Mes chères lectrices, j'hésite
A continuer mon chemin;
Si vous ne me tendez la main,
Je n'irai jamais assez vite.
Jugez un peu de mon ennui:
Je veux peindre une belle nuit
Et je ne sais comment la rendre,
Car c'est un sujet bien usé
Dont tant d'auteurs ont abusé
Qu'on ne sait plus comment s'y prendre.
Certes, si j'étais écrivain,
Je ne chercherais pas en vain;
La chose serait bientôt faite.
Je prendrais le premier poëte
Qui me tomberait sous la main
Et je vous parlerais des voiles
De la nuit, et puis des étoiles,
Et puis du lac aux flots d'argent
Où se mire Phébé la blonde
Qui se penche vers l'eau profonde,
Et puis des bois, et puis du vent;
Du rossignol dans la vallée,
De la vieille tour isolée,
Des étoiles d'or ou de feu,
De l'herbe verte, du ciel bleu,
Des bouleaux que la lune argenté
Et surtout, chose très-urgente!
Du poëte à la Lyre d'or,
Ame dans l'idéal ravie,
Pleurant devant ce beau décor....
Qu'il n'a jamais vu de sa vie.
Car c'est un fait bien constaté
Que trois mille auteurs ont chanté
Juste la même nuit d'été
Sans qu'elle ait jamais existé.
Aussi, quel morceau bien traité!
Dans le monde des élégies
L'hiver est beaucoup moins gâté;
Époque fraîche où les génies,
Pour réparer leurs insomnies,
Ne perdent pas à rimailler
Le temps qu'on doit à l'oreiller.
Et le fait est, mesdemoiselles,
Que dans notre calendrier
Les nuits ne sont pas toujours belles
Aux alentours de février.
C'est pourquoi je suis fort à plaindre,
Car la nuit qu'il me faut dépeindre
Se trouve au plein coeur de janvier.
Figurez-vous donc la nuit brune,
Un vent très-sec, un ciel très-noir,
Dans ce ciel pas la moindre lune:
Un horizon à n'y rien voir.
Le givre dessèche la terre,
La grande route solitaire
S'allonge en ruban déroulé.
Sur la route déserte et blanche,
Légère comme un char ailé,
Rapide comme une avalanche,
Une berline au grand galop;
L'hirondelle qui rase l'eau
Va moins gaîment que ma berline
Dont le postillon bien payé,
C'est-à-dire bien éveillé,
Pour se donner meilleure mine,
A tous les échos d'alentour
Fait claquer son fouet, comme un sourd.
Dans la berline est une fille,
Au front tout rose de pudeur,
Qu'un flot de fourrure entortille,
Mourante d'amour ou de peur.
Elle est dans les bras d'un jeune homme.
Si vous croyez qu'ils font un somme,
C'est que vous connaissez bien mal
Le coeur humain en général.
Les baisers volent sur la route!
L'amour conduit les voyageurs!
Pour la fillette je redoute
Autre chose que les voleurs.
Les chevaux vont comme le diable!
La nuit est noire comme un four!
Le voyage a l'air agréable....
Hue! donc, beau postillon d'amour!
Mais je ne sais à quoi je pense
D'aller vous raconter cela.
S'il en est temps encor: défense
De lire ce chapitre-là!
C'est une affaire scandaleuse
Comme on n'en voit plus à Paris;
Vous devez la trouver affreuse,
Et je suis bien de votre avis.
En vérité, c'est une histoire
Pleine d'une atrocité noire.
Pourtant ce fut dans cet état
Qu'un beau soir Patrice emporta
Son amante Léonita.
V
O vous, pour qui j'écris ces lignes!
--Et qui peut-être les lirez,
Bien qu'elles ne soient pas très-dignes
De l'honneur que vous leur ferez;--
Vous, les belles filles de France,
Vous, l'orgueil d'un ciel enchanté,
Vous, le sourire et l'espérance!
Vous, la jeunesse et la beauté!
O vous à qui sourit l'Aurore,
A qui tous les bras sont ouverts,
Qui ne connaissez pas encore
Vos printemps d'avec vos hivers!
Vous, les vierges! Vous, les charmeuses!
Dont le coeur, peureux et hardi,
A des langueurs mystérieuses
Dans un corps jeune comme lui!
Vous, pour qui la coupe est remplie
Et qui vous sentez d'y goûter
Presqu'autant de peur que d'envie!
Vous qui faites aimer la vie
Ou qui la faites redouter!
Vous, pour qui les vieillards moroses
Ont des regards pleins de regrets!
Vous, pour qui les roses sont roses
Et les bleuets bleus tout exprès!
Vous, pour qui chantent les poëtes,
Pour qui les étoiles sont faites
Et brillent dans l'azur des soirs!
Vous, pour qui les perles sont rondes!
O vous, les brunes et les blondes!
Vous, les yeux bleus et les yeux noirs!
Si vous avez, par aventure,
Daigné me suivre jusqu'ici,
Laissez-là, je vous en conjure,
Laissez-là ce triste récit
Dont j'ai commencé la peinture,
Car un destin malencontreux
Réserve à nos deux amoureux
Un dénoûment des plus affreux.
Adieu le rêve! adieu l'ivresse!
Adieu l'amour et la tendresse
Et les frais soupirs éperdus!
Adieu le bal et ses délires,
Et les parfums et les sourires!
Adieu tous les bonheurs perdus!
Chevaux, postillon et berline
Qui, sur le flanc de la colline,
Descendiez si légèrement,
Vos grelots aux notes joyeuses,
Durant les nuits silencieuses,
N'effraieront plus l'écho dormant.
Sur le grand chemin solitaire
Vous n'écaillerez plus la terre
Que durcit le givre argentin.
Tout ce passé que je soulève
S'est évanoui comme un rêve
Aux premiers rayons du matin.
O gaîté! reste ensevelie.
Mon âme est désormais emplie
D'une sombre mélancolie.
Je suis si triste que vraiment
Je ne sais plus du tout comment
Je vais reprendre mon roman.
Et, malgré mon regret sincère,
Je commence à m'apercevoir
Que le dramatique et le noir
Ne sont pas du tout mon affaire.
Mais puisque j'ai, sans m'en douter,
Commencé de vous raconter
Une histoire des plus touchantes,
Quoi qu'il puisse m'en advenir,
Je vais tâcher de la finir
En vous priant d'être indulgentes.
Si vous aviez quelque amitié
Pour le héros et l'héroïne
De ce roman très-détaillé,
J'en appelle à votre pitié;
Car leur bonheur s'est effeuillé
Ainsi qu'un bouquet d'églantine.
Ma plume hésite à retracer
Le récit d'aussi tristes choses;
Hélas! quittez vos habits roses!
Hélas! vos beaux yeux vont pleurer.