Comme ces quelques chapitres de l’_Imitation_, reprise, après une assez
longue interruption, ce matin à la chapelle, ont bien su me sermonner et
me ramener à ma place: «Votre paix sera dans une grande patience...»
(III, XXV). «N’ayez d’autre intention que celle de me plaire à moi
seul...» (_ib._) Voilà ce qui m’est vraiment difficile, mon Dieu, en ce
moment. Car je voudrais bien aussi me plaire à moi-même, je voudrais
pouvoir me regarder avec plaisir. Et vous c’est justement ce que vous ne
voulez pas. Je sens bien, allez! que pour que vous me regardiez avec
plaisir, il faut que je cesse complètement de pouvoir le faire moi-même;
il faut que je sois dans cet état de mécontentement de moi, de mépris de
moi, qui m’est si pénible et dont je passe mon temps à vouloir me
débarrasser. Mais je tâcherai, mon Dieu, parce que je voudrais arriver
enfin, un jour, à mériter de n’être pas rangé parmi les orgueilleux.
Je ferai donc aussi étroitement que possible votre volonté: je
renoncerai à tout ce que vous ne voudrez pas. Mais je ne puis m’empêcher
de dire: «Veuillez, mon Dieu, que je trouve l’occasion de me réhabiliter
définitivement. En échange, si je réussis, je vous promets de tout faire
pour n’en tirer aucune gloire, pour me considérer, plus fortement que
jamais, comme le dernier de tous les hommes. Je vous promets de «penser
mal de moi-même, et de croire que personne n’est plus imparfait que
moi». Mon Dieu, songez que vous trouverez toujours bien de quoi m’en
convaincre, de quoi ouvrir sous mes yeux cet abîme de mon abjection, sur
lequel j’ai pu jeter un coup d’œil ce matin, grâce à votre livre. Vous
n’êtes pas à bout de ressources contre mon orgueil. Je vous demande donc
de me laisser être tranquille de ce côté-là. Je n’userai pas mal de
cette satisfaction, je vous le promets, mon Dieu, si vous me la donnez.
Mais au contraire, je tâcherai de la tourner à votre gloire.»