Je comprends enfin ce que c’est. (C’est peut-être la récompense de ma
patience à prier des lèvres pendant si longtemps.) Le besoin, la faim,
la soif, l’appel, le recours, la question, le manque qui vous force à
parler, à demander, à prier. Non pas seulement dans les occasions
terribles et urgentes, comme le 24[18], mais maintenant tous les jours,
et simplement pour demander l’assistance de Dieu à mon être même,
l’espèce de supplément à moi-même qu’il me doit maintenant, m’ayant
privé de la satisfaction où j’étais de moi.
[18] Le 24 août 1914, jour où il avait été fait prisonnier.
Délice de découvrir le sens immédiat, prochain, utile, de certaines
phrases déjà mille fois répétées. Délice de les dire pour moi, en faveur
de moi, de les faire intercéder pour moi:
«Exsurge, Christe, adjuva nos. Et _libera_ nos propter nomen tuum.»
«Domine Deus omnipotens qui ad principium hujus diei nos pervenire
fecisti...»
Espèce de réconfort admirable, et pour la première fois senti, de la
conversation avec Dieu. Intimité, amitié. Plus aucun doute sur sa
présence. C’est maintenant que je comprends bien, par la précision de
cette sensation, combien il est impossible à ceux qui ne l’éprouvent
pas, de l’imaginer.
Sentiment de tout attendre de quelqu’un, qui sait mieux que vous ce
qu’il vous faut. Subordination absolue. Tout ce qu’on raconte
d’habitude, quoi! Mais la différence entre l’entendre raconter et le
sentir!