1º _Évidence des dogmes._--Il a dit que la différence entre les deux
conceptions était que d’une part on acceptait les axiomes à cause de
leur évidence, et d’autre part les dogmes à cause de leur inévidence:
_Credo quia absurdum._
Mais je n’accepte pas le _quia absurdum_. Il faut ajouter: _et tamen
verum_. Il y a d’autres évidences que celles de la raison. Une idée peut
être absurde et participer cependant d’une autre évidence. Le chrétien
n’est pas un fou qui choisit de croire certaines choses parce
qu’insensées; mais il les croit parce que bien qu’insensées, pourtant il
les _trouve_ vraies dans l’expérience. Et ainsi elles ont pour lui comme
une sorte de double garantie, qui consiste en ceci, que bien qu’elles
aient tout contre leur possibilité abstraite, cependant elles sont.
(D’ailleurs pour tout ceci voir: _La Mentalité du Chrétien vue de
l’intérieur_.)
2º _Théorie de la Prédestination._--Je crois en effet que le
christianisme est ennemi du progrès. Mais ce n’est pas par la théorie de
la prédestination. Celle-ci n’a pas du tout pour effet de paralyser
l’activité et de produire le désespoir, comme l’a dit T., car elle n’a
pas du tout la teneur ni le sens qu’il lui a donnés.
En effet, le catholicisme a nettement et dès le début, répudié
l’interprétation d’après laquelle Dieu ne veut sauver que les élus.
(Lire les pages 221-224 de Tanqueray).
Énorme différence que cela fait. Bien entendu, il reste une certaine
injustice, au moins apparente, de Dieu, mais qui d’abord est un fait, et
ensuite la preuve la plus manifeste que nous ayons de son existence.
C’est trahir complètement la doctrine de l’Église sur ce point que de la
présenter comme une idée qui serait venue un beau jour à quelqu’un, et
que l’Église aurait érigée en dogme, par un décret gratuit. La théorie
de la prédestination est l’énoncé d’un fait, d’un fait que l’on constate
tous les jours, d’un fait courant, du même ordre que les accidents de
chemin de fer ou les éclipses, bien que peut-être les causes en soient
un peu plus obscures. C’est un fait que l’on peut constater presque de
l’extérieur, je veux dire que peuvent constater ceux mêmes qui ne les
reçoivent pas. Ne voyons-nous pas des gens accomplir avec une facilité
extraordinaire ce que d’autres s’échinent en vain pour réussir? Ne
voyons-nous pas des gens «de qui on n’aurait jamais cru ça», se
convertir souvent presque tout à coup, et faire preuve de vertus
extraordinaires, aussi contraires qu’on puisse imaginer à leurs
dispositions antérieures?
Donc la Prédilection de Dieu pour certains est un fait, mais qui
n’implique nullement que les autres soient damnés et n’aient pas en
eux-mêmes les moyens de se sauver. T. a tenu compte de ceci, quand il a
dit que le catholicisme essayait de réintroduire la liberté à côté de la
prédestination. Mais il a ajouté que la tentative lui paraissait
arbitraire, et une simple mesure politique, destinée à ne pas décourager
les gens et à permettre à l’Église d’étendre son empire aussi loin que
possible.
Là encore il trahit complètement le véritable caractère de la doctrine
catholique. C’est encore un fait que le catholicisme prétend énoncer
ici, un fait plus obscur peut-être, mais aussi patent que le premier.
Coexistence de la liberté et de la prédestination. C’est-à-dire que ceux
que Dieu n’aide pas sont absolument libres dans le choix qu’ils font
entre le salut et la perdition. On peut mettre le doigt sur ce fait, on
peut le faire sentir à tout le monde, ou du moins à ceux qui croient à
leur liberté. Si je vous dis par exemple: «Faites un acte de confiance!
Faites une prière, sans y croire, mais rien qu’avec l’idée de rendre à
Dieu, s’il existe, l’hommage qui lui est dû, de vous déclarer son sujet,
au cas où il serait véritablement là-haut et vous écouterait!» Si je
vous dis cela et si vous me refusez, vous aurez conscience d’avoir
accompli un acte essentiellement libre, c’est-à-dire d’avoir refusé,
pour des raisons que vous jugez décisives, quelque chose que vous auriez
pu faire, que rien d’autre après tout que votre volonté ne vous aura
empêché de faire. Si vous croyez à la liberté, vous aurez accompli là le
type de l’acte libre. Donc, vous vous serez damné librement, par un
décret de votre volonté, dont vous aurez pleinement à répondre au jour
du jugement.
Car il est probable que si vous aviez consenti, si vous aviez fait cette
prière, elle aurait été entendue. Dieu tient compte du plus petit acte
de confiance. Il le récompense tôt ou tard par sa grâce, qui vient vous
prendre sous les bras et vous aide à marcher. (Car sa grâce n’est pas
réservée aux prédestinés; il la donne aux prédestinés sans qu’ils la
méritent. La seule différence entre ces deux catégories de gens, c’est
que les uns reçoivent la grâce gratuitement, tandis que les autres sont
obligés de l’acheter; mais ils ont ce qu’il faut pour ça).
Bien montrer que le petit acte de confiance du début, c’est comme de
mettre le pied sur un marchepied de chemin de fer. Non pas qu’on soit
sûr d’être transporté jusqu’au bout. Mais enfin on s’embarque en tous
cas dans une affaire énorme, où l’on n’est plus tout seul, où l’on peut
demander ce qui vous manque, où l’on reçoit des secours; une affaire
dans laquelle il peut vous arriver des choses auxquelles vous ne vous
attendez pas du tout, qui vous font franchir en un instant des distances
considérables, dussiez-vous ensuite rester des années en panne au point
où vous aurez été ainsi transporté. Il vous arrive même des choses que
vous ne souhaitiez pas du tout, dont vous vous fussiez peut-être bien
volontiers passé, auxquelles vous auriez peut-être échappé si vous aviez
refusé l’acte de confiance. Je veux dire des épreuves, des croix de
toutes sortes, qui vous font avancer, mais qui n’ont rien en soi dont on
se sente envie de beaucoup remercier. Et peut-être est-ce le
pressentiment obscur de ces malheurs qui vous aura fait refuser d’entrer
là-dedans, et préférer la vie qui vous était offerte de l’autre côté.
Mais alors encore bien plus tant pis pour vous!
Mais dans tout ceci je parle pour ceux qui croient à la liberté humaine.
Or T. a dit un mot qui me fait supposer que lui, pour son compte, dans
son système de conceptions, n’y croit pas. Ça ne m’étonnerait pas, car
en général tous ceux qui réclament la liberté de pensée, sont les mêmes
qui ne croient pas à la liberté psychologique.
Eh! bien, si tel est son cas, il faut lui dire quelque chose d’un peu
différent au sujet de l’accord de la prédestination et de la liberté.
Voici ce qu’il a dit, lui: «Au moment où il me formait, Dieu me formait
avec telles et telles dispositions, tels et tels penchants, qui devaient
me conduire au salut ou à la perdition; donc il me sauvait ou me damnait
de ses propres mains.»
Mais il faut lui dire: «C’est parce que vous ne croyez pas à la liberté
que vous vous exprimez ainsi. Vous n’y pensez pas. Vous l’oubliez dans
votre raisonnement. Mais si nous y croyons, nous, nous ne sommes pas
obligés d’admettre votre représentation des choses. Nous dirons: Dieu
m’a créé avec telles ou telles dispositions, plus la liberté pour en
faire un bon ou mauvais usage. Donc il ne m’a pas damné. Il a remis son
sort entre les mains de chaque homme et s’est de plus, par une
complaisance gratuite, comme on fait quelque chose pour certains qu’on
ne ferait pas pour tout le monde, chargé d’assurer le sort de certains.
Pas de prédestination directe à l’enfer.
Le problème qui se pose alors est de savoir pourquoi Dieu a créé l’homme
libre, au lieu de le rendre tout de suite incapable de péché, doué d’une
volonté infaillible. Très gros problème qui revient en somme au problème
du mal. Mais on comprend au moins ceci: qu’on puisse faire entrer en
balance les avantages respectifs d’une créature infaillible et d’une
créature douée de cet énorme privilège de pouvoir à elle seule décider
de son sort éternel.
Une dernière question qu’on posera peut-être est celle de savoir
pourquoi Dieu favorise certains. Très difficile. Et pourtant, il me
semble qu’on peut bien imaginer qu’après avoir créé tous les hommes avec
ce privilège commun de la liberté qui encore une fois suffit, il se
dise, en laissant échapper de ses mains telle âme qu’il aura pris un
plaisir particulier à former, où il aura réuni les qualités qui lui sont
les plus agréables et dans la proportion qui lui paraît la plus
harmonieuse, on comprendra très bien qu’il se dise: Celle-là je ne veux
pas qu’elle périsse, je veux qu’elle me revienne, je la surveillerai
spécialement, et toutes les fois qu’elle sera sur le point d’avoir un
accident, je la sauverai par une intervention directe, en lui donnant ce
qu’il lui faudra, épreuve ou secours, afin que je puisse la
retrouver, la reprendre avarement en mon sein à son dernier jour.
Anthropomorphisme? Soit! Mais pourquoi Dieu ne ressemblerait-il pas à
l’homme, si l’homme a été créé à l’image de Dieu?
V