a) Mettons-nous en face des expériences négligées par la science. Deux
ordres: tout ce qu’il y a de concret dans les phénomènes; tout l’aspect
particulier, individuel des choses. Tout cela très évident, très
sensible, mais qui, en somme, ne nous paraît pas avoir besoin
d’explication, car c’est le général tout seul que nous avons besoin
d’expliquer: le fait que la même chose recommence.
Et puis tout un réseau d’expériences extrêmement confuses, d’un autre
ordre: perception non plus du sensible, mais de l’insensible. Ici
commence le contestable. Divinations directes du caractère des gens:
sympathies. Confirmations qu’on trouve ensuite. Tact. Esprit de finesse.
Intuition en général. Définitions de Pascal. Principes multiples et
déliés. Rapidité de l’esprit. Lumières subites. Choses qu’on comprend
tout à coup.
Qui oserait dire que la raison est notre seule faculté de connaître? Je
conseille de lancer quelqu’un dans le monde rien qu’avec les sens et la
raison: ce n’est pas seulement dans un salon qu’il risque de faire un
malheur; mais s’il ne se casse pas la figure!... Usage pratique
continuel de l’esprit de finesse. Toute la vraie psychologie fondée
là-dessus. Qu’on n’aille pas parler d’observation; rien de commun avec
l’attitude de l’astronome qui sur le dos, toute une nuit, laisse venir à
lui les constatations. Mais on s’avance, on attaque, l’esprit pénètre
dans son objet comme une longue aiguille. C’est le résultat de ces
visions, de ces procédés tout fantastiques et absurdes, qui fait
s’écrier au lecteur d’un roman: «Que c’est vrai!» Il y a en fait une
utilisation générale de ces procédés de connaissance. (Comment
suivez-vous ce que je dis?) Mais par une espèce de pudeur et
d’hypocrisie, on ne veut pas en reconnaître la validité quand on vous
les montre à part et qu’on vous les propose comme instruments.
Pourquoi? Parce que si on soumet leurs résultats à ce qui paraît être le
type unique de la certitude, la condition même de toute vérité, à la
raison, il n’en reste plus rien. Action absolument dissolvante de la
raison là-dessus. Parce qu’elle développe, analyse, et qu’elle est
destinée à faire disparaître la concentration en quoi consiste la
réalité. C’est son rôle même. Mais de quel droit l’appliquer? Si ces
expériences sont antérieures. C’est parce qu’on a besoin de se rassurer,
de se retrouver ensemble et bien d’accord, sur la table éclairée. La
raison met en ordre les expériences qu’elle peut assimiler et vous
dispense de vous inquiéter des autres. Bien entendu, on peut se tromper
avec cette faculté. Mais comme avec la science. En en faisant un mauvais
usage. Ça ne veut pas dire que l’instrument soit impuissant.
b) N’allons pas trop vite. D’abord, dans les expériences citées
jusqu’ici, aucune qui semble porter sur l’absolu. Mais il y en a. Ici
exemples très difficiles. Pourtant idées qui vous viennent sur votre
propre vie, sur un certain tour qu’elle prend; il vous semble tout à
coup que ce n’est pas tout à fait par hasard que telle ou telle chose
vous arrive. Mais vous n’y prêtez pas attention parce que c’est trop
bête. En d’autres termes, il y a des moments où l’intuition vous
représente rapidement un certain aspect des choses, tout de suite
disparu, parce que justement il est d’essence foudroyante, pareil à
l’éclair. A ces moments-là, il semble que vous aperceviez au travail
quelque chose d’analogue à ces forces métaphysiques ou plutôt
théologiques que les anciens savants donnaient pour raison immédiate des
phénomènes: une volonté personnelle. Immortalité. Mémoires. Influence
d’un être disparu sur vous.
Qu’est-ce qui peut faire croire à première vue que dans ces cas-là on
touche l’absolu plutôt que par la raison? C’est le caractère absolument
direct, immédiat de la perception, analogue à la perception sensible. En
quoi consiste la relativité des résultats de la raison? En ceci que
notre raison oblige le donné à entrer en relation avec autre chose, en
ceci qu’elle est un système de relations. Déformations dues à cet
étalage et à cette déformation en vue d’autre chose. Mais ici coups de
sonde directs, perpendiculaires au donné, _séparés_. D’autre part,
caractère absolument défini des perceptions de cet ordre. Non pas une
vérité générale, mais une vérité rigoureusement particulière; ou en tous
cas, nous ne tombons jamais que sur un aspect rigoureusement défini et
précis de ce qui peut être une vérité générale.
c) Mais cela ne suffit pas. Quelles raisons sérieuses avons-nous de
croire à la vérité de ces intuitions? La principale c’est que nous n’en
avons aucune de ne pas essayer, de ne pas leur donner au moins
provisoirement notre assentiment. Si nous sommes bien résolument
sceptiques--et c’est à ceux-là que je parle--si nous tenons à être des
sceptiques authentiques, aucun motif de refuser cette expérience. Car
nous ne pouvons la refuser qu’en vertu d’une idée de derrière la tête,
d’une croyance antérieure. Ce que je vous demande, c’est de faire un
moment comme si vous croyiez qu’il y a une intention de quelqu’un dans
l’événement qui vous est arrivé. Riez à part vous de ce jeu. Mais
prêtez-vous-y seulement. Si vous y consentez, je vous tiens.
Sens de l’argument du pari chez Pascal. Ce qu’il a voulu dire, c’est:
Pariez pour l’éternité. Qu’est-ce que cela vous coûte? Vous verrez.
En général, ce qui nous paralyse, c’est un manque de confiance dans
l’esprit joint à de l’orgueil, (deux défauts qui vont toujours ensemble,
comme vont ensemble l’humilité et la confiance). Nous retrouverons
l’orgueil. Pour l’instant, occupons-nous du manque de confiance. Comment
admettre que cette faculté soit en nous pour rien? Nous avons vu que
l’esprit géométrique a un usage; l’esprit de finesse n’en aura-t-il pas?
Entre toutes les idées également présentes devant notre esprit, si nous
sommes sincères, nous reconnaîtrons qu’il y en a certaines qui avancent
un peu sur les autres, qui se recommandent davantage. Si nous refusons
de le voir, c’est par paresse, par habitude d’évidences plus
contraignantes, et aussi par dépit. Parce que souvent, les ayant
suivies, nous ne sommes arrivés à rien, nous nous sommes butés à des
énigmes; nous en gardons rancune à l’idée qui nous a arrêtés.
d) Ainsi nous arrivons au deuxième défaut qui fait le scepticisme:
Orgueil. Sans cesse on arrive à des impasses, même en suivant ces
lumières. Celui qui s’entête à passer, perdu. Car impossible. Alors il
proclame que l’esprit humain ne peut pas passer. Mais quelle
présomption!
De la patience! Attendre, changer d’instrument comme un peintre qui
change de pinceaux, comme un sculpteur sur bois qui prend le poinçon
après le ciseau. Tout est bon de ce qui est dans l’esprit. Ne pas
s’entêter. Pourquoi croire que la découverte de la vérité soit une
petite œuvre, et qu’il y ait des choses dont on puisse se passer? Ce
n’est pas trop de tout.
Ce mouvement de retrait, de dégagement, aussi important que le mouvement
d’avancement. On pourrait même dire que pour un cerveau philosophique
c’est le premier mouvement à accomplir. Mais il y faut beaucoup de
patience et d’humilité. Rien de grand ne se fait d’un coup.
Mais qu’est-ce qui assure la vérité de tel ou tel point dans cette
recherche? Aucune garantie logique. Mais quand on est une fois entré
dans cet état d’humilité et de croyance générale à la vérité, on sent
très bien si on y est ou si on n’y est pas, dans tel cas particulier.
Cela ne s’explique pas, et si cela s’expliquait, on ne serait plus en
présence que d’une vérité relative, car toute explication est une
référence à autre chose.
D’ailleurs vérifications: l’expérience[17] vient à la rencontre de vos
suppositions. Récompenses de la part des choses. Aucun mouvement de
confiance ne reste inentendu. Je suis bien tranquille.
[17] Expériences. C’est même ce qui oblige à sortir de l’indifférence
intellectuelle. Le même besoin qui pousse à la science, en face de
ces expériences d’un autre ordre, oblige à en chercher le sens. Et
on a fait le mouvement symétrique de celui de l’hypothèse en
science, on voit les faits comme en science se multiplier,
s’agréger, se ranger à la suite les uns des autres.
e) Ce n’est pas trop de tout. Non seulement l’esprit individuel doit
mettre toutes ses forces en œuvre, mais il ne doit pas se considérer
comme suffisant. Quand on pense à ce qu’il s’agit de conquérir, quelle
présomption de vouloir y réussir tout seul. Et ainsi quand on arrive à
un nœud particulièrement difficile, il faut savoir recourir tout
naturellement aux découvertes des grands esprits en qui on a confiance.
Question des compétences. Il est bon de vouloir juger par soi-même, mais
bon aussi de savoir y renoncer. Quelles lumières me sont venues de cette
seule idée de croire que d’autres pouvaient en savoir plus long que moi,
et d’avoir accepté, provisoirement, tel quel, ce qu’ils me disaient. Ne
pas avoir peur d’en prendre trop. Si l’on a l’esprit vraiment critique,
on n’avalera rien sans l’avoir digéré. Et si ça ne peut être digéré, on
le vomira. Tranquillité intérieure que cela donne. Croire à la vérité
d’abord, s’occuper ensuite tout entier à la conquérir en détail. C’est
un sentiment naturel que je ne fais que libérer, remettre à sa place. A
la santé même, au débourrement que cela produit, on reconnaît qu’on est
dans la bonne voie. En somme, il ne s’agit que d’un sentiment à avoir au
début, que d’être de ceux qui respectent, que de ne pas se mettre
au-dessus de tout.
On arrive vite au sentiment que la recherche de la vérité est un devoir.
Mais tous ne sont pas également doués pour la trouver. C’est pourquoi
elle a été formulée une fois pour toutes et proposée à la croyance. Aux
uns il est demandé de la découvrir, aux autres de la croire. Idée
absolument naturelle d’une Inquisition. Au sens le plus général du mot.
La vérité est déterminable. Elle doit donc être déterminée. Et en tout:
en nous d’abord, dans notre cœur. Devoir de sincérité intérieure. Hors
de nous ensuite, à l’aide de ce premier déblayage, de cette
simplification de sentiments et d’idées que ne manquera pas de produire
cette surveillance assidue de soi et cette impitoyable chasse à la
vanité qui est notre nuit naturelle et la source de toutes les autres
obscurités. Et pour ceux pour qui c’est trop compliqué, il y a des
commandements minimum, une certaine honnêteté brute qui est exigée, et
en récompense une lumière toute prête et rituelle, qu’ils n’auront qu’à
accepter toute faite.