SENS DE LA GUERRE

1º Terrible question et où l’on n’ose pas dire ce que l’on pense, tant

elle semble réglée d’avance.--Et il semble, en essayant de justifier la

guerre, qu’on participe un peu à son atrocité, qu’on soit coupable

soi-même de toutes les souffrances, de tous les cris, et qu’on mérite un

peu toutes les malédictions qui s’élèvent en ce moment sur la surface de

la terre.

Pourtant, si l’absurdité de la guerre était aussi réelle qu’elle est

évidente, comment serait-il possible qu’il y ait encore des hommes pour

la faire? Et c’est bien ce que tout le monde dit: «Comment est-il

possible...!» Mais il faut le dire non avec un ! mais avec un ? Alors on

verra qu’on ne peut rien répondre, et qu’il est impossible que des

choses aussi monstrueuses se passent sans aucune espèce de raison, et

que donc il y a un sens de la guerre. Ayons donc le courage de le

chercher.

2º Mais une autre question: Sommes-nous bien qualifiés pour ça?

Avons-nous le droit de parler, nous qui n’y sommes plus! Nous qui

n’entendons plus les cris? C’est une chose sur laquelle je m’interroge

souvent. J’aurais voulu faire la campagne rien que pour voir si j’aurais

continué à penser de même, rien que pour avoir le droit de dire en

pleine connaissance de cause, ce que je pense de la guerre.

Pourtant je me dis aussi que peut-être nous sommes les plus qualifiés

pour en juger, sachant d’une part en gros ce que c’est, et d’autre part

étant dès maintenant retirés de l’horreur, n’ayant plus ce vacarme aux

oreilles, n’ayant plus à souffrir directement de la chose. Car en somme,

ce sont bien là les deux conditions simultanées et contradictoires de

l’impartialité: savoir et n’être pas lésé. Ce qu’on demande d’un juge,

c’est qu’il soit capable de se représenter le dommage subi, et que

pourtant il ne l’ait pas subi lui-même, il ne soit en aucune façon

intéressé. Nous pouvons donc nous accorder l’autorisation nécessaire. Et

aussi bien nous ne sommes qu’entre nous et nous pouvons considérer notre

jugement comme provisoire, nous réservant d’entendre ceux qui auront

fait toute la campagne et qui seront capables de parler avec un peu

d’indépendance de ce qu’ils auront vu.

3º Allons-y donc sans autre scrupule. Eh! bien, d’abord, si nous sommes

sincères et si nous prenons la peine de ranimer nos souvenirs, il faudra

avouer que la guerre est une fameuse horreur: bien plus, une fameuse

absurdité. Oui, il ne servirait de rien de nier l’absurdité de la

guerre. C’est son premier aspect, plus qu’un aspect, son premier

caractère. Et en effet: quand nous étions sur le champ de bataille,

entre ce que nous engagions, et ce que nous risquions (ce que nous

n’étions même pas sûrs) d’obtenir par la victoire, quelle proportion y

avait-il? Quelle proportion entre l’atrocité du combat et les causes et

les résultats possibles de la guerre? Si l’on ne considère que les

intérêts matériels, si l’on croit qu’ils sont seuls à avoir déclanché la

guerre et qu’ils seront seuls à en profiter, quelle stupidité! Tout se

ramène à mieux manger et mieux boire. Eh bien, je crois que ceux mêmes

pour qui c’est le tout de la vie, auraient hésité à se faire tuer pour

mieux manger ensuite. Et même en leur supposant un amour illimité de

leurs enfants, se seraient-ils crus obligés de mourir pour leur assurer

ça?

D’ailleurs, en fait, rien de moins certain que les avantages matériels

qui résulteront même pour le vainqueur d’une telle guerre. Ruine

générale. Aucune indemnité ne sera suffisante. Restriction générale du

bien-être. L’Europe acharnée à se ruiner, à se priver de son aisance. Il

serait vraiment bien risible, si l’on avait fait la guerre uniquement

pour s’enrichir, de voir où l’on a abouti.

Donc la guerre est bien une absurdité, une monstruosité.

4º Mais justement c’est en quoi elle est belle. Une folie complète,

absolue, toute pure, sans nom, inouïe, inexcusable. Voilà par où elle

réjouit ceux pour qui les réalités intellectuelles sont le tout de la

vie. C’est leur triomphe, leur vengeance, leur confirmation. (_Und

merkwürdig alle empfiden den höllischen Zustand_, etc... Natorp.

_Deutscher Wille_, 3, p. 98). Tout le reste du temps ils sont gênés,

froissés par la domination du temporel sur le spirituel; mais voici que

tout à coup leur temps arrive, le temps du plus haut, du plus insensé

idéalisme; voilà que ceux mêmes qui ne rêvaient rien de mieux que leur

tranquillité pour toujours, sont obligés de tout laisser tout de suite,

dans les vingt-quatre heures, pour ils ne savent quoi de terrible et de

sans visage qui les attend. Quoi de plus beau, quoi de plus vengeur que

de voir des milliers de gens mourir pour une chose qu’ils ne peuvent

même pas se formuler, qu’ils ne sont pas sûrs de comprendre, qu’ils

peuvent même renier et blasphémer, le cas échéant? Contrainte énorme de

l’esprit, ce qu’il peut produire, ce qu’il peut susciter en un instant?

Qui a dit que le temps des miracles était passé? Qu’étaient les

miracles, sinon la suspension des lois naturelles par un esprit? Et qu’y

a-t-il ici, sinon la suspension de l’inertie, de l’égoïsme, de la

distraction, par une exigence supérieure? Mot de de Moltke[15].

[15] «La guerre est sainte, d’institution divine; c’est une des lois

sacrées du monde; elle entretient chez les hommes tous les grands,

les nobles sentiments: l’honneur, le désintéressement, la vertu, le

courage et les empêche en un mot de tomber dans le plus hideux

matérialisme.» De Moltke, _réponse aux délégués de la paix_. (Cité

par Maupassant dans _De l’Eau_, p. 72).

Bien entendu, l’opération n’est pas parfaite. Il y a les embusqués. Mais

c’est comme un aimant qui soulève une masse de limaille. Il a beau en

laisser tomber, la masse est entraînée. Ce qui est beau, c’est que

l’opération se fasse sans eux et malgré eux.

Bien entendu encore, la plupart ne sont arrachés qu’à contre-cœur et de

force à leur marais. Mais c’est justement ça qui est beau. C’est que

l’opération se réalise sur eux et malgré eux, avec un parfait mépris

pour ce qu’ils en pensent. C’est ça qui rend si sensible la souveraineté

de l’esprit. On voit alors à quel point il se f... de la matière et de

ses suggestions.

Le lieutenant de Hülseberg[16] avait bien le sens de la grandeur de la

guerre quand il disait: «Tout le monde souffre en ce moment, et il faut

que tout le monde souffre.»

[16] Camp de représailles où Jacques Rivière fut envoyé en juillet

1915, d’où il s’évada, mais où il fut malheureusement ramené quatre

jours après son évasion, qui lui valut 35 jours de cellule.

5º Tout le monde sent d’une façon plus ou moins confuse que le courage à

la guerre est d’une tout autre qualité qu’ailleurs. Qualité absolument à

part des vertus militaires. Quand on sauve quelqu’un d’un incendie,

c’est un autre courage: la raison de ce qu’on fait est là, sensible,

présente, immédiate. On n’a pas besoin d’imagination pour la voir. Sur

le champ de bataille, c’est autre chose. Difficulté de sentir la chose à

laquelle notre conduite se réfère. L’agilité d’esprit, la foi qu’il y

faut. Tout ce que cela implique et développe en nous. Qu’il faut avoir

l’âme trempée pour faire bien exactement tout ce qu’on a à faire, sans

voir, dans la nuit et peut-être le doute. Car justement à cause de son

caractère impondérable, l’idéal peut nous laisser en panne au moment

grave; il peut n’être plus là, étourdi, chassé par le tumulte physique

qui vous environne, par l’horreur du danger, il peut ne plus savoir se

rendre sensible, s’incarner. (De là l’utilité du Drapeau). On peut tout

dire: le courage au feu est une des plus hautes vertus _morales_ qui

soient, une des formes les plus vraiment héroïques du désintéressement

de soi.

Et on comprend que des âges entiers aient pu mettre au premier rang les

vertus militaires. Ce n’est pas du tout barbarie, goût de la violence

pure. Quand on songe aux habitudes d’âme, à tous les sentiments, aux

goûts que ça représente, on comprend qu’il y avait là une vision morale

différente de la nôtre, mais au moins égale en dignité et que si la

France avait perdu ses qualités militaires, ce serait un grand malheur:

le premier signe de sa décadence. Tant que cela demeure en nous, nous

n’avons pas diminué, même si nous ne savons pas bien nous accommoder aux

exigences de la vie moderne.

6º D’ailleurs la guerre est une expression de la civilisation tout

autant et peut-être plus que de la barbarie. Enfantillage de dire que la

civilisation tend à la suppression de la guerre. Il faut être aveugle.

Simple coup d’œil sur l’histoire. Les guerres n’ont pas sensiblement

diminué de fréquence; et en tout cas elles ont sûrement augmenté

d’intensité. Rien de comparable entre la guerre actuelle et aucune de

celles qui ont précédé.

On pourrait dire presque sans paradoxe que plus les nations sont

civilisées, plus elles tendent à la guerre. Non seulement parce qu’elles

la font mieux, ayant des armes plus perfectionnées. Mais surtout parce

que plus elles sont capables de concevoir, plus elles sont susceptibles

aux intérêts de l’esprit, plus elles sont prêtes à les protéger, plus

elles sont sourcilleuses: «_Und zu je hoheren Stufen die Entwicklung auf

steigt_... Natorp. DW., 3, p. 101».

On pourrait dire que plus la civilisation augmente dans un certain

milieu de nations, plus les causes de guerre y deviennent sérieuses,

élevées, profondes, plus elles tendent à passer de l’ordre matériel à

l’ordre spirituel; donc plus elles sont insaisissables; donc enfin plus

elles sont difficiles à écarter.

7º Mais enfin, qu’est-ce que c’est que ces intérêts spirituels, cet

idéal sans forme pour lequel on fait la guerre? (Bien entendu, puéril de

contester l’importance des causes physiques, c’est-à-dire économiques;

mais je prétends seulement qu’elles ne sont pas les seules, ni même les

principales). On fait la guerre pour un presque rien, mais qui est tout:

une certaine manière de penser, de sentir, etc... Importance

considérable de cet imperceptible, et pour tout le monde. (Seulement ils

ne savent pas le voir). Car en somme, le plus grand supplice ici-bas,

c’est de vivre avec des gens qui ne pensent pas comme vous. Influence de

la sympathie jusque dans les couches les plus élémentaires de la

société. C’est cela qui est le fond des choses. On fait la guerre pour

une certaine manière de voir le monde. Toute guerre est une guerre de

religion. Seulement le dogme est plus ou moins précis. Et en effet, qui

ne serait prêt à se faire tuer, plutôt que d’accepter de voir désormais

le bien et le mal, le beau et le laid, là où le voient nos ennemis?

C’est cela qui fait le sens de la vie. Si on supprime la liberté de voir

les choses à sa guise, c’est l’équivalent de la mort: autant vaut donc

la mort complète, tout de suite, si par là on peut acheter aux autres, à

ceux qui vous sont chers, la préservation de cette liberté.

8º Pourtant ce n’est encore là que l’aspect égoïste de cet idéal, que la

part que nous y prenons chacun individuellement, que la façon dont il

s’incarne pour chacun en lui-même. Il est quelque chose de plus général,

de plus abstrait. Quoi? Une idée, une forme revêtue par la pensée

universelle, un certain mode du sentir en général, que nous représentons

tous à la fois, qui a pris corps dans la nation que nous sommes et qui

se confie à nous du soin de la défendre. Hegel. Je ne l’ai pas lu, mais

j’imagine assez que c’est ça qu’il veut dire.

Ainsi s’expliquent et se justifient non plus seulement les guerres

défensives, mais aussi dans une certaine mesure, offensives. Car quand

une idée nouvelle descend sur un peuple, il faut bien qu’il la porte,

qu’il l’affirme, qu’il la prétende contre toute autre.

On dira que la guerre n’est pas un bon moyen de persuasion. Mais au

contraire, c’est le plus profond qu’on ait trouvé. Le meilleur, le seul

moyen de faire comprendre, c’est de porter le fer, d’ouvrir une

blessure. On ne comprend bien que ce dont on souffre. (N’est-ce pas le

sens de la parole de Jésus: _Je ne suis pas venu apporter la paix, mais

le glaive_?) De là pour que le christianisme soit bien compris, la

nécessité de cet énorme égorgement de martyrs. L’humanité avait besoin

d’eux pour s’assimiler la doctrine. Nécessité d’enlever quelque chose

pour que l’idée nouvelle se mette à la place. N’est-ce pas par une

blessure que commence toute fécondité?

L’esprit est toujours contre le corps, et à chaque fois qu’il veut faire

un mouvement il déchire tout. L’esprit est cruel, c’est une chose que

tous ceux qui l’ont connu d’un peu près, savent et déclarent. (Et c’est

ce qui explique la cruauté apparente de Dieu, son indifférence à notre

mal, la façon dont il joue avec notre sang. Toute sa bonté est ailleurs.

Ainsi il ne nous trompe pas s’il n’écoute pas nos prières pour la santé

et la vie de ceux qui nous sont chers; il a un autre bien en vue. Mais

nous devons quand même le prier, parce que nous ne pouvons rien faire de

mieux que de lui demander tout ce qui nous paraît bon).

La guerre c’est la trace de l’esprit quand il bouge. Révolution. Guerres

de Napoléon.

9º Il y a certains miracles de l’histoire qu’on ne peut expliquer

qu’ainsi: les batailles gagnées au dernier moment contre le bon sens,

contre le possible; les revirements instantanés. Défi jeté aux lois

naturelles. Constantin. Valmy. Innombrables exemples de l’histoire de

France.

Cela revient à croire que l’esprit se forge toujours des armes. C’est

l’idée qui s’exprime sous une forme naïve dans cette affirmation: «Ceux

qui ont le droit pour eux trouveront toujours les forces nécessaires

pour le défendre». «Ceux qui ont le droit--ceux qui représentent quelque

chose». Foi idéaliste; mais que faire si elle est justifiée par les

événements, si elle peut seule expliquer certains prodiges. (Idée naïve

parce qu’on sait bien que droit et force ne coïncident pas, et que celui

qui est tué avait toujours le droit de vivre, mais juste si par droit on

entend: avoir quelque chose de plus que soi à défendre).

10º Mais ici, réserve très importante à introduire si l’on ne veut pas

tomber dans la naïveté. L’idée représentée par un peuple n’a pas une

valeur absolue. Elle n’est pas à elle toute seule la vérité. Et

d’ailleurs, si l’on admettait cela, on ne comprendrait plus rien à

l’histoire.

Sensation de frivolité que donne l’histoire quand on voit tous les

événements rapprochés comme elle les présente; leur contradiction, leur

renversement mutuel. Petitesse des motifs à côté des entreprises.

Sentiment bien connu de la variété des choses humaines. Rien d’acquis

jamais.

Cela ne veut pas dire qu’au moment où elle se faisait, l’histoire n’ait

eu aucun sens, mais seulement qu’on ne l’aperçoit plus ensuite, que

l’événement se vide. (Tous les efforts des historiens sont pour le

regonfler, mais même quand ils réussissent, c’est toujours indirect. On

ne ressent pas les motifs une seconde fois).

Cela va donc contre toute théorie qui voudrait faire croire que

l’humanité construit quelque chose, que ses efforts s’ajoutent les uns

aux autres, qu’elle avance, qu’il y a un progrès, au moins intellectuel.

Et c’est à quoi tendent toutes les théories, comme celle de Natorp, qui

croit qu’un état plus élevé, une paix définitive sortiront de cette

guerre. Naïveté, mais d’une tout autre espèce que la première, que cela

implique.

11º Nous nous trouvons donc en face de données contradictoires: d’une

part nous croyons à la présence d’idées dans les peuples; et de l’autre

nous constatons chaos, incohérence, pire: frivolité de l’histoire.

Trouverons-nous une doctrine qui rende compte de tout cela à la fois?

Catholicisme. Péché originel. Cette agitation de l’humanité, ce trouble

perpétuel, cet effort toujours vain et toujours renaissant, cette

consommation formidable de solutions qui toutes ont quelque chose de

spécieux, qui d’abord semblent meilleures que ce qu’il y avait avant,

mais qui toujours finissent par révéler leur insuffisance, c’est

l’effort pour recomposer l’unité, la perfection perdue. Il y avait

quelque chose qui se suffisait, et nous en sommes déchus. Ainsi

s’explique ce sentiment que cette fois on va réussir, faire quelque

chose de nouveau et de durable, cette sensation d’être au bord de la

solution--et aussi qu’on ne la saisisse jamais.

Catholicisme seul capable d’atteindre à la fois (simultanéité de ses

explications) à ces faits extrêmes; l’idéalité des événements et leur

vanité. Explication de l’indéfinité des transformations et de l’absence

de progrès. Explication de l’Illusion du progrès. Doctrine profondément

réaliste dans son idéalisme. Ne se fait pas d’illusions, ne rêve pas.

Différence entre idéalisme et idéologie. Rien de plus laid que de

méconnaître le rôle de l’esprit; rien de plus niais que de rêver. Etre

quelqu’un qui croit, c’est être quelqu’un à qui on n’en fait pas

accroire. Rapport entre le matérialisme et l’idéologie: ce sont ceux qui

ne voient pas d’abord le rôle de l’esprit, qui le font passer après les

causes matérielles, qui cherchent ensuite, quand il est trop tard, à lui

redonner un rôle, à le faire travailler sur ce monde qu’ils ont faussé

par leurs explications et dont il ne pourrait plus rien tirer que de

faux. Rapport de l’idéologie et du confort: rêverie après le repas,

quand on a le temps.

12º Étrange en somme d’appeler à soi le catholicisme pour donner le sens

de la guerre. Révoltant. Car où est l’amour, où est le pardon des

fautes? Mais il peut expliquer bien des choses qu’il interdit. Il peut

savoir comprendre ce qui se passe. Et en effet, tout ce que je prétends,

c’est qu’il est le seul qui ait des yeux pour ces crimes et ces

épouvantements, le seul qui les suive et les comprenne. Seule doctrine à

la hauteur de ce temps cruel. Toutes les autres nagent. Il est le seul à

descendre aussi bas--et à remonter.

D’autres doctrines se sont mises en face du fait de la guerre. L’une

même l’a pris comme fondamentale. Transformisme. La lutte pour la vie.

Il n’y a place que pour une toute petite partie de ceux qui naissent.

Mais ce n’est pas une explication de la guerre. Darwin se sert de la

lutte pour la vie comme principe explication. Mais il ne l’explique pas

elle-même. (A signaler d’ailleurs qu’il n’a pas fait lui-même

l’application de ce principe à la guerre. Difficultés: ce n’est pas

toujours manque de place et de subsistance qui explique la guerre: les

guerres folles, les guerres menées par le peuple le plus rare, le plus

clairsemé).

Donc le transformisme connaît la guerre. (Supériorité sur toutes les

doctrines qui ne la connaissent pas. Aucune n’est profonde, qui

l’oublie). Mais elle ne peut être pour lui qu’une abomination, qu’un

non-sens affreux. Horreur devant le monde ainsi représenté, interprété.

Seul le catholicisme prend le fait dans toute son horreur et le ramène,

le réduit à quelque chose de plus vaste, lui donne une place. En même

temps, que l’on songe à la différence entre la conception d’après

laquelle ce monceau d’existences est jeté au néant et celle d’après

laquelle il est jeté à Dieu. Tout est là. La mort peut n’être pas ce

qu’il y a de pire pour un être: voilà ce que le catholicisme aide à

sentir et ce qui révolutionne complètement la face de la guerre, bien

plus: la vision du monde. On pourrait dire que les hommes sont divisés

en deux espèces: ceux qui ont besoin de mourir, et ceux qui ne doivent

pas mourir encore. Il peut y avoir des êtres à qui ça fera du bien de

mourir. La guerre vient les chercher. Des êtres qui n’auraient pas su

tout seuls mériter la miséricorde de Dieu. Et Dieu trouve ce moyen: de

les faire mourir, afin qu’en faveur de cette grande transe qu’ils

endurent et de ce viol subit de leur âme, ils puissent être sauvés. Car

quand on dit que la miséricorde de Dieu est infinie, cela veut bien dire

quelque chose et en particulier ceci: qu’il n’est jamais à court de

trucs et de machines pour venir à bout malgré nous de notre mauvaise

volonté.

Encore une fois, deux attitudes restent bien possibles en face de la

guerre; mais l’une est de n’y rien comprendre, et l’autre de tout

comprendre. Si l’on a peur, pour tout comprendre, d’être obligé de trop

admettre, on est toujours libre de ne rien comprendre. Mais je défends

bien de trouver une attitude intermédiaire. Bien entendu, il ne s’agit

pas de prouver le christianisme par là, par sa pertinence sur ce seul

point. Mais de citer seulement la guerre comme un des faits où il

témoigne le mieux cette profondeur native et immédiate qui est le signe

de sa vérité. Ce n’est qu’un des innombrables cas où il coïncide avec

l’expérience, où chacun peut le reconnaître.

13º Et en effet, il faut croire qu’il a des rapports vraiment intimes

avec ce grand fait de la guerre et de la mort, pour que tant de gens

soient invités à passer de l’un à l’autre. Facile de dire: quand on se

voit en face de la mort, la superstition revient. Mais il faut dire

encore pourquoi elle revient et savoir si vraiment on peut dire que

c’est la superstition. Au moment de mourir, s’il y a cette grande

révolte, si on cherche à vivre encore, n’est-ce pas surtout pour avoir

le temps d’y voir plus clair? On se rend bien compte qu’il n’est plus

temps de comprendre, que le morceau est trop énorme pour ces quelques

étroites secondes qui restent. Mais c’est justement parce qu’on sent

bien qu’il y a quelque chose qu’on va trouver, que se produit cette

grande révolte. Si l’on n’avait avertissement que du néant, on ne

songerait plus qu’à fermer les yeux et à se laisser faire.

Ceux que la guerre ramène au catholicisme, ce sont ceux qui savent

employer ce temps inespéré qui leur est laissé encore à éclaircir

l’énigme devant laquelle ils se sont trouvés mis une première fois; ce

sont ceux qui ont de la mémoire et de la conséquence (afin que la

prochaine fois ils n’aient pas à se présenter tout seuls).

14º Autres réflexions sans lien avec ce qui précède.--Peut-on croire que

Dieu est avec ceux-ci ou ceux-là? Le catholicisme: sens du mot. La

fraternité chrétienne ne cesse pas. Sublimité de cette communion

impossible à rompre. Le chrétien au combat ne hait pas son ennemi.

Traces de la communion qui subsiste par-dessous tout.--Qu’il ne faut pas

écouter les opinions politiques que les catholiques greffent sur la foi:

toutes absurdes. Le royaume de Dieu n’est pas de ce monde. Indépendance

du patriotisme et du catholicisme. (Seul rapport, que le catholicisme

est naturellement de tendance traditionnaliste).

Que penser de l’opinion: la guerre jugement de Dieu? Dieu ne décide pas

entre ses enfants. Mais certainement il oriente la victoire dans le sens

de la plus grande ressemblance à la perfection originelle, il facilite

l’éclosion de cette solution nouvelle qui reflétera avec le moins de

brisures possibles, les circonstances étant données, le modèle

éternellement miré.

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A la trace de Dieu · 第 28 / 151 题