VIII

Par quels détours secrets le hasard qui nous mène

Ne peut-il nous conduire à son but ignoré?

Par quel fatal pouvoir l'homme est-il condamné

A suivre malgré lui le destin qui l'entraîne?

Tel recherche la mort qui ne la trouve pas.

Tel autre la redoute et s'attache à la vie

Qui, laissant à moitié sa tâche inaccomplie,

Plein d'espoir et d'amour, vole vers le trépas.

Spectre aveugle, ô Destin! ce monde est ton esclave.

Insensé qui te fuit! Malheur à qui te brave!

O vieillard entêté qui nous tiens dans la main;

Quel grief as-tu donc contre le genre humain

Pour que le Tout-Puissant, protégeant ta vengeance,

Ait pu l'abandonner à ta lâche puissance?

O Muse! prends le deuil! pars et retiens tes chants

Loin de ces souvenirs que ma plume soulève.

Mon âme se reporte à de cruels instants.

Triste récit, pourquoi faut-il que je t'achève?

Pour mes vers désormais il n'est plus de printemps;

Ni les parfums du soir, ni les bruits de la grève

Ne se mêleront plus à mes tristes accents.

Jeunes, libres tous deux, souriant à la vie,

Rosette et son amant s'aimaient à la folie,

Et tenaient leurs amours pour uniques soucis,

S'inquiétant fort peu du reste; et l'habitude

Qu'avait prise Stello, dès qu'il fut à Paris,

De n'amener chez lui pas un de ses amis,

Fit que rien ne troublait leur chère solitude.

Ils vivaient donc heureux autant qu'il est permis.

Mais combien ce bonheur fut de courte durée!

Comme ils étaient comptés ces beaux jours! Destinée!

Destinée impassible! Oh! sombre lendemain

Que suspendait sur eux ton immuable main!

N'as-tu donc dans le coeur de pitié ni de honte

Qui te puisse émouvoir? Et n'est-il ici-bas

Nul qui puisse espérer, en te tendant les bras,

Que sa prière, au moins, te peut rendre moins prompte?

Or quoi qu'il l'eût voulu, Stello ne pouvait pas

Fuir le monde, et partant, y faisait bonne mine,

Engagé qu'il était par son ancien éclat.

Le bruit de son retour fut, comme on l'imagine,

Un grand événement dont tout Paris parla.

On médit bien un peu, mon lecteur le devine,

Cependant tout était pour le mieux jusque-là.

Mais hélas! quel bonheur jamais ne s'envola?

Insensés qu'ils étaient!--Ah! frémissez, madame!

Frémissez, car ce conte, ici, se change en drame.

Ma plume, en ce moment, hésite à retracer

Le simple et froid récit d'aussi pénibles choses.

Hélas! ô ma lectrice, ôtez vos habits roses!

O ma lectrice, hélas! vos beaux yeux vont pleurer.

Les amis de Stello, qui voyaient la comtesse,

N'avaient garde,--on s'en doute un peu,--de lui cacher

Ni comment il vivait, ni combien sa maîtresse

Lui ressemblait. C'était, dit-on, à s'y tromper

Jusques à les confondre et dire: _Les deux Roses._

A force d'en parler on fit tant et si bien

Que le hasard, habile en ces sortes de choses,

Les fit se rencontrer au Théâtre Italien.

O Sphinx! entre les sphinx, impossible à comprendre!

En retrouvant celui qu'elle avait désolé,

Assis en face d'elle auprès d'une autre femme,

En le voyant heureux, et le sachant aimé,

Rosine, dans son coeur, sentit comme une lame

Dont le contact mortel, en déchirant son âme,

Lui fit comprendre alors que _lui_ s'était vengé.

Et celle dont la bouche avait été muette,

Celle qui, froidement, avait brisé ce coeur

Et s'était fait un jeu d'une atroce douleur,

Ressentit à son tour cette fièvre inquiète

Dont il avait souffert, et se prit à l'aimer.

Contes et poésies de Prosper Jourdan: 1854-1866 · 第 35 / 212 题