Cette promenade à Oskarshall avait laissé à Jérôme plus de courbature
dans les jambes que d’ivresse dans le cœur.
Il attendait autre chose de ce sombre château, assis dans la neige au
bord d’un fjord glacé, que le souvenir d’une course à pied, avec saut
d’obstacles, entre le débarcadère de Dronningen et la loge du gardien;
de l’ascension chronométrée, et plusieurs fois répétée, d’une tour
détestablement haute; d’un match de boules de neige, à qui, d’Uni et de
lui, en placerait le plus grand nombre, à vingt pas, dans la gueule d’un
canon danois.
De faciles victoires l’avaient trouvé modeste. Mais le style de ses
foulées, l’aisance de ses sauts avaient transporté son amie au comble de
ce plaisir sportif qu’il jugeait incompatible avec l’amour.
Et quand il avait dû, après un défi, franchir ce banc sur lequel il
aurait tant aimé s’asseoir auprès d’elle, elle lui avait saisi les deux
mains et, d’une voix qu’il ne lui connaissait pas, grave, presque dure,
elle l’avait sommé de l’accepter pour fiancée.
Sans lui répondre précisément, il lui avait donné à entendre qu’il
précipiterait peut-être les choses et que leurs fiançailles pourraient
avoir lieu plus tôt qu’elle ne pensait.
En lui-même, il avait décidé de mettre fin à cette incomparable
impatience en demandant, dès le lendemain, à Mme Krag, la main de sa
fille.
Mais il souhaitait obscurément qu’elle la lui refusât, qu’un enlèvement
s’ensuivît, que la blanche aventure se terminât par un mariage
romanesque.
Tel était l’objet de sa méditation, quand le rideau se leva sur le
premier acte de _Littérature_.
* * * * *
Du strapontin où il s’était réfugié pour échapper aux effusions de Mme
Krag, il lui apparut, dès les premières répliques, qu’on jouait une
pièce bien ennuyeuse. Le mouvement était lent, les silences étaient
interminables, les personnages se déplaçaient dans la glycérine avec de
la glu sous chaque pied, comme dans un film au ralenti.
Quand il vit Anita Bing pénétrer sur la scène en costume de tennis, il
reconnut son ouvrage, mais le personnage lui demeurait étranger. La
Clarisse de _Littérature_ était toute vivacité, celle de _Litteratur_
était toute langueur; l’une jetait sa raquette en l’air, la rattrapait
par le manche; l’autre, les yeux baissés, en comptait les cordes.
Jérôme avait assez de sujets de préoccupation pour ne point s’en créer
de nouveaux. Il jugea que sa pièce allait à un four, que Mme Krag ne le
lui pardonnerait pas et qu’il devait se préparer, dès lors, à enlever
Uni.
Il assista donc sans angoisse, et presque avec plaisir, au dépeçage
d’une comédie qu’il ne tenait plus pour sienne.
L’acteur Alf Aasen parut à son tour. Il était chargé du personnage
primesautier, hâbleur et infidèle de Florian. Il l’interprétait comme si
l’apostolat avait été sa vocation. Les tirades joyeusement cyniques de
ce mauvais sujet, il les tournait en conférence salutiste. Et rien
n’était plus étranger au personnage de Jérôme que le ton sur lequel il
contait aux amis de Clarisse son équipée à bord d’un transatlantique, où
il s’était engagé comme groom pour découvrir, après tant d’autres,
l’Amérique: il avait le regard rentré derrière le subconscient, et sa
voix assourdie paraissait sombrer dans les linéaments d’une confession
psychanalytique.
Du coup, Jérôme sentit ses projets d’enlèvement prendre de la
consistance.
D’ailleurs, le public marquait de la froideur. Jérôme avait pour voisin
un homme aux épaules larges, aux poings puissants, dont l’apparence
brutale était démentie par des yeux clairs, chargés de rêve. Pas une
seule fois, cet homme ne sourit, ne soupira, ne hocha la tête, ne fronça
les sourcils, ne se pencha vers sa voisine. Les répliques le
traversaient comme les rayons X un corps mou.
«Jamais sa mère ne me la donnera, se disait Jérôme. Elle me tient pour
un débauché, un buveur, une calamité sociale, et, dès ce soir, elle me
rendra responsable de son échec ici... J’enlèverai donc Uni...»
Déjà il tournait la manivelle de l’auto, quand un vacarme prodigieux
l’arrêta net: au rideau qui s’abaissait sur la fin du premier acte, son
voisin se mit à frapper l’une contre l’autre ses fortes mains; la salle
entière fit comme lui. Et c’est Jérôme qui fut enlevé.
Axel l’entraîna vers les coulisses.
--Bon sport, ce soir, disait le frère d’Uni en montrant ses larges
mains: j’ai tapé durement mes deux battes de cricket!
Mme Krag se jeta dans ses bras.
--Comment trouvez-vous Alf Aasen?
--Hé bien! mais...
--N’est-ce pas? Quel sens du symbole! Et Anita? Venez saluer Anita...
Les amis accouraient. Einar Magnussen, le ministre Krag, Sofie Kielland,
le philosophe, l’architecte Dahl, l’entouraient, le félicitaient en
termes abondants, sinon toujours clairs.
Le ministre lui donnait sur le dos des tapes enthousiastes; le stoïcien
lui souriait de la moitié d’une lèvre, du quart d’un œil; Magnussen
l’engageait comme correspondant du _Dagbladet_, à des émoluments
magnifiques.
Mme Kielland était défaillante. Elle l’enveloppa d’un regard chavirant.
--Ah! soupirait-elle, c’était tellement bon cette idée du sexualisme
sportif, ce symbolique tennis, cet échange des fluides amoureux par le
jet des balles!...
Uni parut à son tour. Peter, le fils du vieux Christiansen,
l’accompagnait.
--Hello! fit-elle en lui secouant la main, le premier set, il est gagné.
Peter Christiansen demanda à Jérôme:
--Est-ce que c’est une habitude française d’embrasser les jeunes filles
à travers les cordes d’une raquette?
--Mon Dieu, fit Jérôme, on s’embrasse comme on peut quand on s’aime.
--Aussi, derrière les pots des fleurs, dit Uni.
--Moi, continua le jeune homme, je les aurais fiancés tout de suite et
j’aurais supprimé la raquette.
--Attendez la fin de la pièce, répliqua Jérôme, Clarisse et Florian ne
se marieront pas.
--Qu’est-ce que cela peut faire? dit Peter Christiansen.
Uni ne quittait pas Jérôme des yeux.
Entouré d’admiration, assailli par la curiosité, il était là comme un
jeune vainqueur, étonné de sa victoire.
Mme Krag le prit par la main, l’entraîna jusqu’à la loge de Mlle Bing.
Anita le reçut avec une modestie effarouchée. Elle avait été,
disait-elle, constamment au-dessous de son rôle. C’était si difficile
d’exprimer des sentiments français avec un cœur norvégien! Elle avait
senti le danger, la diabolique tentation de jouer le jeu extérieur à la
façon française. Elle n’y avait échappé qu’en fermant toutes les portes
et toutes les fenêtres de sa maison d’âme.
On alla porter des compliments à Alf Aasen, aux autres interprètes. Le
quartier des artistes rappelait à Jérôme le vestiaire du Racing-Club. On
y croisait des hommes de belle prestance à qui un teint éclatant tenait
lieu de fard. A l’appel du régisseur, ils semblaient des athlètes prêts
à s’élancer sur le gazon de la piste.
Comme Jérôme s’étonnait, auprès de Mme Krag, de rencontrer des comédiens
qui pussent se passer de rouge:
--C’est, dit-elle, qu’ils sont abstinents.
--J’aurais cru que le régime de l’eau...
--Écoutez, Jérôme, je veux vous parler très fraternellement de
l’abstinence.
--Je le désire beaucoup; nous en parlerons demain, dit Jérôme qui
songeait à se ménager pour le lendemain les bonnes grâces de la mère
d’Uni.
Il pénétra dans la salle pour regagner son strapontin; mais Axel le
guettait.
--Par ici, mon garçon!
Il s’empara de Jérôme et le fit entrer dans une loge, où se trouvaient
déjà sa sœur Hilda, Gerda Josefsen, Peter Christiansen et Uni. Peter
soufflait dans les cheveux d’Uni au moyen de son programme roulé en
tube. Mais le jeu n’était pas au goût de la jeune fille qui se défendait
d’un air irrité.
--Uni, elle est malade, glissa Axel à l’oreille de Jérôme.
--Quoi? fit Jérôme. Votre sœur est souffrante?
Axel posa un doigt sur son cœur.
--Elle a une petite maladie là.
Gerda, qui les écoutait, se fit traduire ce qu’ils disaient et échangea,
en riant, une remarque avec Axel.
--Gerda, elle dit qu’Uni a pris le mal dans la nuit de Noël.
--C’est peut-être un rhume, expliqua Jérôme en baissant les yeux.
--Cher vieux garçon! s’exclama Axel. N’êtes-vous pas enrhumé aussi?
Jérôme l’aurait embrassé. «Cet Axel, se disait-il, avec ses records, son
embrocation, sa chewing gum, c’est lui le premier qui lit dans mon
cœur.»
Et dans un élan tout intérieur, il lui voua une amitié qui ne prendrait
fin qu’avec sa vie.
* * * * *
Cependant les lumières s’éteignirent et Jérôme suivit, cette fois avec
intérêt, la partie qui se jouait sur la scène. Il s’agissait, pour faire
plaisir à Uni, de gagner le second set.
Il attendait avec curiosité la scène du baiser. Anita Bing y mit
beaucoup d’adresse. Clarisse chaste, ne laissant rien voir du feu
intérieur qui la consumait, elle apparaissait dans le rayon lunaire d’un
projecteur, comme l’image même de l’amour des jeunes filles qui refusent
éperdument ce qu’elles brûlent de donner. Florian lui ouvrait les bras.
Elle faisait trois pas vers lui, s’arrêtait, souriait. On voyait un élan
qui tendait ses chevilles, une hésitation qui courbait ses épaules. Lui,
à son tour, s’approchait d’elle; le rayon lunaire s’éloignait
discrètement. Alors, elle prenait entre ses mains la tête de Florian et,
baissant la sienne dans le même temps, elle dirigeait elle-même je
baiser du jeune homme vers ses cheveux. Puis, elle s’enfuyait en levant
les bras vers le ciel, en un geste qui signifiait à la fois: «Comme je
suis heureuse!» et «Qu’ai-je fait?»
Ainsi se trouvaient satisfaits Mme Krag et les membres de l’«Association
pour le relèvement moral de la femme».
A ce moment, Uni s’était tournée vers Jérôme et l’avait regardé en
souriant.
Quand l’acte fut terminé, elle lui dit, en sortant de la loge:
--Anita Bing, elle ne connaît pas la manière pour donner un baiser.
Dans les couloirs, Jérôme croisa M. de la Boudinière, monocle, vernis,
empesé, tout en grâces et en ronds de jambe auprès de Lena Larsen.
--Compliments, mon cher auteur, compliments. Je n’entends rien à la
langue de ce pays, mais l’esprit français, ce vieil esprit du boulevard,
transparaît à chaque réplique de votre comédie. Vous souvenez-vous de
_Dodoche_, aux Variétés? Ça me rappelle _Dodoche_, moins Jules Berry et
Maud Loty. Ah! Maud Loty, quel chou! Tandis que cette petite Bing...
Jolie, la jambe pas trop mal, mais pas de tempérament, pas de
tempérament...
Lena Larsen haussa les épaules.
--Taisez-vous, Boudinière. Vous dites des choses stupides.
Et, s’adressant à Jérôme:
--Qu’est-ce que je vous disais? La mère Krag a défiguré votre pièce.
Encore si c’était d’un coup de vitriol, par jalousie, à la française...
Mais non, pas même. C’est raboté, démembré, couvert de feuilles de
vigne.
--Vous exagérez, fit Jérôme avec douceur.
--J’exagère? Allons donc! Pas un mot d’amour, pas une étreinte. Je suis
bien sûre que dans votre pièce, à vous, il y a du mouvement, des coups
de téléphone, des chutes à deux sur un divan, de la musique à la
cantonade, un mari qui surgit, du revolver, des larmes, du pardon... De
l’amour, quoi!
--Mais, pas du tout, protesta Jérôme. La version Clara Berg est
remarquable. N’avez-vous pas senti tout ce qu’il y avait de sexualisme
sportif dans cette partie de tennis?...
Il s’éloigna.
--Il est touché, murmura Lena à son compagnon. Cherchez la femme...
Sur son passage, des personnes inconnues de lui l’arrêtaient, lui
serraient la main.
Bjoern Bjoernson, fils de Bjoernson, l’interpella de loin.
--Hé bien! Monsieur, n’êtes-vous pas Normand? Je veux dire homme du
Nord, Scandinave?
--Je me croyais Tourangeau, mais...
Il rencontra Uni. Elle allait de groupe en groupe, posait des questions,
écoutait, revenait vers lui.
--Le second set, il est gagné, disait-elle.
Ou bien:
--C’est un grand enthousiasme partout. J’écoute beaucoup ce qu’ils
disent les personnes dans mon dos: c’est des paroles longues comme ça.
Très entourée, la bourgmestre Kielland discourait auprès d’eux, au
milieu d’un cercle de dames mûres.
Uni regarda de son côté en riant.
--Vous ne savez pas comment elle dit? «Ce petit Français, il a des idées
grandes mais il n’est pas un mari pour moi...»
Ils retournèrent à la loge. Le troisième set fut enlevé de haute main.
La partie était gagnée.
Quand le rideau s’abaissa, il n’y eut pas d’ovation, on ne réclama point
l’auteur, mais la satisfaction se lisait sur le visage de tous ces gens
qui avaient fait leur provision d’idées et s’en allaient les ruminer
dans le calme de leurs petites maisons, silencieuses sous la neige.
C’est ce moment-là qu’attendait le directeur Johan Johannessen pour
donner à Jérôme une chaleureuse accolade et, entouré de tout le
personnel de la maison, lui adresser un discours en proportion avec le
succès de la soirée. Sa voix d’ancien jeune premier montait vers les
frises, flexueuse, fleurie et parfumée comme une glycine, dont Jérôme
sentait les grappes couronner son jeune front.
Mme Krag lui succéda et profita de la circonstance pour déplorer qu’un
écrivain si doué et un directeur si heureux ne fissent encore partie
d’aucune société d’abstinence. Puis ce fut le tour d’Alf Aasen, au nom
de ses camarades; celui d’Anita Bing qui voulut dire son petit mot en
français, d’une voix de colombe blessée; celui du président de
l’Association des machinistes et accessoiristes.
Les journalistes ne manquèrent pas d’accourir. Ils entourèrent Jérôme,
le pressèrent de questions, en exprimèrent, comme d’un citron le jus,
les dernières idées qu’il avait encore sur l’amour, qu’il emprunta,
d’ailleurs, aux spécialistes de la question, à la Religieuse portugaise,
à Étienne Rey, et s’en furent en ne lui laissant que sa peau et l’espoir
de revoir Uni au souper qui allait suivre.