II

Je me souviens surtout d'un soir.

J'étais d'une tristesse affreuse;

Sur l'oreiller, nue et rêveuse,

Tu le soulevais pour t'asseoir:

Tout à coup, sortit du ciel noir

Comme un spectre au fond d'un miroir,

La lune blafarde et peureuse.

Je n'y puis songer sans te voir

Dans cette pâleur lumineuse,

Immobile et silencieuse

Devant mon sombre désespoir.

Je voyais ta douce figure

Pâle et muette de terreur;

Je contemplais avec stupeur

Ton expression morne et pure,

Et cela me brisait le coeur

De voir pleurer sur ta blancheur

Les ondes de ta chevelure.

Quel est ce démon acharné,

Cette voix qui jamais ne change?

On dirait l'ombre d'un damné

Qui me poursuit et qui se venge.

Est-ce un fantôme inanimé?

Un spectre dont je suis aimé?

Ou plutôt quelque mauvais ange

Auquel je suis abandonné?

Rien ne peut lui donner le change.

Quel est-il donc, ce mal étrange

Qui ne m'a jamais pardonné?

Mais, durant ces nuits de folie,

Souffrant de ces maux inconnus,

Dans la blancheur de tes bras nus

Je cachais ma tête pâlie;

O vision ensevelie!

Je sens à ma mélancolie

Que je ne te reverrai plus.

Adieu! le Destin nous égare:

Pourquoi partir quand tu m'aimais?

Le coup de vent qui nous sépare

Va nous séparer pour jamais.

Dans un mois, ou dans une année,

Si tu songes à nos amours

Sans en avoir l'âme troublée:

Par une belle matinée,

Pense à cette heure désolée,

La dernière de nos beaux jours!

Car cette heure, à peine envolée,

Tu la regretteras toujours!

Adieu! pense au cri de détresse

Que mon coeur te jette en partant.

Adieu, ma vie et ma maîtresse,

Adieu! songe à notre tendresse,

Songe à notre dernier instant!

Adieu! sois heureuse et m'oublie.

Que Dieu te guide par la main!

Et que douce te soit la vie,

Comme le soleil d'Italie

Qui nous souriait ce matin!

Oublions-nous, quoi qu'il advienne!

L'éternité qui va s'ouvrir,

Qu'elle soit païenne ou chrétienne,

Passera sans nous réunir.

Dieu m'aurait dû faire mourir

Lorsque ta main serrait la mienne.

Hélas! j'ai peur du souvenir.

O souvenir! volupté sombre,

Source de désespoirs sans nombre,

Qu'un autre te célèbre encor!

Moi je te crains! Tu n'es qu'une ombre

Et toute ombre rappelle un mort.

Tu n'es qu'un compagnon perfide

Qui nous empêche de guérir,

Souvenir! ô spectre livide,

Qui n'es bon qu'à faire souffrir!

Contes et poésies de Prosper Jourdan: 1854-1866 · 第 75 / 212 题