3º Caractères de la Science moderne

a) Moment d’ivresse, où l’on a perdu le sentiment des acquisitions de

Kant et de Comte.--Double égarement: matérialiste, idéaliste (Taine):

l’axiome fondamental.--Sur le matérialisme influence de

l’évolutionnisme: Darwin poussé à bout par Spencer et Haeckel.

b) Mais Kant et Comte devaient reparaître, par la force même inhérente

aux idées. En effet, quoi de plus évident, que la science ne mord qu’en

lâchant prise? Ceci est le plus important. Pour arriver à une

représentation rationnelle et scientifique d’un certain ordre de

phénomènes, il y a un certain nombre de choses dont il faut renoncer à

tenir compte. Quand on dit: «les corps tombent avec une vitesse

proportionnelle à leur masse», il y a déjà un élément à supprimer: la

résistance de l’air. Mais qu’on réfléchisse à toutes les autres

suppressions: couleurs, formes, etc... Considération des temps: Bergson.

Un phénomène qui se répète, en apparence semblable, à deux moments de

notre durée, ne peut pas être le même; rien que par ce fait de la durée

différente accumulée derrière lui. Toute loi scientifique résultat d’une

abstraction.--Mais aussi tout système scientifique laisse en dehors des

expériences. La découverte scientifique est une brusque résolution de

génie, le résultat d’un brusque parti-pris, la négligence héroïque de

quelque chose de confusément entrevu et qui ne va pas bien avec le

reste: «Je ne veux plus voir tel ou tel phénomène; il m’embête...»

Analogue à la brusque résolution d’un général qui sait qu’il a une

colonne ennemie en marche sur son flanc, mais qui se décide à n’en pas

tenir compte, espérant «faire à temps». Et en effet il gagne la

victoire. Et de même le savant découvre une explication; et la soudaine

facilité que trouve par elle la raison, lui fait croire que c’est une

vérité absolue (même s’il en a douté avant).--Mais la colonne oubliée

arrive, les expériences débarquées reviennent. Et ici commence la

différence; car tandis que la colonne est devenue définitivement

inoffensive, puisque le général peut se tourner contre elle avec toutes

ses forces et l’écraser, le savant ne peut pas se débarrasser de la même

façon des expériences contradictoires. Il peut essayer de le faire, s’il

manque de sincérité; et ça arrive souvent. (Gœthe et Eckermann). Mais il

est condamné d’avance. Car les faits ne se laissent pas vaincre; n’y a

pas d’infériorité numérique dans la circonstance; un seul suffira à

démolir l’armée des lois. Ni légalité, ni bon droit, ni masse, ne

peuvent rien contre lui. C’est ainsi que les systèmes scientifiques se

remplacent et se renversent. Loi de constance de l’énergie et son

histoire.

c) Henri Poincaré. Puisque les systèmes scientifiques généraux se

succèdent et semblent tour à tour drainer à eux la vérité tout entière,

pourquoi ne pas admettre qu’ils sont vrais en effet chacun à leur tour?

Définition de la vérité scientifique par la fécondité explicative. La

théorie vraie, ça voudra dire celle qui rassemble le plus de faits, qui

permet le plus de réussites pratiques; commodité pour l’esprit, aide à

saisir un grand ensemble; et elle sera vraie en effet jusqu’à ce qu’une

autre réussisse mieux qu’elle. Réapparition et exagération de l’idée de

relativité de la vérité scientifique. Non plus seulement à l’esprit

humain, mais à une époque.

Bergson. Caractère éminemment pratique de la science. Sa destination est

de nous permettre d’agir sur les choses et de nous en défendre.

Déformation du réel.

Extension de l’idée pragmatiste: Si la vérité en science c’est ce qu’il

y a de plus fécond, la conclusion immédiate c’est que la vérité en tout

sera ce qui nous permettra l’action la plus développée, la plus

complexe. De là interprétation de la vérité religieuse. Modernisme.

d) Diminution de la vérité. Manque de respect. Mais laissons cela.--Sur

la question vérité scientifique, malgré incompétence, tendance à ne pas

aller si loin que Poincaré. Je crois de toutes mes forces à la vérité

scientifique et à la possibilité de l’augmenter de plus en plus. Ce que

néglige Poincaré, c’est ce qui reste du système précédent; ce qui peut

être remplacé avec avantage, c’est l’interprétation générale, la théorie

qui coordonne tous les systèmes de lois. Mais les séries elles-mêmes,

les enchaînements de phénomènes; le rapport qu’on a découvert entre eux

subsiste, une fois trouvé. Et Poincaré n’a jamais eu l’idée de le nier.

Si l’on s’en tient à un positivisme absolument strict, c’est-à-dire si

l’on n’essaie pas de terminer les séries, on découvre des choses qui ne

sont pas relatives seulement à une époque; on peut ajouter au capital de

la science des vérités qui seront aussi durables que l’esprit humain. Ce

n’est que dans la mesure où elle essaie de se fermer sur elle-même, de

se suffire, que la science est soumise à ces transformations, à ces

révolutions décrites par Poincaré. Mais cela prouve seulement qu’elle

n’est pas faite pour embrasser toute la réalité, que ce n’est pas son

affaire, qu’elle n’est pas une connaissance de l’ordre enveloppant, mais

bien plutôt de l’ordre développant.

e) Qu’est-ce donc que la science? Nous revenons à la conception de Kant:

c’est le produit de l’action de la raison sur les choses. Mais la raison

n’est qu’une de nos facultés, qu’un de nos moyens de connaître: la

science est donc une représentation symbolique. Car qu’est-ce que le

symbolisme? C’est le remplacement et la signification d’un tout par un

de ses éléments. La science cherche dans le donné l’élément réductible à

la raison, assimilable pour son estomac, elle l’isole, elle le met en

relation avec les éléments rationnels des autres phénomènes donnés. Elle

arrive ainsi à une traduction plus claire que l’original, parce que plus

simple, moins engorgée. Mais c’est une traduction: chaque objet n’est

plus représenté que par un signe. C’est pourquoi les mathématiques, qui

sont en somme l’étude à part et pour eux-mêmes de tous les signes

possibles, sont à l’origine de toutes les sciences, et c’est pourquoi

elles regardent toutes vers elles comme vers leur modèle. Ne pas croire

qu’en passant des mathématiques à l’astronomie ou à la physique, on

sorte de l’esprit et des idées; mais au contraire on commence d’y faire

rentrer le monde; et le monde n’y rentre bien entendu qu’en secouant ses

semelles, qu’en s’allégeant considérablement. Voilà le sens véritable de

la doctrine kantienne; la raison imposant ses lois à la nature,

l’informant; la vérité de la science consistant dans l’impossibilité

pour le monde de pénétrer dans notre esprit autrement qu’en satisfaisant

à la raison.

Divorce de la science et de l’expérience.--Ce n’est pas seulement par

ignorance que les savants de l’âge métaphysique supposaient des volontés

au travail. C’est parce qu’ils voulaient tout expliquer par une même

explication; ils voulaient tout prendre de ce qu’ils voyaient, la cause

seconde et la cause première; ils voulaient trouver dans le même objet

l’antécédent et la raison et la fin. Leur tort était de ne pas vouloir

séparer, dédoubler la recherche. C’est pour ça qu’ils ne réussissaient

pas. En réalité la science n’est pas un résumé de l’expérience, mais une

distinction qu’on y fait, un choix; elle repose sur une distribution

préalable de la besogne.

f) Vanité de la métaphysique.--Pourquoi? Parce qu’elle se sert du même

instrument que la science pour obtenir un résultat différent. Ici

encore, l’œuvre de Kant excessivement profonde. En rendant son véritable

usage à la raison, il montre que la métaphysique en somme n’a pas

d’instrument. Il a retiré à la métaphysique l’outil dont elle prétendait

se servir. Et en effet toutes les métaphysiques sont un effort pour

faire sortir une matière nouvelle de l’instrument qui a servi à mettre

en ordre la matière sensible. Profondes vues de Kant sur l’absence de

contenu des principes rationnels, sur leur usage seulement en

application: le schème. C’est ce qui explique ce caractère éminemment

stérile, essoufflé, irreprésentable des métaphysiques. Supposez

quelqu’un qui voudrait faire apparaître de vrais triangles en se servant

des théorèmes du 1er Livre comme moyen de production. Le Dieu des

métaphysiciens: un simple contour, rien au milieu.

g) Est-ce à dire qu’il faille renoncer à toute connaissance autre que

scientifique et laisser aller dans le vide les expériences que la

science ne capte pas? Ce n’est pas mon avis. Mais avant d’expliquer ce

qu’on peut faire dans ce sens, il faut d’abord tirer le bénéfice de ce

que nous avons établi. C’est à savoir que la science ne peut en aucune

façon prétendre à être la représentation des choses telles qu’elles

sont. De là il faut conclure que toutes les objections tirées de la

science contre un dogme religieux quelconque sont fausses dans le

principe.

Efforts de conciliation entre science et religion.--Souvent on dit que

la religion est une traduction symbolique des vérités établies

scientifiquement.--Interprétation de la Genèse. Rien de plus insultant

pour la religion. J’aimerais mieux ne croire à rien du tout que d’y

croire comme ça.

C’est le contraire qu’il faut dire. La science représentation symbolique

des vérités religieuses. Quand on dit: Dieu a créé le monde en sept

jours, c’est la vérité. Mais la science a besoin de développer ça.

Principes régulateurs; analyse de la constitution actuelle du sol et

déduction de tous les phénomènes qui auraient dû se passer pour qu’elle

fût explicable dans le système général d’explication que nous avons

institué. Étalage dans le temps. Développement. Il faudrait annoncer un

cours de géologie comme ça: voici ce que notre raison a besoin de

supposer pour donner un tableau cohérent de la formation de l’univers.

A la trace de Dieu · 第 34 / 151 题