Il s’établit entre eux, pendant la journée qui suivit, une
correspondance secrète tout au goût de Jérôme.
Au premier billet qu’il lui adressa, elle ne répondit pas. Au second,
plein d’inquiétude et d’appels passionnés, elle fit la réponse suivante:
«Cher Jérôme,
»Vous demandez si je vous aime. C’est une très inutile question. Mais
c’est tellement difficile à moi d’écrire des choses comme vous
écrivez! Ce n’est pas elles qu’on apprenait au pensionnat, à Lausanne.
J’aime mieux de parler qu’à écrire.
»Je veux que vous savez une chose, Jérôme: je suis très fâchée que
notre amour est un secret de nous deux. Ce veut être tellement plus
bon si nous sommes des fiancés. On peut aller rire ensemble avec Axel
et Gerda, promener sur les skis toute la nuit. On peut aussi donner
des baisers beaucoup plus. J’aime que vous avez embrassé moi au
boutique des fleurs, mais c’est peut-être encore plus praticable dans
ma chambre. Maintenant, c’est la vacance à l’Université. On peut être
toutes les heures ensemble.
»Au lieu de quoi, hier soir j’étais triste. J’avais peur que vous
faites de la noce avec L. L. que je hais. Je n’avais pas raison, mais
L. L. était dans ma tête comme une mouche dans une bouteille. Axel
disait que j’avais un flirt malheureux. J’ai fermé sa bouche avec un
swing très dur.
»C’est long à attendre demain pour nous voir... Répondez vite sur
notre fiançaille. Je trouve ça drôle que vous avez écrit à votre mère
sur cette chose-là.
»Uni.»
Jérôme répondit aussitôt:
«Non, Uni chérie, je n’ai pas fait la noce hier soir avec deux
majuscules. Je n’ai pas quitté «Blaa Hus». Je vous ai aimée tout le
long de cette longue soirée, de cette longue nuit. Il n’y a plus
personne au monde qui puisse occuper mes pensées que vous et vous et
encore vous. Aussi, jugez de mon bonheur: pendant deux heures, cette
chère Mlle Daa m’a parlé de votre pays. J’en ai appris des choses!
Vous ne m’aviez jamais dit que la cascade de Valurfos tombe de 352
mètres de haut, qu’il gèle pendant 243 jours par an à Kautokeino,--nom
adorable!--que la Norvège a 20.000 kilomètres de rivages, la moitié du
tour de la terre, Uni! Vous m’aviez caché que les purs Norvégiens
s’expriment en vieux langage landsmaal. Est-ce en landsmaal que vous
pensez à moi, ma chérie? Saviez-vous qu’il y a des lynx dans vos
forêts, des moustiques au cap Nord? Pourquoi ne me l’avez-vous pas
dit? Tout ce qui me rapproche de vous, je veux le connaître. Je veux
apprendre à danser le halling qui est votre danse nationale, à jouer
du langeleik à huit cordes. Je vous aime. Et comme nous ne nous
verrons pas aujourd’hui, je resterai ici. Mlle Daa me lira les sagas
de vos anciens rois. Je lui poserai des questions, je m’instruirai de
tout ce que vous savez et que je ne sais pas.
»A demain matin 11 heures comme convenu.
»C’est la petite bonne de Mlle Daa qui vous apporte mes lettres. Elle
se nomme Mjofi. N’est-ce pas ravissant?
»Adieu, ma douce neige, je vous serre dans mes bras.
»J.»
»Demain, nous parlerons de nos projets.»
«Demain, se disait-il quand la lettre fut partie, demain, nous
verrons...»
Il n’était pas pressé d’aller rire avec Axel et Gerda, de recevoir une
seconde fois les compliments d’Anita Bing, de Johannessen, le bouquet
des ouvreuses. Il n’était jamais pressé de sortir du rêve pour entrer
dans la réalité.
Dans l’après-midi, il eut une seconde lettre d’Uni.
«Maman est très fâchée de vous que vous n’avez pas venu au théâtre
aujourd’hui. Moi, je sais un garçon qui a passé sa journée à la
géographie au lieu de donner le courage aux acteurs pour demain.
»Ça m’est égal que Valurfos est haut et je ne connais pas ce que c’est
_langeleik_. Le _halling_, c’est une danse de la campagne où on lance
le pied dans le plafond, c’est très ridicule.
»Mlle Daa est un vieil nationaliste. On peut la mettre dans le musée
de Bygdœ sous un verre avec les costumes antiques.
»Moi, je veux que vous serez célèbre demain dans la Norvège, qu’on
tapera les mains très fort à _Littérature_. Je veux être dans la salle
et que tout le monde sait qu’il tape aussi mon cœur dans le même temps
que ses mains.
»Je viendrai au embarcadère de Stillebach demain matin à 10 h. 30. Il
faut qu’on a le temps libre pour faire notre fiançaille avant la
répétition.
»Uni.»
Jérôme venait à peine de glisser cette lettre sur son cœur que Mme Krag
se fit annoncer et entra en bourrasque dans sa chambre.
--Hé bien! n’êtes-vous pas malade? Non? Que se passe-t-il? Dernière
répétition aujourd’hui. Pas de Jérôme. Johannessen bouleversé boit le
whisky sous mes yeux pour se remettre. La petite Bing sans voix, sans
allant;--je la soupçonne d’ailleurs de vous aimer; nous en
reparlerons.--Et, c’est le comble, pas de téléphone dans cette maison de
Lysaker. Alors?
Elle tournait dans la pièce, inspectant chaque objet, s’arrêtant aux
gravures qui décoraient les murailles, posant ses questions au
roi-Haakon-acclamé-par-la-jeunesse-universitaire, à
Roald-Amundsen-plantant-au-Pôle-Sud-le-drapeau-norvégien.
--J’ai eu beaucoup à faire, expliqua Jérôme, des lettres à écrire...
--Ta ta ta... Le bruit est venu à mes oreilles que vous étiez amoureux.
--Moi, Madame?
--Il va faire l’étonné! Vous savez bien de qui je veux parler.
--Je vous affirme, balbutia Jérôme...
Dans sa poche, les lettres d’Uni craquetaient. Il poussa un profond
soupir et baissa la tête comme un enfant coupable.
--Vous connaissez, ajouta vivement Mme Krag, mes idées sur le droit au
bonheur. Mais est-ce bien le bonheur qui vous attend de ce côté?
--Oui, Madame, oui, s’écria-t-il dans un élan.
Elle le considéra avec ses petits yeux bordés de cils roux.
--Écoutez, Jérôme. J’ai l’horreur des demi-mots. Laissez-moi vous parler
clairement. Tagore a dit: La passion est la lanterne qui nous guide.
Moi, je vous dis: Prenez garde, votre lanterne vous conduit dans un
chemin détestable.
Jérôme, peu entraîné à recevoir les reproches d’une mère, était prêt à
se jeter à ses genoux, à tout avouer.
--Quelle idée vous faites-vous, poursuivait-elle, d’une jeune fille que
l’on rencontre partout dans la compagnie d’un étranger dont on sait
qu’il n’est pas son fiancé...
--Hé bien mais...
--... dont on dit qu’il est son amant?
Jérôme bondit, la main en avant dans un geste de serment.
--Oh! sourit Mme Krag en l’arrêtant, ce sont là des mœurs françaises.
Pourquoi vous indigner? Vous allez me prouver qu’il est tout naturel que
Mlle Larsen soit au mieux, comme on dit à Paris, avec un attaché de
légation.
--Quel rapport?...
--Comment, quel rapport? Cela vous laisse indifférent que Mlle Larsen
soit l’amante de votre ami M. de la Boudinière?
--Tout à fait indifférent.
--Comme vous êtes intéressant! Et vous songez quand même à l’épouser?
--Qui?
--Hé bien! Mlle Larsen.
Comme deux couleurs complémentaires en se mêlant produisent du blanc, de
même la joie, rencontrant brusquement l’inquiétude sur le visage de
Jérôme, donnait à ses traits une expression neutre, le masque de la
sérénité.
--Je ne songe pas à épouser Mlle Larsen, dit-il tranquillement.
--De mieux en mieux! Ah! les Français ont du relief. Pas de morale, mais
du relief.
Il eut bien de la peine à convaincre cette véhémente de l’innocence de
ses relations avec la directrice de l’Institut médico-légal. Il lui
conta en termes obscurs une histoire où se trouvaient mêlés une jeune
fille qu’il ne nomma point, une marchande de fleurs, le vieux peintre
Christiansen, des pots d’azalée, des tonnelets de bière; fit allusion à
un baiser donné par comédie et se disculpa de Lena en songeant à Uni.
Il désirait une absolution; il obtint un sermon. Il apprit que Lena
Larsen ne se cachait pas du goût qu’elle avait pour l’auteur de
_Littérature_, que cette inclination avait pris naissance à Paris dans
un bal-musette de Montparnasse, qu’au demeurant c’étaient là des mœurs
de brasserie dont il n’y avait pas lieu de s’étonner, cette jeune fille
ayant vécu en France sans s’y marier, à l’âge que la «Société
d’Eugénésie» désigne comme le plus favorable à la conjonction de l’homme
et de la femme.
--Mais, fit en terminant Mme Krag, me direz-vous pourquoi vous n’êtes
pas venu à la répétition?
--... Vraiment impossible, je vous assure... Correspondance imprévue...
travaux d’ethnographie... A ce propos, comment trouvez-vous mon
logement?
--Antique, chauffage primitif, pas de téléphone. Je ne vous demande pas
ce qui vous a attiré dans ce coin perdu de la banlieue...
Elle se dirigea vers la porte.
--Je compte sur vous pour demain matin. Anita Bing sera chez moi à 10 h.
1/2. Elle vous fera entendre quelques répliques de sa grande scène du
second acte. Elle désire avoir vos conseils. Elle y tient beaucoup. Moi
aussi. A demain.
Elle avait déjà un pied dans la rue.
Jérôme cherchait éperdûment une excuse à ne pouvoir _justement_ pas se
rendre chez elle à cette heure-là. Il perdait, de jour en jour, cette
aisance, dont il était jusqu’alors naturellement doué, à trouver en un
tournemain une allégation à refuser un rendez-vous intempestif, à éluder
une question inopportune.
Et quand il ouvrit la bouche pour répondre, il ne trouva rien de mieux
que cette phrase sans artifice:
--Je ne viendrai pas demain matin chez vous.
Mme Krag le regarda avec consternation.
--C’est bon, dit-elle, je n’insiste pas. L’âme d’un Français est un
labyrinthe où je m’égare.
Elle s’éloigna, tandis qu’il murmurait:
«Demain matin, je rejoindrai votre fille à l’embarcadère de Stillebach.
Nous prendrons un petit bateau à vapeur. Nous irons, en brisant les
glaces du fjord, jusqu’à Oskarshall, où il y a un parc, un vieux
château, du silence, un banc...»