a) Moment d’ivresse, où l’on a perdu le sentiment des acquisitions de
Kant et de Comte.--Double égarement: matérialiste, idéaliste (Taine):
l’axiome fondamental.--Sur le matérialisme influence de
l’évolutionnisme: Darwin poussé à bout par Spencer et Haeckel.
b) Mais Kant et Comte devaient reparaître, par la force même inhérente
aux idées. En effet, quoi de plus évident, que la science ne mord qu’en
lâchant prise? Ceci est le plus important. Pour arriver à une
représentation rationnelle et scientifique d’un certain ordre de
phénomènes, il y a un certain nombre de choses dont il faut renoncer à
tenir compte. Quand on dit: «les corps tombent avec une vitesse
proportionnelle à leur masse», il y a déjà un élément à supprimer: la
résistance de l’air. Mais qu’on réfléchisse à toutes les autres
suppressions: couleurs, formes, etc... Considération des temps: Bergson.
Un phénomène qui se répète, en apparence semblable, à deux moments de
notre durée, ne peut pas être le même; rien que par ce fait de la durée
différente accumulée derrière lui. Toute loi scientifique résultat d’une
abstraction.--Mais aussi tout système scientifique laisse en dehors des
expériences. La découverte scientifique est une brusque résolution de
génie, le résultat d’un brusque parti-pris, la négligence héroïque de
quelque chose de confusément entrevu et qui ne va pas bien avec le
reste: «Je ne veux plus voir tel ou tel phénomène; il m’embête...»
Analogue à la brusque résolution d’un général qui sait qu’il a une
colonne ennemie en marche sur son flanc, mais qui se décide à n’en pas
tenir compte, espérant «faire à temps». Et en effet il gagne la
victoire. Et de même le savant découvre une explication; et la soudaine
facilité que trouve par elle la raison, lui fait croire que c’est une
vérité absolue (même s’il en a douté avant).--Mais la colonne oubliée
arrive, les expériences débarquées reviennent. Et ici commence la
différence; car tandis que la colonne est devenue définitivement
inoffensive, puisque le général peut se tourner contre elle avec toutes
ses forces et l’écraser, le savant ne peut pas se débarrasser de la même
façon des expériences contradictoires. Il peut essayer de le faire, s’il
manque de sincérité; et ça arrive souvent. (Gœthe et Eckermann). Mais il
est condamné d’avance. Car les faits ne se laissent pas vaincre; n’y a
pas d’infériorité numérique dans la circonstance; un seul suffira à
démolir l’armée des lois. Ni légalité, ni bon droit, ni masse, ne
peuvent rien contre lui. C’est ainsi que les systèmes scientifiques se
remplacent et se renversent. Loi de constance de l’énergie et son
histoire.
c) Henri Poincaré. Puisque les systèmes scientifiques généraux se
succèdent et semblent tour à tour drainer à eux la vérité tout entière,
pourquoi ne pas admettre qu’ils sont vrais en effet chacun à leur tour?
Définition de la vérité scientifique par la fécondité explicative. La
théorie vraie, ça voudra dire celle qui rassemble le plus de faits, qui
permet le plus de réussites pratiques; commodité pour l’esprit, aide à
saisir un grand ensemble; et elle sera vraie en effet jusqu’à ce qu’une
autre réussisse mieux qu’elle. Réapparition et exagération de l’idée de
relativité de la vérité scientifique. Non plus seulement à l’esprit
humain, mais à une époque.
Bergson. Caractère éminemment pratique de la science. Sa destination est
de nous permettre d’agir sur les choses et de nous en défendre.
Déformation du réel.
Extension de l’idée pragmatiste: Si la vérité en science c’est ce qu’il
y a de plus fécond, la conclusion immédiate c’est que la vérité en tout
sera ce qui nous permettra l’action la plus développée, la plus
complexe. De là interprétation de la vérité religieuse. Modernisme.
d) Diminution de la vérité. Manque de respect. Mais laissons cela.--Sur
la question vérité scientifique, malgré incompétence, tendance à ne pas
aller si loin que Poincaré. Je crois de toutes mes forces à la vérité
scientifique et à la possibilité de l’augmenter de plus en plus. Ce que
néglige Poincaré, c’est ce qui reste du système précédent; ce qui peut
être remplacé avec avantage, c’est l’interprétation générale, la théorie
qui coordonne tous les systèmes de lois. Mais les séries elles-mêmes,
les enchaînements de phénomènes; le rapport qu’on a découvert entre eux
subsiste, une fois trouvé. Et Poincaré n’a jamais eu l’idée de le nier.
Si l’on s’en tient à un positivisme absolument strict, c’est-à-dire si
l’on n’essaie pas de terminer les séries, on découvre des choses qui ne
sont pas relatives seulement à une époque; on peut ajouter au capital de
la science des vérités qui seront aussi durables que l’esprit humain. Ce
n’est que dans la mesure où elle essaie de se fermer sur elle-même, de
se suffire, que la science est soumise à ces transformations, à ces
révolutions décrites par Poincaré. Mais cela prouve seulement qu’elle
n’est pas faite pour embrasser toute la réalité, que ce n’est pas son
affaire, qu’elle n’est pas une connaissance de l’ordre enveloppant, mais
bien plutôt de l’ordre développant.
e) Qu’est-ce donc que la science? Nous revenons à la conception de Kant:
c’est le produit de l’action de la raison sur les choses. Mais la raison
n’est qu’une de nos facultés, qu’un de nos moyens de connaître: la
science est donc une représentation symbolique. Car qu’est-ce que le
symbolisme? C’est le remplacement et la signification d’un tout par un
de ses éléments. La science cherche dans le donné l’élément réductible à
la raison, assimilable pour son estomac, elle l’isole, elle le met en
relation avec les éléments rationnels des autres phénomènes donnés. Elle
arrive ainsi à une traduction plus claire que l’original, parce que plus
simple, moins engorgée. Mais c’est une traduction: chaque objet n’est
plus représenté que par un signe. C’est pourquoi les mathématiques, qui
sont en somme l’étude à part et pour eux-mêmes de tous les signes
possibles, sont à l’origine de toutes les sciences, et c’est pourquoi
elles regardent toutes vers elles comme vers leur modèle. Ne pas croire
qu’en passant des mathématiques à l’astronomie ou à la physique, on
sorte de l’esprit et des idées; mais au contraire on commence d’y faire
rentrer le monde; et le monde n’y rentre bien entendu qu’en secouant ses
semelles, qu’en s’allégeant considérablement. Voilà le sens véritable de
la doctrine kantienne; la raison imposant ses lois à la nature,
l’informant; la vérité de la science consistant dans l’impossibilité
pour le monde de pénétrer dans notre esprit autrement qu’en satisfaisant
à la raison.
Divorce de la science et de l’expérience.--Ce n’est pas seulement par
ignorance que les savants de l’âge métaphysique supposaient des volontés
au travail. C’est parce qu’ils voulaient tout expliquer par une même
explication; ils voulaient tout prendre de ce qu’ils voyaient, la cause
seconde et la cause première; ils voulaient trouver dans le même objet
l’antécédent et la raison et la fin. Leur tort était de ne pas vouloir
séparer, dédoubler la recherche. C’est pour ça qu’ils ne réussissaient
pas. En réalité la science n’est pas un résumé de l’expérience, mais une
distinction qu’on y fait, un choix; elle repose sur une distribution
préalable de la besogne.
f) Vanité de la métaphysique.--Pourquoi? Parce qu’elle se sert du même
instrument que la science pour obtenir un résultat différent. Ici
encore, l’œuvre de Kant excessivement profonde. En rendant son véritable
usage à la raison, il montre que la métaphysique en somme n’a pas
d’instrument. Il a retiré à la métaphysique l’outil dont elle prétendait
se servir. Et en effet toutes les métaphysiques sont un effort pour
faire sortir une matière nouvelle de l’instrument qui a servi à mettre
en ordre la matière sensible. Profondes vues de Kant sur l’absence de
contenu des principes rationnels, sur leur usage seulement en
application: le schème. C’est ce qui explique ce caractère éminemment
stérile, essoufflé, irreprésentable des métaphysiques. Supposez
quelqu’un qui voudrait faire apparaître de vrais triangles en se servant
des théorèmes du 1er Livre comme moyen de production. Le Dieu des
métaphysiciens: un simple contour, rien au milieu.
g) Est-ce à dire qu’il faille renoncer à toute connaissance autre que
scientifique et laisser aller dans le vide les expériences que la
science ne capte pas? Ce n’est pas mon avis. Mais avant d’expliquer ce
qu’on peut faire dans ce sens, il faut d’abord tirer le bénéfice de ce
que nous avons établi. C’est à savoir que la science ne peut en aucune
façon prétendre à être la représentation des choses telles qu’elles
sont. De là il faut conclure que toutes les objections tirées de la
science contre un dogme religieux quelconque sont fausses dans le
principe.
Efforts de conciliation entre science et religion.--Souvent on dit que
la religion est une traduction symbolique des vérités établies
scientifiquement.--Interprétation de la Genèse. Rien de plus insultant
pour la religion. J’aimerais mieux ne croire à rien du tout que d’y
croire comme ça.
C’est le contraire qu’il faut dire. La science représentation symbolique
des vérités religieuses. Quand on dit: Dieu a créé le monde en sept
jours, c’est la vérité. Mais la science a besoin de développer ça.
Principes régulateurs; analyse de la constitution actuelle du sol et
déduction de tous les phénomènes qui auraient dû se passer pour qu’elle
fût explicable dans le système général d’explication que nous avons
institué. Étalage dans le temps. Développement. Il faudrait annoncer un
cours de géologie comme ça: voici ce que notre raison a besoin de
supposer pour donner un tableau cohérent de la formation de l’univers.