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CHÉRI
PAR
COLETTE
"Léa! Donne-le-moi, ton collier de perles! Tu m'entends, Léa? Donne-moi
ton collier!"
Aucune réponse ne vint du grand lit de fer forgé et de cuivre ciselé, qui
brillait dans l'ombre comme une armure.
"Pourquoi ne me le donnerais-tu pas, ton collier? Il me va aussi bien
qu'à toi, et même mieux!"
Au claquement du fermoir, les dentelles du lit s'agitèrent, deux bras
nus, magnifiques, fins au poignet, élevèrent deux belles mains
paresseuses.
"Laisse ça, Chéri, tu as assez joué avec ce collier.
--Je m'amuse.... Tu as peur que je te le vole?"
Devant les rideaux roses traversés de soleil, il dansait, tout noir,
comme un gracieux diable sur fond de fournaise. Mais quand il recula vers
le lit, il redevint tout blanc, du pyjama de soie aux babouches de daim.
"Je n'ai pas peur, répondit du lit la voix douce et basse. Mais tu
fatigues le fil du collier. Les perles sont lourdes.
--Elles le sont, dit Chéri avec considération. Il ne s'est pas moqué de
toi, celui qui t'a donné ce meuble."
Il se tenait devant un miroir long, appliqué au mur entre les deux
fenêtres, et contemplait son image de très beau et très jeune homme, ni
grand ni petit, le cheveu bleuté comme un plumage de merle. Il ouvrit son
vêtement de nuit sur une poitrine mate et dure, bombée en bouclier, et la
même étincelle rose joua sur ses dents, sur le blanc de ses yeux sombres
et sur les perles du collier.
"Ôte ce collier, insista la voix féminine. Tu entends ce que je te dis?"
Immobile devant son image, le jeune homme riait tout bas :
"Oui, oui, j'entends. Je sais si bien que tu as peur que je te le prenne!
--Non. Mais si je te le donnais, tu serais capable de l'accepter."
Il courut au lit, s'y jeta en boule :
"Et comment! Je suis au-dessus des conventions, moi. Moi je trouve idiot
qu'un homme puisse accepter d'une femme une perle en épingle, ou deux
pour des boutons, et se croie déshonoré si elle lui en donne
cinquante....
--Quarante-neuf.
--Quarante-neuf, je connais le chiffre. Dis-le donc que ça me va mal?
Dis-le donc que je suis laid?"
Il penchait sur la femme couchée un rire provocant qui montrait des dents
toutes petites et l'envers mouillé de ses lèvres. Léa s'assit sur le
lit :
"Non, je ne le dirai pas. D'abord parce que tu ne le croirais pas. Mais
tu ne peux donc pas rire sans froncer ton nez comme ça? Tu seras bien
content quand tu auras trois rides dans le coin du nez, n'est-ce pas? "
Il cessa de rire immédiatement, tendit la peau de son front, ravala le
dessous de son menton avec une habileté de vieille coquette. Ils se
regardaient d'un air hostile; elle, accoudée parmi ses lingeries et ses
dentelles, lui, assis en amazone au bord du lit. Il pensait : "Ça lui va
bien de me parler des rides que j'aurai." Et elle : "Pourquoi est-il laid
quand il rit, lui qui est la beauté même?" Elle réfléchit un instant et
acheva tout haut sa pensée :
"C'est que tu as l'air si mauvais quand tu es gai.... Tu ne ris que par
méchanceté ou par moquerie. Ça te rend laid. Tu es souvent laid.
--Ce n'est pas vrai!" cria Chéri, irrité.
La colère nouait ses sourcils à la racine du nez, agrandissait les yeux
pleins d'une lumière insolente, armés de cils, entrouvrait l'arc
dédaigneux et chaste de la bouche. Léa sourit de le voir tel qu'elle
l'aimait révolté puis soumis, mal enchaîné, incapable d'être libre;--elle
posa une main sur la jeune tête qui secoua impatiemment le joug. Elle
murmura, comme on calme une bête :
"Là ... là.... Qu'est-ce que c'est ... qu'est-ce que c'est donc...."
Il s'abattit sur la belle épaule large, poussant du front, du nez,
creusant sa place familière, fermant déjà les yeux et cherchant son somme
protégé des longs matins, mais Léa le repoussa :
"Pas de ça, Chéri! Tu déjeunes chez notre Harpie nationale et il est midi
moins vingt.
--Non? je déjeune chez la patronne? Toi aussi?
Léa glissa paresseusement au fond du lit.
"Pas moi, j'ai vacances. J'irai prendre le café à deux heures et demie--
ou le thé à six heures--ou une cigarette à huit heures moins le quart....
Ne t'inquiète pas, elle me verra toujours assez.... Et puis, elle ne m'a
pas invitée."
Chéri, qui boudait debout, s'illumina de malice :
"Je sais, je sais pourquoi! Nous avons du monde bien! Nous avons la belle
Marie-Laure et sa poison d'enfant!"
Les grands yeux bleus de Léa, qui erraient, se fixèrent :
"Ah! oui! Charmante, la petite. Moins que sa mère, mais charmante.... Ôte
donc ce collier, à la fin.
--Dommage, soupira Chéri en le dégrafant. Il ferait bien dans la
corbeille."
Léa se souleva sur un coude :
"Quelle corbeille?
--La mienne, dit Chéri avec une importance bouffonne. MA corbeille de MES
bijoux de MON mariage...."
Il bondit, retomba sur ses pieds après un correct entrechat-six, enfonça
la portière d'un coup de tête et disparut en criant :
"Mon bain, Rose! Tant que ça peut! Je déjeune chez la patronne!
--C'est ça, songea Léa. Un lac dans la salle de bain, huit serviettes à
la nage, et des raclures de rasoir dans la cuvette. Si j'avais deux
salles de bains...."
Mais elle s'avisa, comme les autres fois, qu'il eût fallu supprimer une
penderie, rogner sur le boudoir à coiffer, et conclut comme les autres
fois :
"Je patienterai bien jusqu'au mariage de Chéri."
Elle se recoucha sur le dos et constata que Chéri avait jeté, la veille,
ses chaussettes sur la cheminée, son petit caleçon sur le bonheur-du-
jour, sa cravate au cou d'un buste de Léa. Elle sourit malgré elle à ce
chaud désordre masculin et referma à demi ses grands yeux tranquilles
d'un bleu jeune et qui avaient gardé tous leurs cils châtains. A
quarante-neuf ans, Léonie Vallon, dite Léa de Lonval, finissait une
carrière heureuse de courtisane bien rentée, et de bonne fille à qui la
vie a épargné les catastrophes flatteuses et les nobles chagrins. Elle
cachait la date de sa naissance; mais elle avouait volontiers, en
laissant tomber sur Chéri un regard de condescendance voluptueuse,
qu'elle atteignait l'âge de s'accorder quelques petites douceurs. Elle
aimait l'ordre, le beau linge, les vins mûris, la cuisine réfléchie. Sa
jeunesse de blonde adulée, puis sa maturité de demi-mondaine riche
n'avaient accepté ni l'éclat fâcheux, ni l'équivoque, et ses amis se
souvenaient d'une journée de Drags, vers 1895, où Léa répondit au
secrétaire du _Gil Blas_ qui la traitait de "chère artiste" :
"Artiste? Oh! vraiment, cher ami, mes amants sont bien bavards...."
Ses contemporaines jalousaient sa santé imperturbable, les jeunes femmes,
que la mode de 1912 bombait déjà du dos et du ventre, raillaient le
poitrail avantageux de Léa,--celles-ci et celles-là lui enviaient
également Chéri.
"Eh, mon Dieu! disait Léa, il n'y a pas de quoi. Qu'elles le prennent. Je
ne l'attache pas, et il sort tout seul."
En quoi elle mentait à demi, orgueilleuse d'une liaison,--elle disait
quelquefois : adoption, par penchant à la sincérité--qui durait depuis
six ans.
"La corbeille... redit Léa. Marier Chéri.... Ce n'est pas possible,--ce
n'est pas... humain.... Donner une jeune fille à Chéri,--pourquoi pas
jeter une biche aux chiens? Les gens ne savent pas ce que c'est que
Chéri."
Elle roulait entre ses doigts, comme un rosaire, son collier jeté sur le
lit. Elle le quittait la nuit, à présent, car Chéri, amoureux des belles
perles et qui les caressait le matin, eût remarqué trop souvent que le
cou de Léa, épaissi, perdait sa blancheur et montrait, sous la peau, des
muscles détendus. Elle l'agrafa sur sa nuque sans se lever et prit un
miroir sur la console de chevet.
"J'ai l'air d'une jardinière, jugea-t-elle sans ménagement. Une
maraîchère. Une maraîchère normande qui s'en irait aux champs de patates
avec un collier. Cela me va comme une plume d'autruche dans le nez,--et
je suis polie."
Elle haussa les épaules, sévère à tout ce qu'elle n'aimait plus en elle :
un teint vif, sain, un peu rouge, un teint de plein air, propre à
enrichir la franche couleur des prunelles bleues cerclées de bleu plus
sombre. Le nez fier trouvait grâce encore devant Léa; "le nez de Marie-
Antoinette!" affirmait la mère de Chéri, qui n'oubliait jamais
d'ajouter : "...et dans deux ans, cette bonne Léa aura le menton de Louis
XVI". La bouche aux dents serrées, qui n'éclatait presque jamais de rire,
souriait souvent, d'accord avec les grands yeux aux clins lents et rares,
sourire cent fois loué, chanté, photographié, sourire profond et confiant
qui ne pouvait lasser.
Pour le corps, "on sait bien" disait Léa, "qu'un corps de bonne qualité
dure longtemps." Elle pouvait le montrer encore, ce grand corps blanc
teinté de rosé, doté des longues jambes, du dos plat qu'on voit aux
nymphes des fontaines d'Italie; la fesse à fossette, le sein haut
suspendu pouvaient tenir, disait Léa, "jusque bien après le mariage de
Chéri".
Elle se leva, s'enveloppa d'un saut-de-lit et ouvrit elle-même les
rideaux. Le soleil de midi entra dans la chambre rose, gaie, trop parée
et d'un luxe qui datait, dentelles doubles aux fenêtres, faille feuille-
de-rose aux murs, bois dorés, lumières électriques voilées de rose et de
blanc, et meubles anciens tendus de soies modernes. Léa ne renonçait pas
à cette chambre douillette ni à son lit, chef-d'oeuvre considérable,
indestructible, de cuivre, d'acier forgé, sévère à l'oeil et cruel aux
tibias.
"Mais non, mais non, protestait la mère de Chéri, ce n'est pas si laid
que cela. Je l'aime, moi, cette chambre. C'est une époque, ça a son chic.
Ça fait Païva."
Léa souriait à ce souvenir de la "Harpie nationale" tout en relevant ses
cheveux épars. Elle se poudra hâtivement le visage en entendant deux
portes claquer et le choc d'un pied chaussé contre un meuble délicat.
Chéri revenait en pantalon et chemise, sans faux col, les oreilles
blanches de talc et l'humeur agressive.
"Où est mon épingle? boîte de malheur! On barbote les bijoux à présent?
--C'est Marcel qui l'a mise à sa cravate pour aller faire le marché", dit
Léa gravement.
Chéri, dénué d'humour, butait sur la plaisanterie comme une fourmi sur un
morceau de charbon. Il arrêta sa promenade menaçante et ne trouva à
répondre que :
"C'est charmant!... et mes bottines?
--Lesquelles?
--De daim!"
Léa, assise à sa coiffeuse, leva des yeux trop doux :
"Je ne te le fais pas dire, insinua-t-elle d'une voix caressante.
--Le jour où une femme m'aimera pour mon intelligence, je serai bien
fichu, riposta Chéri. En attendant, je veux mon épingle et mes bottines.
--Pourquoi faire? On ne met pas d'épingle avec un veston, et tu es déjà
chaussé."
Chéri frappa du pied.
"J'en ai assez, personne ne s'occupe de moi, ici! J'en ai assez!"
Léa posa son peigne.
"Eh bien! va-t'en."
Il haussa les épaules, grossier :
"On dit ça!
--Va-t'en. J'ai toujours eu horreur des invités qui bêchent la cuisine et
qui collent le fromage à la crème contre les glaces. Va chez ta sainte
mère, mon enfant, et restes-y."
Il ne soutint pas le regard de Léa, baissa les yeux, protesta en
écolier :
"Enfin, quoi, je ne peux rien dire? Au moins, tu me prêtes l'auto pour
aller à Neuilly?
--Non.
--Parce que?
--Parce que je sors à deux heures et que Philibert déjeune.
--Où vas-tu, à deux heures?
--Remplir mes devoir religieux. Mais si tu veux trois francs pour un
taxi?... Imbécile, reprit-elle doucement, je vais peut-être prendre le
café chez Madame Mère, à deux heures. Tu n'es pas content?"
Il secouait le front comme un petit bélier.
"On me bourre, on me refuse tout, on me cache mes affaires, on me....
--Tu ne sauras donc jamais t'habiller tout seul?"
Elle prit des mains de Chéri le faux col qu'elle boutonna, la cravate
qu'elle noua.
"Là!... Oh! cette cravate violette.... Au fait, c'est bien bon pour la
belle Marie-Laure et sa famille.... Et tu voulais encore une perle, là-
dessus? Petit rasta.... Pourquoi pas des pendants d'oreilles?..."
Il se laissait faire, béat, mou, vacillant, repris d'une paresse et d'un
plaisir qui lui fermaient les yeux....
"Nounoune chérie... " murmura-t-il.
Elle lui brossa les oreilles, rectifia la raie, fine et bleuâtre, qui
divisait les cheveux noirs de Chéri, lui toucha les tempes d'un doigt
mouillé de parfum et baisa rapidement, parce qu'elle ne put s'en
défendre, la bouche tentante qui respirait si près d'elle. Chéri ouvrit
les yeux, les lèvres, tendit les mains.... Elle l'écarta :
"Non! une heure moins le quart! File et que je ne te revoie plus!
--Jamais?
--Jamais!" lui jeta-t-elle en riant avec une tendresse emportée.
Seule, elle sourit orgueilleusement, fit un soupir saccadé de convoitise
matée, et écouta les pas de Chéri dans la cour de l'hôtel. Elle le vit
ouvrir et refermer la grille, s'éloigner de son pas ailé, tout de suite
salué par l'extase de trois trottins qui marchaient bras sur bras :
"Ah! maman!... c'est pas possible, il est en toc!... On demande à
toucher?"
Mais Chéri, blasé, ne se retourna même pas.
"Mon bain, Rose! La manucure peut s'en aller; il est trop tard. Le
costume tailleur bleu, le nouveau, le chapeau bleu, celui qui est doublé
de blanc, et les petits souliers à pattes... non, attends...."
Léa, les jambes croisées, tâta sa cheville nue et hocha la tête :
"Non, les bottines lacées en chevreau bleu. J'ai les jambes un peu
enflées aujourd'hui. C'est la chaleur."
La femme de chambre, âgée, coiffée de tulle, leva sur Léa un regard
entendu :
"C'est... c'est la chaleur", répéta-t-elle docilement, en haussant les
épaules, comme pour dire : "Nous savons.... Il faut bien que tout
s'use...."
Chéri parti, Léa redevint vive, précise, allégée. En moins d'une heure,
elle fut baignée, frottée d'alcool parfumé au santal, coiffée, chaussée.
Pendant que le fer à friser chauffait, elle trouva le temps d'éplucher le
livre de comptes du maître d'hôtel, d'appeler le valet de chambre Émile
pour lui montrer, sur un miroir, une buée bleue. Elle darda autour d'elle
un oeil assuré, qu'on ne trompait presque jamais, et déjeuna dans une
solitude joyeuse, souriant au Vouvray sec et aux fraises de juin servies
avec leurs queues sur un plat de Rubelles, vert comme une rainette
mouillée. Un beau mangeur dut choisir autrefois, pour cette salle à
manger rectangulaire, les grandes glaces Louis XVI et les meubles anglais
de la même époque, dressoirs aérés, desserte haute sur pieds, chaises
maigres et solides, le tout d'un bois presque noir, à guirlandes minces.
Les miroirs et de massives pièces d'argenterie recevaient le jour
abondant, les reflets verts des arbres de l'avenue Bugeaud, et Léa
scrutait, tout en mangeant, la poudre rouge demeurée aux ciselures d'une
fourchette, fermait un oeil pour mieux juger le poli des bois sombres. Le
maître d'hôtel, derrière elle, redoutait ces jeux.
"Marcel, dit Léa, votre encaustique colle, depuis une huitaine.
--Madame croit?
--Elle croit. Rajoutez-y de l'essence en fondant au bain-marie, ce n'est
rien à refaire. Vous avez monté le Vouvray un peu tôt. Tirez les
persiennes dès que vous aurez desservi, nous tenons la vraie chaleur.
--Bien, Madame. Monsieur Ch.... Monsieur Peloux dîne?
--Je pense.... Pas de crème-surprise ce soir, qu'on nous fasse seulement
des sorbets au jus de fraises. Le café au boudoir."
En se levant, grande et droite, les jambes visibles sous la jupe plaquée
aux cuisses, elle eut le loisir de lire, dans le regard contenu du maître
d'hôtel, le "Madame est belle" qui ne lui déplaisait pas.
"Belle..." se disait Léa en montant au boudoir. Non. Plus maintenant. A
présent il me faut le blanc du linge près du visage, le rose très pâle
pour les dessous et les déshabillés. Belle.... Peuh... je n'en ai plus
guère besoin...."
Pourtant, elle ne s'accorda point de sieste dans le boudoir aux soies
peintes, après le café et les journaux. Et ce fut avec un visage de
bataille qu'elle commanda à son chauffeur :
"Chez Madame Peloux."
* * * * *
Les allées du Bois, sèches sous leur verdure neuve de juin que le vent
fane, la grille de l'octroi, Neuilly, le boulevard d'Inkermann....
"Combien de fois l'ai-je fait, ce trajet-là?" se demanda Léa. Elle
compta, puis se lassa de compter, et épia, en retenant ses pas sur le
gravier de Mme Peloux, les bruits qui venaient de la maison.
"Ils sont dans le hall", dit-elle.
Elle avait remis de la poudre avant d'arriver et tendu sur son menton la
voilette bleue, un grillage fin comme un brouillard. Et elle répondit au
valet qui l'invitait à traverser la maison :
"Non, j'aime mieux faire le tour par le jardin."
Un vrai jardin, presque un parc, isolait, toute blanche, une vaste villa
de grande banlieue parisienne. La villa de Mme Peloux s'appelait "une
propriété à la campagne" dans le temps où Neuilly était encore aux
environs de Paris. Les écuries, devenues garages, les communs avec leurs
chenils et leurs buanderies en témoignaient, et aussi les dimensions de
la salle de billard, du vestibule, de la salle à manger.
"Madame Peloux en a là pour de l'argent", redisaient dévotement les
vieilles parasites qui venaient, en échange d'un dîner et d'un verre de
fine, tenir en face d'elle les cartes du bésigue et du poker. Et elles
ajoutaient : "Mais où Madame Peloux n'a-t-elle pas d'argent? "
En marchant sous l'ombre des acacias, entre des massifs embrasés de
rhododendrons et des arceaux de roses, Léa écoutait un murmure de voix,
percé par la trompette nasillarde de Mme Peloux et l'éclat de rire sec de
Chéri.
"Il rit mal, cet enfant", songea-t-elle. Elle s'arrêta un instant, pour
entendre mieux un timbre féminin nouveau, faible, aimable, vite couvert
par la trompette redoutable.
"Ça, c'est la petite", se dit Léa.
Elle fit quelques pas rapides et se trouva au seuil d'un hall vitré, d'où
Mme Peloux s'élança en criant :
"Voici notre belle amie!"
Ce tonnelet, Mme Peloux, en vérité Mlle Peloux, avait été danseuse, de
dix à seize ans. Léa cherchait parfois sur Mme Peloux ce qui pouvait
rappeler l'ancien petit Éros blond et potelé, puis la nymphe à fossettes,
et ne retrouvait que les grands yeux implacables, le nez délicat et dur,
et encore une manière coquette de poser les pieds en "cinquième" comme
les sujets du corps de ballet.
Chéri, ressuscité du fond d'un rocking, baisa la main de Léa avec une
grâce involontaire, et gâta son geste par un :
"Flûte! tu as encore mis une voilette, j'ai horreur de ça.
--Veux-tu la laisser tranquille! intervint Mme Peloux. On ne demande pas
à une femme pourquoi elle a mis une voilette! Nous n'en ferons jamais
rien", dit-elle tendrement à Léa.
Deux femmes s'étaient levées dans l'ombre blonde du store de paille.
L'une, en mauve, tendit assez froidement sa main à Léa, qui la contempla
des pieds à la tête.
"Mon Dieu, que vous êtes belle, Marie-Laure, il n'y a rien d'aussi
parfait que vous!"
Marie-Laure daigna sourire. C'était une jeune femme rousse, aux yeux
bruns, qui émerveillait sans geste et sans paroles. Elle désigna, comme
par coquetterie, l'autre jeune femme :
"Mais reconnaîtrez-vous ma fille Edmée?" dit-elle.
Léa tendit vers la jeune fille une main qu'on tarda à prendre :
"J'aurais dû vous reconnaître, mon enfant, mais une pensionnaire change
vite, et Marie-Laure ne change que pour déconcerter chaque fois
davantage. Vous voilà libre de tout pensionnat?
--Je crois bien, je crois bien, s'écria Mme Peloux. On ne peut pas
laisser sous le boisseau éternellement ce charme, cette grâce, cette
merveille de dix-neuf printemps!
--Dix-huit, dit suavement Marie-Laure.
--Dix-huit, dix-huit!... Mais oui, dix-huit! Léa, tu te souviens ? Cette
enfant faisait sa première communion l'année où Chéri s'est sauvé du
collège, tu sais bien? Oui, mauvais garnement, tu t'étais sauvé et nous
étions aussi affolées l'une que l'autre!
--Je me souviens très bien, dit Léa, et elle échangea avec Marie-Laure un
petit signe de tête,--quelque chose comme le "touché" des escrimeurs
loyaux.
--Il faut la marier, il faut la marier! continua Mme Peloux qui ne
répétait jamais moins de deux fois une vérité première. Nous irons tous à
la noce!"
Elle battit l'air de ses petits bras et la jeune fille la regarda avec
une frayeur ingénue.
"C'est bien une fille pour Marie-Laure, songeait Léa très attentive. Elle
a, en discret, tout ce que sa mère a d'éclatant. Des cheveux mousseux,
cendrés, comme poudrés, des yeux inquiets qui se cachent, une bouche qui
se retient de parler, de sourire.... Tout à fait ce qu'il fallait à
Marie-Laure, qui doit la haïr quand même...."
Mme Peloux interposa entre Léa et la jeune fille un sourire maternel :
"Ce qu'ils ont déjà camaradé dans le jardin, ces deux enfants-là!"
Elle désignait Chéri, debout devant la paroi vitrée et fumant. Il tenait
son fume-cigarette entre les dents et rejetait la tête en arrière pour
éviter la fumée. Les trois femmes regardèrent le jeune homme qui, le
front renversé, les cils mi-clos, les pieds joints et immobiles, semblait
pourtant une figure ailée, planante et dormante dans l'air.... Léa ne se
trompa point à l'expression effarée, vaincue, des yeux de la jeune fille.
Elle se donna le plaisir de la faire tressaillir en lui touchant le bras.
Edmée frémit tout entière, retira son bras et dit farouchement tout bas :
"Quoi?...
--Rien, répondit Léa. C'est mon gant qui était tombé.
--Allons, Edmée?" ordonna Marie-Laure avec nonchalance.
La jeune fille, muette et docile, marcha vers Mme Peloux qui battit des
ailerons :
"Déjà? Mais non! On va se revoir! on va se revoir!
--Il est tard, dit Marie-Laure. Et puis, vous attendez beaucoup de gens,
le dimanche après-midi. Cette enfant n'a pas l'habitude du monde....
--Oui, oui, cria tendrement Mme Peloux, elle a vécu si enfermée, si
seule!"
Marie-Laure sourit, et Léa la regarda pour dire : "A vous!"
"... Mais nous reviendrons bientôt.
--Jeudi, jeudi ! Léa, tu viens déjeuner aussi, jeudi?
--Je viens", répondit Léa.
Chéri avait rejoint Edmée au seuil du hall, où il se tenait auprès
d'elle, dédaigneux de toute conversation. Il entendit la promesse de Léa
et se retourna :
"C'est ça. On fera une balade, proposa-t-il.
--Oui, oui, c'est de votre âge, insista Mme Peloux attendrie. Edmée ira
avec Chéri sur le devant, il nous mènera, et nous irons au fond, nous
autres. Place à la jeunesse! Place à la jeunesse! Chéri, mon amour, veux-
tu demander la voiture de Marie-Laure?"
Encore que ses petits pieds ronds chavirassent sur les graviers, elle
emmena ses visiteuses jusqu'au tournant d'une allée, puis les abandonna à
Chéri. Quand elle revint, Léa avait retiré son chapeau et allumé une
cigarette.
"Ce qu'ils sont jolis, tous les deux! haleta Mme Peloux. Pas, Léa?
--Ravissants, souffla Léa avec un jet de fumée. Mais c'est cette Marie-
Laure!..."
Chéri rentrait :
"Qu'est-ce qu'elle a fait, Marie-Laure? demanda-t-il.
--Quelle beauté!
--Ah!... Ah!... approuva Mme Peloux, c'est vrai, c'est vrai... qu'elle
a été bien jolie!"
Chéri et Léa rirent en se regardant.
"A été!" souligna Léa. Mais c'est la jeunesse même! Elle n'a pas un pli!
Et elle peut porter du mauve tendre, cette sale couleur que je déteste et
qui me le rend!"
Les grands yeux impitoyables et le nez mince se détournèrent d'un verre
de fine :
"La jeunesse même! la jeunesse même! glapit Mme Peloux. Pardon! pardon!
Marie-Laure a eu Edmée en 1895, non, 14. Elle avait à ce moment-là fichu
le camp avec un professeur de chant et plaqué Khalil-Bey qui lui avait
donné le fameux diamant rose que.... Non! non!... Attends!... C'est d'un
an plus tôt!..."
Elle trompettait fort et faux. Léa mit une main sur son oreille et Chéri
déclara, sentencieux :
"Ça serait trop beau, un après-midi comme ça, s'il n'y avait pas la voix
de ma mère."
Elle regarda son fils sans colère, habituée à son insolence, s'assit
dignement, les pieds ballants, au fond d'une bergère trop haute pour ses
jambes courtes. Elle chauffait dans sa main un verre d'eau-de-vie. Léa,
balancée dans un rocking, jetait de temps en temps les yeux sur Chéri,
Chéri vautré sur le rotin frais, son gilet ouvert, une cigarette à demi
éteinte à la lèvre, une mèche sur le sourcil,--et elle le traitait
flatteusement, tout bas, de belle crapule.
Ils demeuraient côte à côte, sans effort pour plaire ni parler, paisibles
et en quelque sorte heureux. Une longue habitude l'un de l'autre les
rendait au silence, ramenait Chéri à la veulerie et Léa à la sérénité. A
cause de la chaleur qui augmentait, Mme Peloux releva jusqu'aux genoux sa
jupe étroite, montra ses petits mollets de matelot, et Chéri arracha
rageusement sa cravate, geste que Léa blâma d'un : "Tt... tt..." de
langue.
"Oh! laisse-le, ce petit, protesta, comme du fond d'un songe, Mme Peloux.
Il fait si chaud.... Veux-tu un kimono, Léa?
--Non, merci. Je suis très bien."
Ces abandons de l'après-midi l'écoeuraient. Jamais son jeune amant ne
l'avait surprise défaite, ni le corsage ouvert, ni en pantoufles dans le
jour. "Nue, si on veut", disait-elle, "mais pas dépoitraillée". Elle
reprit son journal illustré et ne le lut pas. "Cette mère Peloux et son
fils ", songeait-elle, " mettez-les devant une table bien servie ou
menez-les à la campagne,--crac : la mère ôte son corset et le fils son
gilet. Des natures de bistrots en vacances." Elle leva les yeux
vindicativement sur le bistrot incriminé et vit qu'il dormait, les cils
rabattus sur ses joues blanches, la bouche close. L'arc délicieux de la
lèvre supérieure, éclairé par en dessous, retenait à ses sommets deux
points de lumière argentée, et Léa s'avoua qu'il ressemblait beaucoup
plus à un dieu qu'à un marchand de vins. Sans se lever, elle cueillit
délicatement entre les doigts de Chéri une cigarette fumante, et la jeta
au cendrier. La main du dormeur se détendit et laissa tomber comme des
fleurs lasses ses doigts fuselés, armés d'ongles cruels, main non point
féminine, mais un peu plus belle qu'on ne l'eût voulu, main que Léa avait
cent fois baisée sans servilité, baisée pour le plaisir, pour le
parfum....
Elle regarda, par-dessus son journal, du côté de Mme Peloux. "Dort-elle
aussi?" Léa aimait que la sieste de la mère et du fils lui donnât, à elle
bien éveillée, une heure de solitude morale parmi la chaleur, l'ombre et
le soleil.
Mais Mme Peloux ne dormait point. Elle se tenait bouddhique dans sa
bergère, regardant droit devant elle et suçant sa fine-champagne avec une
application de nourrisson alcoolique.
"Pourquoi ne dort-elle pas? se demanda Léa. C'est dimanche. Elle a bien
déjeuné. Elle attend les vieilles frappes de son jour à cinq heures. Par
conséquent, elle devrait dormir. Si elle ne dort pas, c'est qu'elle fait
quelque chose de mal."
Elles se connaissaient depuis vingt-cinq ans. Intimité ennemie de femmes
légères qu'un homme enrichit puis délaisse, qu'un autre homme ruine,--
amitié hargneuse de rivales à l'affût de la première ride et du cheveu
blanc. Camaraderie de femmes positives, habiles aux jeux financiers, mais
l'une avare et l'autre sybarite.... Ces liens comptent. Un autre lien
plus fort venait les unir sur le tard : Chéri.
* * * * *
Léa se souvenait de Chéri enfant, merveille aux longues boucles. Tout
petit, il ne s'appelait pas encore Chéri, mais seulement Fred.
Chéri, tour à tour oublié et adoré, grandit entre les femmes de chambre
décolorées et les longs valets sardoniques. Bien qu'il eût
mystérieusement apporté, en naissant, l'opulence, on ne vit nulle miss,
nulle fraulein auprès de Chéri, préservé à grands cris de "ces
goules"....
"Charlotte Peloux, femme d'un autre âge!" disait familièrement le vieux,
tari, expirant et indestructible baron de Berthellemy, "Charlotte Peloux,
je salue en vous la seule femme de moeurs légères qui ait osé élever son
fils en fils de grue! Femme d'un autre âge, vous ne lisez pas, vous ne
voyagez jamais, vous vous occupez de votre seul prochain, et vous faites
élever votre enfant par les domestiques. Comme c'est pur! comme c'est
About! comme c'est même Gustave Droz! et dire que vous n'en savez rien!"
Chéri connut donc toutes les joies d'une enfance dévergondée. Il
recueillit, zézayant encore, les bas racontars de l'office. Il partagea
les soupers clandestins de la cuisine. Il eut les bains de lait d'iris
dans la baignoire de sa mère, et les débarbouillages hâtifs avec le coin
d'une serviette. Il endura l'indigestion de bonbons, et les crampes
d'inanition quand on oubliait son dîner. Il s'ennuya, demi-nu et enrhumé,
aux fêtes des Fleurs où Charlotte Peloux l'exhibait, assis dans des roses
mouillées; mais il lui arriva de se divertir royalement à douze ans, dans
une salle de tripot clandestin où une dame américaine lui donnait pour
jouer des poignées de louis et l'appelait "petite chef-d'oeuvre". Vers le
même temps, Mme Peloux donna à son fils un abbé précepteur qu'elle
remercia au bout de dix mois "parce que", avoua-t-elle, "cette robe noire
que je voyais partout traîner dans la maison, ça me faisait comme si
j'avais recueilli une parente pauvre--et Dieu sait qu'il n'y a rien de
plus attristant qu'une parente pauvre chez soi!"
A quatorze ans, Chéri tâta du collège. Il n'y croyait pas. Il défiait
toute geôle et s'échappa. Non seulement Mme Peloux trouva l'énergie de
l'incarcérer à nouveau, mais encore, devant les pleurs et les injures de
son fils, elle s'enfuit, les mains sur les oreilles, en criant : "Je ne
veux pas voir ça! Je ne veux pas voir ça!" Cri si sincère qu'en effet
elle s'éloigna de Paris, accompagnée d'un homme jeune mais peu scrupuleux
pour revenir deux ans plus tard, seule. Ce fut sa dernière faiblesse
amoureuse.
Elle retrouva Chéri grandi trop vite, creux, les yeux fardés de cerne,
portant des complets d'entraîneur et parlant plus gras que jamais. Elle
se frappa les seins et arracha Chéri à l'internat. Il cessa tout à fait
de travailler, voulut chevaux, voitures, bijoux, exigea des mensualités
rondes et, au moment que sa mère se frappa les seins en poussant des
appels de paonne, il l'arrêta par ses mots :
"Mame Peloux, ne vous bilez pas. Ma mère vénérée, s'il n'y a que moi pour
te mettre sur la paille, tu risques fort de mourir bien au chaud sous ton
couvre-pied américain. Je n'ai pas de goût pour le conseil judiciaire. Ta
galette, c'est la mienne. Laisse-moi faire. Les amis, ça se rationne avec
des dîners et du champagne. Quant à ces dames, vous ne voudriez pourtant
pas, Mame Peloux, que fait comme vous m'avez fait, je dépasse avec elles
l'hommage du bibelot artistique,--et encore!"
Il pirouetta, tandis qu'elle versait de douces larmes et se proclamait la
plus heureuse des mères. Quand Chéri commença d'acheter des automobiles,
elle trembla de nouveau, mais il lui recommanda : "L'oeil à l'essence,
s'il vous plaît, Mame Peloux!" et vendit ses chevaux. Il ne dédaignait
pas d'éplucher les livres des deux chauffeurs; il calculait vite, juste,
et les chiffres qu'il jetait sur le papier juraient, élancés, renflés,
agiles, avec sa grosse écriture assez lente.
Il passa dix-sept ans, en tournant au petit vieux, au rentier tatillon.
Toujours beau, mais maigre, le souffle raccourci. Plus d'une fois Mme
Peloux le rencontra dans l'escalier de la cave, d'où il revenait de
compter les bouteilles dans les casiers.
"Crois-tu! disait Mme Peloux à Léa, c'est trop beau!
--Beaucoup trop, répondait Léa, ça finira mal. Chéri, montre ta langue?"
Il la tirait avec une grimace irrévérencieuse; et d'autres vilaines
manières qui ne choquaient point Léa, amie trop familière, sorte de
marraine-gâteau qu'il tutoyait.
"C'est vrai, interrogeait Léa, qu'on t'a vu au bar avec la vieille Lili,
cette nuit, assis sur ses genoux?
--Ses genoux! gouaillait Chéri. Y a longtemps qu'elle n'en a plus, de
genoux! Ils sont noyés.
--C'est vrai, insistait Léa plus sévère, qu'elle t'a fait boire du gin au
poivre? Tu sais que ça fait sentir mauvais de la bouche?"
Un jour Chéri, blessé, avait répondu à l'enquête de Léa :
"Je ne sais pas pourquoi tu me demandes tout ça, tu as bien dû voir ce
que je faisais, puisque tu y étais, dans le petit cagibi du fond, avec
Patron le boxeur!
--C'est parfaitement exact, répondit Léa impassible. Il n'a rien du petit
claqué, Patron, tu sais? Il a d'autres séductions qu'une petite gueule de
quatre sous et des yeux au beurre noir."
Cette semaine-là, Chéri fit grand bruit la nuit à Montmartre et aux
Halles, avec des dames qui l'appelaient "ma gosse" et "mon vice", mais il
n'avait le feu nulle part, il souffrait de migraines et toussait de la
gorge. Et Mme Peloux, qui confiait à sa masseuse, à Mme Ribot, sa
corsetière, à la vieille Lili, à Berthellemy-le-Desséché, ses angoisses
nouvelles : "Ah! pour nous autres mères, quel calvaire, la vie!" passa
avec aisance de l'état de plus-heureuse-des- mères à celui de mère-
martyre.
* * * * *
Un soir de juin, qui rassemblait sous la serre de Neuilly Mme Peloux, Léa
et Chéri, changea les destins du jeune homme et de la femme mûre. Le
hasard dispersant pour un soir les "amis" de Chéri,--un petit liquoriste
en gros, le fils Boster, et le vicomte Desmond, parasite à peine majeur,
exigeant et dédaigneux,--ramenait Chéri à la maison maternelle où
l'habitude conduisait aussi Léa.
Vingt années, un passé fait de ternes soirées semblables, le manque de
relations, cette défiance aussi, et cette veulerie qui isolent vers la
fin de leur vie les femmes qui n'ont aimé que d'amour, tenaient l'une
devant l'autre, encore un soir, en attendant un autre soir, ces deux
femmes, l'une à l'autre suspectes. Elles regardaient toutes deux Chéri
taciturne, et Mme Peloux, sans force et sans autorité pour soigner son
fils, se bornait à haïr un peu Léa, chaque fois qu'un geste penchait,
près de la joue pâle, de l'oreille transparente de Chéri, la nuque
blanche et la joue sanguine de Léa. Elle eût bien saigné ce cou robuste
de femme, où les colliers de Vénus commençaient de meurtrir la chair,
pour teindre de rosé le svelte lis verdissant,--mais elle ne pensait pas
même à conduire son bien-aimé aux champs.
"Chéri, pourquoi bois-tu de la fine? grondait Léa.
--Pour ne pas faire affront à Mame Peloux qui boirait seule, répondait
Chéri.
--Qu'est-ce que tu fais, demain?
--Sais pas, et toi?
--Je vais partir pour la Normandie.
--Avec?
--Ça ne te regarde pas.
--Avec notre brave Spéleïeff?
--Penses-tu, il y a deux mois que c'est fini, tu retardes. Il est en
Russie, Spéleïeff.
--Mon Chéri, où as-tu la tête! soupira Mme Peloux. Tu oublies le charmant
dîner de rupture que nous a offert Léa le mois dernier. Léa, tu ne m'as
pas donné la recette des langoustines qui m'avaient tellement plu!"
Chéri se redressa, fit briller ses yeux :
"Oui, oui, des langoustines avec une sauce crémeuse, oh! j'en voudrais!
--Tu vois, reprocha Mme Peloux, lui qui a si peu d'appétit, il aurait
mangé des langoustines....
--La paix! commanda Chéri. Léa, tu vas sous les ombrages avec Patron?
--Mais non, mon petit; Patron et moi, c'est de l'amitié. Je pars seule.
--Femme riche, jeta Chéri.
--Je t'emmène, si tu veux, on ne fera que manger, boire, dormir....
--C'est où, ton patelin?"
Il s'était levé et planté devant elle.
"Tu vois Honfleur? la côte de Grâce? Oui?... Assieds-toi, tu es vert. Tu
sais bien, sur la côte de Grâce, cette porte charretière devant laquelle
nous disions toujours en passant, ta mère et moi.... "
Elle se tourna du côté de Mme Peloux : Mme Peloux avait disparu. Ce genre
de fuite discrète, cet évanouissement étaient si peu en accord avec les
coutumes de Charlotte Peloux, que Léa et Chéri se regardèrent en riant de
surprise. Chéri s'assit contre Léa.
"Je suis fatigué, dit-il.
--Tu t'abîmes", dit Léa.
Il se redressa, vaniteux :
"Oh! tu sais, je suis encore assez bien.
--Assez bien... peut-être pour d'autres... mais pas... pas pour moi, par
exemple.
--Trop vert?
--Juste le mot que je cherchais. Viens-tu à la campagne, en tout bien
tout honneur? Des bonnes fraises, de la crème fraîche, des tartes, des
petits poulets grillés.... Voilà un bon régime, et pas de femmes!"
Il se laissa glisser sur l'épaule de Léa et ferma les yeux.
"Pas de femmes.... Chouette.... Léa, dis, es-tu un frère? Oui? Eh bien,
partons, les femmes... j'en suis revenu.... Les femmes... je les ai
vues."
Il disait ces choses basses d'une voix assoupie, dont Léa écoutait le son
plein et doux et recevait le souffle tiède sur son oreille. Il avait
saisi le long collier de Léa et roulait les grosses perles entre ses
doigts. Elle passa son bras sous la tête de Chéri et le rapprocha d'elle,
sans arrière-pensée, confiante dans l'habitude qu'elle avait de cet
enfant, et elle le berça.
"Je suis bien, soupira-t-il. T'es un frère, je suis bien...."
Elle sourit comme sous une louange très précieuse. Chéri semblait
s'endormir. Elle regardait de tout près les cils brillants, comme
mouillés, rabattus sur la joue, et cette joue amaigrie qui portait les
traces d'une fatigue sans bonheur. La lèvre supérieure, rasée du matin,
bleuissait déjà, et les lampes roses rendaient un sang factice à la
bouche....
"Pas de femmes! déclara Chéri comme en songe. Donc... embrasse-moi!"
Surprise, Léa ne bougea pas.
"Embrasse-moi, je te dis!"
Il ordonnait, les sourcils joints, et l'éclat de ses yeux soudain
rouverts gêna Léa comme une lumière brusquement rallumée. Elle haussa les
épaules et mit un baiser sur le front tout proche. Il noua ses bras au
cou de Léa et la courba vers lui.
Elle secoua la tête, mais seulement jusqu'à l'instant où leurs bouches se
touchèrent; alors, elle demeura tout à fait immobile et retenant son
souffle comme quelqu'un qui écoute. Quand il la lâcha, elle le détacha
d'elle, se leva, respira profondément et arrangea sa coiffure qui n'était
pas défaite. Puis elle se retourna un peu pâle et les yeux assombris, et
sur un ton de plaisanterie :
"C'est intelligent!" dit-elle.
Il gisait au fond d'un rocking et se taisait en la couvant d'un regard
actif, si plein de défi et d'interrogations qu'elle dit, après un
moment :
"Quoi?
--Rien, dit Chéri, je sais ce que je voulais savoir."
Elle rougit, humiliée, et se défendit adroitement :
"Tu sais quoi? que ta bouche me plaît? Mon pauvre petit, j'en ai embrassé
de plus vilaines. Qu'est-ce que ça te prouve? Tu crois que je vais tomber
à tes pieds et crier : prends-moi! Mais tu n'as donc connu que des jeunes
filles? Penser que je vais perdre la tête pour un baiser!..."
Elle s'était calmée en parlant et voulait montrer son sang-froid.
"Dis, petit, insista-t-elle en se penchant sur lui, crois-tu que ce soit
quelque chose de rare dans mes souvenirs, une bonne bouche?"
Elle lui souriait de haut, sûre d'elle, mais elle ne savait pas que
quelque chose demeurait sur son visage, une sorte de palpitation très
faible, de douleur attrayante, et que son sourire ressemblait à celui qui
vient après une crise de larmes.
"Je suis bien tranquille, continua-t-elle. Quand même je te
rembrasserais, quand même nous...."
Elle s'arrêta et fit une moue de mépris.
"Non, décidément, je ne nous vois pas dans cette attitude-là.
--Tu ne nous voyais pas non plus dans celle de tout à l'heure, dit Chéri
sans se presser. Et pourtant, tu l'as gardée un bon bout de temps. Tu y
penses donc, à l'autre? Moi, je ne t'en ai rien dit."
Ils se mesurèrent en ennemis. Elle craignit de montrer un désir qu'elle
n'avait pas eu le temps de nourrir ni de dissimuler, elle en voulut à cet
enfant, refroidi en un moment et peut-être moqueur.
"Tu as raison, concéda-t-elle légèrement. N'y pensons pas. Je t'offre,
nous disions donc, un pré pour t'y mettre au vert, et une table.... La
mienne, c'est tout dire.
--On peut voir, répondit Chéri. J'amènerais la Renouhard découverte?
--Naturellement, tu ne la laisserais pas à Charlotte.
--Je paierai l'essence, mais tu nourriras le chauffeur."
Léa éclata de rire.
"Je nourrirai le chauffeur! Ah! ah! fils de Madame Peloux, va! Tu
n'oublies rien.... Je ne suis pas curieuse, mais je voudrais entendre ce
que ça peut être entre une femme et toi, une conversation amoureuse!"
Elle tomba assise et s'éventa. Un sphinx, de grands moustiques à longues
pattes tournaient autour des lampes, et l'odeur du jardin, à cause de la
nuit venue, devenait une odeur de campagne. Une bouffée d'acacia entra,
si distincte, si active, qu'ils se retournèrent tous deux comme pour la
voir marcher.
"C'est l'acacia à grappes rosées, dit Léa à demi-voix.
--Oui, dit Chéri. Mais comme il en a bu, ce soir, de la fleur d'oranger!"
Elle le contempla, admirant vaguement qu'il eût trouvé cela. Il respirait
le parfum en victime heureuse, et elle se détourna, craignant soudain
qu'il ne l'appelât; mais il l'appela quand même, et elle vint.
Elle vint à lui pour l'embrasser, avec un élan de rancune et d'égoïsme et
des pensées de châtiment : "Attends, va.... C'est joliment vrai que tu as
une bonne bouche, cette fois-ci, je vais en prendre mon content, parce
que j'en ai envie, et je te laisserai, tant pis, je m'en moque, je
viens...."
Elle l'embrassa si bien qu'ils se délièrent ivres, assourdis, essoufflés,
tremblant comme s'ils venaient de se battre.... Elle se remit debout
devant lui qui n'avait pas bougé, qui gisait toujours au fond du fauteuil
et elle le défiait tout bas : "Hein?... Hein?..." et elle s'attendait à
être insultée. Mais il lui tendit les bras, ouvrit ses belles mains
incertaines, renversa une tête blessée et montra entre ses cils
l'étincelle double de deux larmes, tandis qu'il murmurait des paroles,
des plaintes, tout un chant animal et amoureux où elle distinguait son
nom, des "chérie..." des "viens..." des "plus te quitter..." un chant
qu'elle écoutait penchée et pleine d'anxiété, comme si elle lui eût, par
mégarde, fait très mal.
* * * * *
Quand Léa se souvenait du premier été en Normandie, elle constatait avec
équité : "Des nourrissons méchants, j'en ai eu de plus drôles que Chéri.
De plus aimables aussi et de plus intelligents. Mais tout de même, je
n'en ai pas eu comme celui-là."
"C'est rigolo, confiait-elle, à la fin de cet été de 1906, à Berthellemy-
le-Desséché, il y a des moments où je crois que je couche avec un nègre
ou un chinois.
--Tu as déjà eu un chinois et un nègre?
--Jamais.
--Alors?
--Je ne sais pas. Je ne peux pas t'expliquer. C'est une impression."
Une impression qui lui était venue lentement, en même temps qu'un
étonnement qu'elle n'avait pas toujours su cacher. Les premiers souvenirs
de leur idylle n'abondaient qu'en images de mangeaille fine, de fruits
choisis, en soucis de fermière gourmette. Elle revoyait, plus pâle au
grand soleil, un Chéri exténué qui se traînait sous les charmilles
normandes, s'endormait sur les margelles chaudes des pièces d'eau. Léa le
réveillait pour le gaver de fraises, de crème, de lait mousseux et de
poulets de grain. Comme assommé, il suivait d'un grand oeil vide, à dîner,
le vol des éphémères autour de la corbeille de roses, regardait sur son
poignet l'heure d'aller dormir, tandis que Léa, déçue et sans rancune,
songeait aux promesses que n'avait pas tenues le baiser de Neuilly et
patientait bonnement :
"Jusqu'à fin août, si on veut, je le garde à l'épinette. Et puis, à
Paris, ouf! je le rends à ses chères études...."
Elle se couchait miséricordieusement de bonne heure pour que Chéri,
réfugié contre elle, poussant du front et du nez, creusant égoïstement la
bonne place de son sommeil, s'endormît. Parfois, la lampe éteinte, elle
suivait une flaque de lune miroitante sur le parquet. Elle écoutait,
mêlés au clapotis du tremble et aux grillons qui ne s'éteignent ni nuit
ni jour, les grands soupirs de chien de chasse qui soulevaient la
poitrine de Chéri.
"Qu'est-ce que j'ai donc que je ne dors pas? se demandait-elle vaguement.
Ce n'est pas la tête de ce petit sur mon épaule, j'en ai porté de plus
lourdes.... Comme il fait beau.... Pour demain matin, je lui ai commandé
une bonne bouillie. On lui sent déjà moins les côtes. Qu'est-ce que j'ai
donc que je ne dors pas? Ah! oui, je me rappelle, je vais faire venir
Patron le boxeur, pour entraîner ce petit. Nous avons le temps, Patron
d'un côté, moi de l'autre, de bien épater Madame Peloux.... "
Elle s'endormait, longue dans les draps frais, bien à plat sur le dos, la
tête noire du nourrisson méchant couchée sur son sein gauche. Elle
s'endormait, réveillée quelquefois--mais si peu!--par une exigence de
Chéri, vers le petit jour.
Le deuxième mois de retraite avait en effet amené Patron, sa grande
valise, ses petites haltères d'une livre et demie et ses trousses noires,
ses gants de quatre onces, ses brodequins de cuir lacés sur les doigts de
pieds;--Patron à la voix de jeune fille, aux longs cils, couvert d'un si
beau cuir bruni, comme sa valise, qu'il n'avait pas l'air nu quand il
retirait sa chemise. Et Chéri, tour à tour hargneux, veule, ou jaloux de
la puissance sereine de Patron, commençait l'ingrate et fructueuse
gymnastique des mouvements lents et réitérés.
"Un...sss... deux...sss.... je vous entends pas respirer...
trois...sss... Je le vois, votre genou qui trich...sss...."
Le couvert de tilleuls tamisait le soleil d'août. Un tapis rouge épais,
jeté sur le gravier, fardait de reflets violets les deux corps nus du
moniteur et de l'élève. Léa suivait des yeux la leçon, très attentive.
Pendant les quinze minutes de boxe, Chéri, grisé de ses forces neuves,
s'emballait, risquait des coups traîtres et rougissait de colère. Patron
recevait les swings comme un mur et laissait tomber sur Chéri, du haut de
sa gloire olympique, des oracles plus pesants que son poing célèbre.
"Heu là! que vous avez l'oeil gauche curieux. Si je ne l'aurais pas
empêché, il venait voir comment qu'il est cousu, mon gant gauche.
--J'ai glissé, rageait Chéri.
--Ça ne provient pas de l'équilibre, poursuivait Patron. Ça provient du
moral. Vous ne ferez jamais un boxeur.
--Ma mère s'y oppose, quelle tristesse!
--Même si votre mère ne s'y opposerait pas, vous ne feriez pas un boxeur,
parce que vous êtes méchant. La méchanceté, ça ne va pas avec la boxe.
Est-ce pas, madame Léa?"
Léa souriait et goûtait le plaisir d'avoir chaud, de demeurer immobile et
d'assister aux jeux des deux hommes nus, jeunes, qu'elle comparait en
silence : "Est-il beau, ce Patron! Il est beau comme un immeuble. Le
petit se fait joliment. Des genoux comme les siens, ça ne court pas les
rues, et je m'y connais. Les reins aussi sont... non, seront
merveilleux.... Où diable la mère Peloux a-t-elle pêché.... Et l'attache
du cou! une vraie statue. Ce qu'il est mauvais! Il rit, on jurerait un
lévrier qui va mordre...." Elle se sentait heureuse et maternelle, et
baignée d'une tranquille vertu. "Je le changerais bien pour un autre", se
disait-elle devant Chéri nu l'après-midi sous les tilleuls, ou Chéri nu
le matin sur la couverture d'hermine, ou Chéri nu le soir au bord du
bassin d'eau tiède. "Oui, tout beau qu'il est, je le changerais bien,
s'il n'y avait pas une question de conscience." Elle confiait son
indifférence à Patron.
"Pourtant, objectait Patron, il est d'un bon modèle. Vous lui voyez déjà
des muscles comme à des types qui ne sont pas d'ici, des types de
couleur, malgré qu'il n'y a pas plus blanc. Des petits muscles qui ne
font pas d'épate. Vous ne lui verrez jamais des biceps comme des
cantaloups.
--Je l'espère bien, Patron! Mais je ne l'ai pas engagé pour la boxe, moi!
--Évidemment, acquiesçait Patron en abaissant ses longs cils. Il faut
compter avec le sentiment."
Il supportait avec gêne les allusions voluptueuses non voilées et le
sourire de Léa, cet insistant sourire des yeux qu'elle appuyait sur lui
quand elle parlait de l'amour.
"Évidemment, reprenait Patron, s'il ne vous donne pas toutes
satisfactions...."
Léa riait :
"Toutes, non... mais je puise ma récompense aux plus belles sources du
désintéressement, comme vous, Patron.
--Oh! moi...."
Il craignait et souhaitait la question qui ne manquait pas de suivre :
--Toujours de même, Patron? Vous vous obstinez?
--Je m'obstine, madame Léa, j'ai encore eu une lettre de Liane, au
courrier de midi. Elle dit qu'elle est seule, que je n'ai pas de raisons
de m'obstiner, que ses deux amis sont éloignés.
--Alors?
--Alors, je pense que ce n'est pas vrai.... Je m'obstine parce qu'elle
s'obstine. Elle a honte, qu'elle dit, d'un homme qui a un métier, surtout
un métier qui oblige de se lever à bon matin, de faire son entraînement
tous les jours, de donner des leçons de boxe et de gymnastique raisonnée.
Pas plus tôt qu'on se retrouve, pas plus tôt que c'est la scène. "On
croirait "vraiment, qu'elle crie, que je ne suis pas "capable de nourrir
l'homme que j'aime!" C'est d'un beau sentiment, je ne contredis pas, mais
ce n'est pas dans mes idées. Chacun a ses bizarreries. Comme vous dites
si bien, madame Léa : c'est une affaire de conscience."