II

Pour en revenir au malaise

De mon esprit,

Nous parlions de ce qui me pèse

Et m'assombrit:

Non! ce n'est ni la Poésie

Au front rêveur,

Engendrant la mélancolie

Dans tout le coeur;

Ni le spleen qui bâille et qui bâille,

Le spleen maudit

Triste et plat comme une muraille

Qu'on reblanchit;

Ni rien des malheurs de la vie,

Petits ou grands,

Qui passent et que l'on oublie

Avec le temps.

Mais alors, d'où vient que mon âme

Voit tout en noir?

Que mon coeur palpite, sans flamme

Et sans espoir?

Quel est donc ce malaise étrange

Qui m'engourdit?

Est-ce mon diable ou mon bon ange

Qui m'affadit?

Je crois que j'aimais ma maîtresse,

Sans m'en douter;

Et que je suis plein de tristesse

De la quitter.

Suis-je donc un amant fidèle?

Car, en un mot,

J'ai dans l'âme une peur mortelle

De l'aimer trop.

Je laisse, hélas! tout ce que j'aime

Derrière moi;

Si je pleure au fond de moi-même,

Voilà pourquoi.

Je sens que mon coeur se réveille,

Espoir déçu!

Quand je le crois mort, il sommeille

A mon insu.

Nous avons beau faire, notre âme

Subsiste en nous

Et brûle, étincelle sans flamme,

D'un feu plus doux.

Cette étincelle est notre vie,

Joie ou malheur;

Sa lueur, ardente ou pâlie,

Jamais ne meurt.

C'est la mystérieuse chaîne

Qui nous unit

A tout ce que notre âme en peine

Aime et bénit;

C'est l'amour qui tue ou fait vivre;

C'est notre sort;

C'est l'étoile qu'il nous faut suivre

Après la mort.

Dieu l'a dit, et la destinée

Suit son chemin

Comme une ennemie acharnée

Du genre humain.

Je marchais, croyant pour la vie,

Mon coeur brisé,

Et voilà que ce coeur me crie:

«Tu t'es trompé!»

Mes amis, ma mère et mon père,

Je vous aimais.

J'aimais ma maîtresse, ah! misère!

Plus que jamais.

Ah! si c'est bien toi qui déchaînes

Charmes et peines!

S'il est vrai que, toujours, demain

Soit dans ta main!

Mon Dieu, si nos blessures même

Viennent de toi!

Si mon cri n'était qu'un blasphème,

Pardonne-moi.

1858.

Contes et poésies de Prosper Jourdan: 1854-1866 · 第 57 / 212 题