

balustrade, et, m'étant accoudé, je me mis à parcourir un numéro de la

_Revue des Deux Mondes_.

Je ne lisais pas, je feuilletais, les yeux tantôt sur les pages où

grouillaient les petits caractères noirs, tantôt sur la cuvette

rocheuse, qui grésillait, rose pâle, sous le soleil déclinant.

Soudain mon attention commença à se fixer. Une correspondance étrange

s'établissait entre le texte et le paysage.

«_Sur nos têtes, le ciel ne gardait de ses nuages que quelques traces

légères, pareilles au peu de cendre blanche que laissent les bûchers

consumés. Le soleil embrasait en cercle les cimes des rochers, faisant

saillir sur l'azur leurs lignes solennelles. D'en haut une grande

tristesse et une grande douceur tombaient dans l'enceinte solitaire,

comme un breuvage magique dans une coupe profonde..._[17]»

Fébrilement, je tournai quelques pages. On eût dit que mes pensées

commençaient à se clarifier.

Derrière moi, M. Le Mesge, plongé dans un numéro, manifestait par des

grognements l'indignation où le jetait sa lecture.

Je poursuivis la mienne.

«_De toutes parts, dans la lumière crue, se déployait sous nos pieds un

superbe spectacle. La chaîne des rochers, visible tout entière dans sa

stérilité désolée jusqu'aux extrêmes sommets, s'allongeait comme un

immense entassement de choses gigantesques et informes, demeuré pour la

stupeur des humains en témoignage de quelque titanomachie primordiale.

Tours écroulées..._

--C'est une honte, une pure honte,--répétait le professeur.

«_...Tours écroulées, citadelles renversées, coupoles effondrées,

colonnades brisées, colosses mutilés, proues de vaisseaux, croupes de

monstres, ossatures de titans, cette masse formidable par ses reliefs et

ses creux, simulait tout ce qu'il y a d'énorme et de tragique. Si

limpides étaient les lointains..._

--Une pure honte,--disait toujours M. Le Mesge exaspéré, frappant du

poing la table.

«_...Si limpides étaient les lointains que je distinguais chaque contour

comme si j'avais eu sous les yeux, infiniment agrandi, le rocher que

Violante m'avait fait voir par la fenêtre, avec, un geste, créateur..._»

Je fermai la revue en frissonnant. A mes pieds, maintenant rouge,

j'avais, énorme, abrupt, dominant le jardin mordoré, le rocher blanc

qu'Antinéa m'avait désigné le jour de notre première entrevue.

--Il est tout mon horizon,--avait-elle dit.

A présent les transports de M. Le Mesge ne connaissaient plus de bornes.

--C'est plus qu'une honte, c'est une infamie.

J'aurais voulu l'étrangler pour le faire taire. Il m'avait saisi le bras

et me prenait à témoin.

--Vous lirez cela, monsieur, et, sans être particulièrement compétent,

vous verrez que cet article sur l'Afrique romaine est un prodige

d'inconscience, un monument d'ignorance. Et c'est signé, savez-vous de

qui c'est signé?

--Laissez-moi,--lui dis-je brutalement.

--Eh bien, c'est signé Gaston Boissier. Parfaitement, monsieur! Gaston

Boissier, grand-officier de la Légion d'honneur, maître de conférences à

l'Ecole normale supérieure, secrétaire perpétuel de l'Académie

française, membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, un

de ceux qui refusèrent jadis mon sujet de thèse, un de ceux... Pauvre

Université, pauvre France!

Je ne l'écoutais plus. Je m'étais remis à lire. Mon front était baigné

de sueur. Mais il me semblait que dans ma tête, claire comme une chambre

dont on ouvre une à une les fenêtres, les souvenirs revenaient, ainsi

que des colombes qui regagnent, en battant des ailes, leur pigeonnier.

«_...A présent, un tremblement insurmontable la secouait toute; et ses

yeux se dilataient comme si une atroce vision les eût remplis

d'horreur._

«_--Antonello...--balbutia-t-elle._

«_Et pendant quelques secondes, elle ne put prononcer d'autre parole._

«_Je la regardai avec une indicible angoisse, et je souffrais en mon âme

les contractions de ses chères lèvres. Et la vision qui était dans ses

yeux passait dans les miens, et je revoyais le visage blême et émacié

d'Antonello, et le rapide battement de ses paupières, et les ondes

d'angoisse qui, investissant soudain son corps long et maigre, le

secouaient comme un roseau fragile._»

Sans lire davantage, je jetai la revue sur la table.

--C'est bien cela,--dis-je.

Je m'étais servi, pour découper les pages, du couteau avec lequel M. Le

Mesge avait tranché les cordes du ballot, un court poignard à manche

d'ébène, un de ces poignards que les Touareg, dans une gaine à

bracelet, portent collés à leur biceps gauche.

Je le mis dans l'ample poche de mon dolman de flanelle et marchai vers

la porte.

J'allais la franchir quand je m'entendis appeler par M. Le Mesge.

--Monsieur de Saint-Avit! Monsieur de Saint-Avit!

Je me retournai.

--Un petit renseignement, s'il vous plaît.

--Qu'y a-t-il.

--Oh! pas grand'chose. Vous savez que c'est moi qui suis chargé de

l'établissement des étiquettes de la salle de marbre rouge...

Je me rapprochai de la table.

--Eh bien, j'ai omis de m'enquérir tout d'abord auprès de M. Morhange de

la date et du lieu de sa naissance. Puis je n'ai plus eu l'occasion. Je

ne l'ai plus revu. De sorte que, maintenant, je suis forcé de recourir à

vous. Pouvez-vous me renseigner?

--Je le puis,--dis-je, très calme.

Il avait pris, dans une boîte qui en contenait plusieurs, une large

étiquette de carton blanc; il trempa sa plume d'encre.

--Nous disons donc: _Numéro 54... Capitaine?_

--_Capitaine Jean-Marie-François Morhange._

Et, tandis que je dictais, une main posée au bord de la table,

j'apercevais sur ma manche blanche, une tache, une petite tache rouge

brun.

--_Morhange_,--répétait M. Le Mesge, achevant de mouler le nom de mon

compagnon.--_Né à..._

--_Villefranche._

--_Villefranche. Rhône._ Quelle date?

--_Le 14 octobre 1859._

--_Le 14 octobre 1859._ Bien. _Décédé au Hoggar le 5 janvier 1897._ Là,

voilà qui est fait. Et tous mes remerciements, cher monsieur, pour votre

obligeance.

--A votre service, monsieur.

Là-dessus, je quittai paisiblement M. Le Mesge.

* * * * *

Ma résolution était désormais bien prise et, je le répète, mon calme

était grand. Je me sentis néanmoins, en prenant congé de M. Le Mesge, le

besoin de mettre quelques instants entre la décision et l'exécution.

J'errai d'abord dans les couloirs. Puis, m'étant trouvé à proximité de

ma chambre, je me dirigeai vers elle. J'y entrai. Elle était toujours

insupportablement chaude. Je m'assis sur mon divan et me pris à

réfléchir.

Le poignard me gênait dans ma poche. Je l'en retirai et le déposai sur

le sol.

C'était un solide poignard, à lame en losange.

Il y avait entre le manche et la lame une virole de cuir roux.

Sa vue me rappela le marteau d'argent. Je me souvins de la facilité avec

laquelle je l'avais en main, quand je frappai...

Tous les détails de la scène me revenaient avec une incomparable

netteté. Mais je n'avais pas un frisson. Il semblait que la

détermination où j'étais de tuer dans un instant l'instigatrice du

meurtre m'eût permis d'évoquer avec placidité ses farouches détails.

Si je réfléchissais à mon acte, c'était pour m'en étonner, non pour me

condamner.

«Eh quoi! me disais-je, ce Morhange, qui a été un enfant, qui, comme

tous les autres, a coûté tant de peines à sa mère, lors de ses maladies

de bébé, c'est moi qui l'ai tué. C'est moi qui ai tranché cette vie, qui

ai réduit à néant ce monument d'amour, de larmes, d'embûches surmontées

qu'est une existence humaine. Vraiment, quelle extraordinaire aventure!»

C'était tout. Ni crainte, ni remords, ni cette horreur shakespearienne

consécutive au meurtre et qui fait qu'aujourd'hui, sceptique pourtant,

et blasé, et désabusé plus qu'on ne peut l'être, je me prends tout à

coup à frémir si je suis seul, la nuit, dans une chambre obscure.

«Allons, pensai-je, il est l'heure. Il faut en finir.»

Je ramassai le poignard et, avant de le remettre dans ma poche, je fis

le geste de frapper. Tout allait bien. La poignée était assurée dans ma

main.

Je n'avais jamais fait le chemin des appartements d'Antinéa que guidé,

la première fois par le Targui blanc, la seconde par le guépard. Je le

retrouvai néanmoins sans aucune peine. Un peu avant de parvenir à la

porte à rosace lumineuse, je rencontrai un Targui.

--Laisse-moi passer,--ordonnai-je.--Ta maîtresse m'a fait appeler.

L'homme obéit en s'effaçant.

Bientôt une mélopée sourde parvint à mes oreilles. Je reconnus le son

d'une _rebaza_, le violon à corde unique des femmes touareg. C'était

Aguida qui jouait, accroupie comme d'ordinaire aux pieds de sa

maîtresse. Les trois autres femmes l'entouraient également. Tanit-Zerga

n'y était pas.

Ah! puisque cette fois est la dernière que je l'ai vue, laisse,

laisse-moi te parler d'Antinéa, te dire comment, en cet instant suprême,

elle m'apparut.

Sentait-elle la menace qui pesait sur sa tête, et avait-elle voulu la

braver en recourant à ses plus invincibles artifices? J'avais dans le

souvenir le mince corps dépouillé que j'avais pressé contre mon coeur

la nuit précédente, sans bagues, sans bijoux. Et voici que je reculai

presque en trouvant maintenant devant moi, parée comme une idole, non

une femme, mais une reine.

Le formidable luxe des Pharaons écrasait ce mince corps. Elle avait en

tête le _pschent_ des dieux et des rois, énorme et d'or, sur lequel les

émeraudes, qui sont les pierres nationales des Touareg, traçaient et

retraçaient son nom en caractères tifinar. Elle était vêtu de la

_schenti_, comme d'une gaine hiératique. Une schenti de satin rouge

brodée, en or, de lotus. Elle avait à ses pieds un sceptre d'ébène,

terminé par un trident. Ses bras nus étaient cerclés de deux uræus dont

les gueules remontaient jusque sous les aisselles, comme pour s'y

blottir. Des oreillettes du pschent ruisselait un collier d'émeraudes,

dont le premier rang passait sous le menton têtu, en forme de jugulaire,

tandis que les autres descendaient en rond sur la gorge nue.

Quand j'entrai, elle eut un sourire.

--Je t'attendais,--fit-elle simplement.

Je m'avançai, et, quand je fus à quatre pas du trône, je m'arrêtai,

droit devant elle.

Elle me regardait ironiquement.

--Qu'est ceci?--fit-elle avec le plus grand calme.

Je suivis la direction de son geste. Je vis le manche du poignard qui

émergeait de ma poche.

Je le retirai complètement, et le tins ferme dans ma main, prêt à

frapper.

--La première de celles de vous qui bougera, je la ferai abandonner à

six lieues d'ici, toute nue, au milieu du désert rouge,--dit froidement

Antinéa à ses femmes, parmi lesquelles mon geste avait fait courir un

murmure de frayeur.

Elle reprit, s'adressant à moi:

--Ce poignard est à la vérité bien laid, et tu me parais bien mal le

tenir. Veux-tu que j'envoie Sydya dans ma chambre te chercher le marteau

d'argent? Tu le manies mieux que ce poignard.

--Antinéa,--dis-je sourdement,--je vais vous tuer.

--Dis-moi _tu_, dis-moi _tu_. Tu me tutoyais bien hier soir. N'oses-tu

devant celles-ci?--fit-elle en désignant les femmes aux yeux exorbités

de terreur.

Elle reprit:

--Me tuer? Tu n'es guère conséquent avec toi-même. Me tuer, au moment où

tu peux recueillir le prix du meurtre de l'autre...

--A... A-t-il souffert?--fis-je soudain, en tressaillant.

--Peu. Je te l'ai déjà dit que tu t'étais servi du marteau comme si tu

n'avais fait que cela toute ta vie.

--Comme le petit Kaine,--murmurai-je.

Elle eut un sourire étonné.

--Ah! tu connaissais cette histoire... Oui comme le petit Kaine. Mais au

moins Kaine était logique. Tandis que toi... je ne comprends pas.

--Je ne comprends pas très bien non plus.

Elle me regardait avec une curiosité amusée.

--Antinéa,--dis-je.

--Qu'y a-t-il?

--Ce que tu m'as demandé de faire, je l'ai fait. Puis-je, à mon tour,

t'adresser une prière, te poser une question?

--Dis toujours.

--Il faisait sombre, n'est-ce pas, dans la chambre où _il_ était.

--Très sombre. J'ai été obligée de te conduire jusqu'au divan où il

dormait.

--_Il_ dormait, tu en es sûre?

--Je te le dis.

--_Il_... n'est pas mort sur le coup, n'est-ce pas.

--Non. Je sais exactement quand _il_ est mort, deux minutes après que,

ayant frappé, tu t'es enfui en poussant un cri.

--Alors, sans doute, _il_ n'a pu savoir...

--Quoi?

--Que c'est moi qui ai... tenu le marteau.

--_Il_ aurait pu ne pas le savoir, effectivement,--dit Antinéa,--et

pourtant, _il_ l'a su.

--Comment?

--_Il_ l'a su, parce que je lui ai dit,--dit-elle, fixant avec un

courage magnifique ses yeux dans les miens.

--Et, murmurai-je,--_il_ l'a cru?

--Mon explication aidant, _il_ t'a reconnu dans le cri que tu as poussé.

S'_il_ n'avait pas dû savoir que c'était toi, la chose n'eût eu aucun

intérêt pour moi,--acheva-t-elle avec un petit rire méprisant.

Quatre pas, je l'ai dit, me séparaient d'Antinéa, D'un bond, je les

franchis, mais, avant d'avoir pu frapper, je roulai à terre.

Hiram-Roi venait de me sauter à la gorge.

En même temps, j'entendais la voix impérieuse et calme d'Antinéa.

--Appelez les hommes,--commanda-t-elle.

Une seconde plus tard, j'étais délivré de l'étreinte du guépard. Les six

Touareg blancs m'entouraient et cherchaient à me garrotter.

Je suis assez fort et très nerveux. Un instant, je réussis à me mettre

debout. Un de mes ennemis gisait à dix pieds, projeté par un coup de

poing placé au menton suivant les meilleures règles de l'art. Un autre,

sous mon genou, râlait. C'est alors que j'entrevis, une dernière fois,

Antinéa. Elle était debout, appuyée des deux mains contre son sceptre

d'ébène, et contemplait la lutte avec un sourire d'ironique intérêt.

Au même instant, je poussai un grand cri et lâchai ma victime. Un

craquement dans mon bras gauche: un des Touareg, saisissant ce bras par

derrière et le tordant sur lui-même, m'avait désarticulé l'épaule.

* * * * *

Quand je m'évanouis tout à fait, c'était dans les couloirs, au travers

desquels deux fantômes blancs m'emportaient, ligoté à ne plus pouvoir

faire un mouvement.

L'Atlantide · 第 51 / 61 题