Janvier 1917.
Il faut reprendre le mot de Descartes: le bon sens est la chose du monde
la mieux partagée. Mais au lieu d’entendre comme lui par bon sens
simplement la raison pure, il faut garder au mot son sens plus vague et
plus général et lui faire désigner une faculté composite, où entrent des
éléments très différents; les deux principaux: une faculté de sondage,
une faculté de développement. Et on peut ajouter: une faculté de
tâtonnement, d’exploration, de détermination empirique de ce qui va ou
ne va pas, du degré auquel on s’est approché de la vérité.
Tous les hommes sont pourvus de cette faculté, qui leur permet à tous un
discernement approximatif, au moins dans la pratique, du vrai et du
faux. S’ils renoncent à en faire un usage plus complet, c’est parce que
les différences entre le vrai et le faux, dans les choses théoriques,
étant extrêmement faibles, manquant de relief, ils se trompent souvent
et prennent l’un pour l’autre. De là énervement, impatience, orgueil;
ils se cabrent. Et pour en finir, par dépit, par fierté, ils déclarent
que toutes les idées sont pareilles, qu’elles n’avancent pas les unes
sur les autres, que, par suite, l’homme ne peut connaître la vérité.
Pour rouvrir à nouveau les voies ainsi bouchées, pour rendre sa
viabilité au chemin qui mène à la vérité, il faut d’abord calmer cet
énervement, réduire cette impatience, ramener les âmes à des sentiments
plus modestes et plus pondérés, dissiper ce voile de dépit qui les
aveugle, leur réapprendre à estimer pour quelque chose les petits
avantages qu’elles peuvent remporter çà et là dans la lutte contre
l’inconnu. Car ils sont le commencement de la connaissance parfaite; car
c’est de leur accumulation que se compose la science définitive. La
certitude ne se laisse pas emporter d’assaut d’un seul coup; elle se
refuse à qui en a refusé les premiers indices, à qui s’est engagé dans
la bataille avec pour devise: Tout ou rien! Si l’on passe ces
commencements, sans vouloir les apprécier à leur valeur, les valeurs
disparaissent tout à fait; tout s’égalise dans la fausse lumière
négative que l’on se vante d’avoir conquise par ce coup de force. Au
contraire, si l’on s’arrête aux premiers linéaments de la vérité, si on
les distingue, ils se prolongent, ils se rejoignent; pendant longtemps
peut-être chacun formera un foyer à part; et dans les intervalles, c’est
la nuit. Mais à la longue ils s’alimenteront et s’étendront si bien tout
seuls que le contact s’établira entre eux, et que la vérité apparaîtra
un beau matin complète et organisée.
* * * * *
Usage de la raison: c’est elle qui nous souffle que peut-être si nous
étions autre chose que ce que nous sommes, que si nous étions nés dans
un autre pays, avec d’autres mœurs, etc..., la vérité nous apparaîtrait
toute différente, que nos croyances ne sont donc rien de plus que
l’expression de notre personnalité, qu’elles n’ont donc aucune valeur
objective...
C’est en effet le rôle de la raison de nous suggérer cette sorte de
doutes. N’est-elle pas la faculté de se représenter autre chose que ce
qui est donné? (Et dans tous les cas, il y aura à déterminer, autant que
possible par d’autres moyens, si cette autre chose est ou n’est pas). La
raison faculté du possible.
Dans le cas présent, la supposition de ce possible auquel elle nous
pousse, n’est que pour nous chasser hors de nous-mêmes, que pour nous
priver de nos moyens de connaître, que pour nous déplacer d’en face
d’eux, que pour nous mettre hors d’état de regarder par les tuyaux et
les lorgnettes qui ont été mis à notre disposition.
Sentiment national. Il faut voir la question sous l’angle suivant: il
est une des conditions qui sont faites à notre pensée. C’est un de ces
points sur lequel il serait absurde de suivre la raison pure, parce que
tout ce qu’elle ferait, ce serait seulement de nous faire sortir de
nous-mêmes. Et après nous serons bien avancés.
Que l’on pense sous la condition d’une relativité à notre cœur, comme on
pense sous la condition d’une relativité à notre esprit, c’est fort
bien. Mais chercher à se soustraire à cette relativité, voilà qui est
absurde. Car ça revient à vouloir la stérilité pour elle-même.
Maintenant, qu’est-ce qui permet d’assurer l’objectivité des résultats
obtenus en travaillant sous cette condition? Ici, différence entre la
relativité au cœur et la relativité à l’esprit. Difficile de prouver une
objectivité _absolue_ dans le premier cas.
Dans le second, beaucoup de choses à dire. Le principal est ceci.
Pourquoi croire à la raison, quand elle travaille à nous désorbiter,
plutôt qu’à ce que nous avons aperçu directement par nos autres
facultés? Pourquoi accepter d’elle comme absolu ce soupçon de relativité
qu’elle cherche à jeter sur nos autres instruments? Qu’a-t-elle de plus
pour recommander ses conclusions dans le cas présent, aux dépens des
autres, sinon qu’elles sont négatives, et favorisent ainsi en nous à la
fois l’esprit de paresse et l’esprit de désespoir.--Si j’étais Japonais,
je croirais sans doute tout autre chose que ce que je suis porté à
croire, étant Français. Donc je ne croirai rien du tout.--Je vais donc
jeter au feu d’un seul coup une foule de conceptions positives qui
s’offrent déjà, que je trouve presque entre mes mains, sous le seul
prétexte que, placé dans d’autres conditions, je pourrais ne pas les
avoir. Mais d’abord qui me dit _a priori_ que ces autres conditions
seraient aussi favorables que celles où je me trouve, au point de vue
des chances de parvenir à l’absolu. Même si le règlement de cette
question est difficile, il est indispensable avant de passer à la
conclusion qu’il faut tout débarquer. Et ensuite qui pourra contester
que le plus raisonnable, en face de l’hypothèse et du doute ci-dessus
énoncés, ne soit de commencer par accepter les conditions qui nous sont
faites, et de chercher ensuite un moyen de vérifier si ce que nous
obtenons sous leur empire est du relatif ou de l’absolu.
On voit donc ici un exemple de ce travail de la raison pour égaler le
possible au réel et pour contester le réel par le possible. C’est là la
tendance destructrice de la raison (à côté de sa fonction productrice),
et qu’il faut à tout prix l’empêcher d’exercer.
Un chapitre contre chacune des grandes erreurs philosophiques signalées
dans Tanqueray et en particulier: contre le subjectivisme.
Qu’on a raison dans la morale chrétienne de faire du désespoir un péché!
C’est de lui que découlent entre autres toutes les grandes erreurs de
l’esprit. Antériorité de certains préceptes moraux à toute recherche
théorique, comme seuls propres à la rendre possible. C’est pourquoi
utilité d’avoir été mis dans certaines circonstances qui vous ont donné
directement les sentiments nécessaires à une claire intelligence. C’est
pourquoi aussi nécessité de la grâce.
Comme exemple d’une bonne méthode dans la recherche de la vérité:
acceptation des vérités que leur évidence peut faire considérer comme
acquises (consolidation de l’acquis, le préserver contre les retours de
la raison) et refus de les mettre en question parce qu’il y a autre
chose qui ne marche pas avec elles, mais au contraire effort pour voir
si dans cet «autre chose» on ne pourrait pas décrocher une nouvelle
évidence: Saint Augustin, _Confessions_ (Problème du mal), VII, 3-4
(surtout 4): «Ubi igitur videbar incorruptibile corruptibili esse
praeferendum, ibi te quœrere debebam, atque inde advertere unde sit
malum», etc...
Plus intéressant que de démontrer la foi chrétienne; ce serait d’induire
en tentation pour y faire tomber, de la décrire avec assez de détail et
d’éloquence, d’en faire apparaître la merveilleuse cohésion avec assez
de force pour que l’incroyant soit saisi de vertige et n’ait plus rien à
faire que de s’y précipiter.
«His itaque salvis, atque inconcusse (revelatis?) in animo meo,
quaerebam aestuans unde sit malum.» _Confessions_, VII-7.
«Sed me non sinebas ullis fluctibus cogitationis afferri ab ea fide qua
credebam et esse te...» _Ibid._
Kant a tort de prétendre qu’il faut décider _a priori_ de la valeur de
la raison, que la critique de nos moyens de connaître doit précéder leur
emploi. L’idée géniale, c’est l’idée d’une critique de ces moyens. Mais
l’erreur est de croire qu’elle peut être entreprise sans tenir compte de
leur usage, avant de les avoir vus à l’œuvre.
Au contraire, il faut voir d’abord comment ils se comportent, examiner
le genre de résultats qu’ils nous fournissent avant de décider de leur
capacité. Et d’ailleurs si Kant avait tout ignoré de la science--qui est
déjà un résultat--aurait-il pu déterminer comme il l’a fait quel est
l’usage de la raison? S’il n’avait pas pu, avant même de commencer son
œuvre, comparer, confronter les résultats de la métaphysique et de la
science, s’il n’avait pas déterminé à l’avance leur valeur respective,
si l’intuition ne l’avait pas renseigné d’emblée sur la prodigieuse
inégalité de certitude des uns et des autres, il ne serait jamais
parvenu à ses conclusions sur l’usage propre et sur la portée de nos
différentes facultés.
En somme, comme Descartes au début du _Discours_, il se refait, au début
de la _Critique_, une fausse virginité d’esprit, il prétend être dans
une attitude entièrement _a priori_, alors que l’expérience,
l’intuition, le tact même ont déjà tracé dans sa pensée les linéaments
de tout ce qu’il y va découvrir. Son a-priorisme est beaucoup plutôt une
méthode--d’ailleurs très puissante--d’exposition, qu’une véritable
attitude de découverte.
Par conséquent, au point de vue du criticisme, on ne peut rien nous
reprocher si nous prétendons déterminer les forces de l’esprit par
l’examen de ce qu’il peut nous donner, si nous commençons par lui faire
confiance. Ce n’est pas imprudence, ce n’est pas une attitude
anticritique. C’est simplement un effort pour sortir franchement du
cercle vicieux, où Kant, si on le prenait au mot, devrait s’avouer
enfermé (critique de l’esprit par l’esprit non encore critiqué, donc
dont on ne sait pas ce qu’il peut fournir). Et sans doute Kant peut dire
que dans la critique de la raison, il ne fait pas de la raison un usage
transcendantal. Mais au moment où il commence, il est censé ne pas
savoir encore qu’un autre usage de la raison que le transcendantal est
possible.
Tout mon premier chapitre doit être un effort pour sortir à tout prix de
la grossièreté abstraite de la philosophie. Et donc les objections trop
exactes de cette même philosophie, même si elles semblent porter, ne
doivent pas _m’arrêter_.
* * * * *
Quand on énonce devant moi une opinion qui n’est pas la mienne, moment
d’hésitation, pendant lequel ma pensée cherche automatiquement, par
simple réflexe, ce qu’elle va répondre. Non pas que cela soit encore
indéterminé. Mais elle tâche de se placer dans la bonne direction. Elle
tâtonne mentalement le long du clavier des idées, pour trouver où elle
doit commencer, par quelles notes se dessinera l’attaque la plus
franche, la plus _vraie_. C’est un de ces moments où l’on a bien la
sensation que la vérité peut être abordée de plusieurs côtés, mais que
pour chaque vérité il n’y a qu’un côté qui soit le bon.