Il serait oiseux de rapporter par le menu toutes les bonnes affaires
fictives qui enrichirent si rapidement les Foster. Leurs progrès furent
rapides, foudroyants, merveilleux. N’importe quelle combinaison trouvée
par Aleck devenait une mine d’or. Les millions s’entassèrent sur les
millions et le Pactole aux flots merveilleux qui les submergeait
augmentait sans cesse de volume en roulant à pleins bords. Les Foster
eurent successivement cinq millions, dix millions, puis vingt, trente
millions... Où devait donc s’arrêter leur fortune?
Deux années passèrent pour eux dans ce délire; c’est à peine si, dans
leur rêve, ils sentaient le temps passer. Ils possédaient alors trois
cents millions de dollars. Ils faisaient partie de toutes les grandes
banques de l’État et, bien qu’ils n’en eussent aucun souci, ils
augmentaient sans cesse leurs capitaux... C’était une fois cinq
millions, une autre fois dix, qui venaient tomber dans leur caisse...
par la force des choses. Les combinaisons, les coups de bourse leur
étaient toujours profitables. Leurs trois cents millions se trouvèrent
doublés, puis une seconde fois, puis une troisième.
Ils eurent plus de deux milliards!
Toutes ces affaires n’allaient pas sans une certaine quantité
d’écritures. A ce moment-là, la comptabilité parut s’embrouiller. Les
Foster virent et comprirent qu’il serait désastreux de laisser cet état
s’aggraver davantage, ils savaient bien qu’une chose bien commencée doit
être continuée avec soin dans toutes ses parties, mais pour bien tenir
leurs comptes en règle, c’était une affaire de plusieurs heures de
travail par jour. Et où trouver ces heures-là? Sally vendait des
épingles et du sucre tout le long du jour et, pendant ce temps, Aleck
faisait la cuisine, lavait la vaisselle, faisait les lits... et cela
chaque jour de l’année! Bien plus, elle ne réclamait pas l’aide de ses
filles, car ses filles avaient à garder des mains blanches pour jouer
leur rôle futur dans la haute société. Les Foster savaient, chacun d’eux
savait bien qu’il n’y avait qu’une façon de trouver les douze ou quinze
heures par semaine qu’il fallait employer aux comptes, mais tous deux
avaient honte d’y penser et tous deux attendaient que l’autre en parlât
le premier.
Enfin, Sally dit:
--Il faudra y arriver. C’en est trop pour moi. Fais comme si j’avais
dit la chose, n’importe si j’ai prononcé le mot ou non.
Aleck rougit, mais fut reconnaissante. Sans plus discourir ils tombèrent
dans le péché: ils violèrent le jour du repos[B], ils l’employèrent à
leurs calculs; il n’y avait que ce moyen pour ne pas se perdre dans
leurs registres.
Et ce premier péché en appela d’autres. Il n’y a que le premier pas qui
coûte. De grandes richesses constituent des tentations terribles et
elles mènent fréquemment à la perdition les gens qui n’y sont pas
habitués. Donc les Foster se plongèrent dans le péché et profanèrent le
saint jour. Ils se mirent au travail avec acharnement et compulsèrent
leur portefeuille. Quelle magnifique liste de valeurs! Les Chemins de
Fer, les Transatlantiques, les Pétroles, les Câbles inter-océaniens, les
De Beers, les Cuivres, l’Acier!
Deux milliards! Et tout excellemment placé en des affaires sûres, en des
entreprises connues, prospères, donnant de gros intérêts et des
dividendes superbes. Leur revenu était de cent vingt millions par an!
Aleck, à ce résultat, poussa un long soupir de joie et dit:
--Est-ce assez?
--Oui, Aleck.
--Que faut-il faire maintenant?
--Tout arrêter.
--Se retirer des affaires?
--C’est cela.
--Je suis de cet avis. Le gros travail est achevé. Il nous faut prendre
un long repos et jouir de notre argent.
--Parfait!... Aleck?
--Quoi donc, chéri?
--Combien pouvons-nous dépenser de notre revenu?
--Tout.
A ce mot, son mari se sentit débarrassé d’un énorme fardeau, il ne
répondit pas un mot, il était trop heureux pour le manifester en
paroles.
Dès lors, ils continuèrent à violer le jour de repos chaque semaine. Ce
n’est que le premier pas qui coûte, hélas, répétons-le! Chaque dimanche
ils passaient la journée tout entière à élaborer les plans des
différentes choses qu’ils feraient pour dépenser leur revenu. Et ils ne
s’arrêtaient dans ces délicieuses occupations que fort avant dans la
nuit. A chaque séance, Aleck mettait des millions à la disposition des
grandes œuvres philanthropiques et religieuses, et Sally employait
autant de millions à des affaires auxquelles il donna des noms dans le
commencement, mais dans le commencement seulement, car, par la suite, il
les rangea toutes sous la catégorie commode et complète de «dépenses
diverses». Ces occupations furent la cause de sérieuses dépenses en
pétrole. Pendant quelque temps, Aleck en fut un peu ennuyée, puis, après
quelques semaines, elle cessa d’en prendre souci, car elle n’en eut plus
le prétexte; elle fut seulement peinée, affligée, honteuse, mais elle ne
dit rien. C’était si peu de chose! En réalité, Sally prenait ce pétrole
au magasin, il se faisait voleur. Il en est toujours ainsi. De grandes
richesses, aux personnes qui ont été pauvres, sont de terribles
tentations. Avant que les Foster ne devinssent riches, on pouvait leur
confier un litre de pétrole, mais maintenant... jetons un voile sur ces
petites faiblesses de leurs consciences. Du reste, du pétrole aux pommes
il n’y a pas loin. Sally rapporta quelques pommes. Puis un morceau de
savon, puis une livre de sucre. Ah! comme il est facile d’aller du mal
au pire, lorsqu’une fois on est parti du mauvais pied!
Entre temps, d’autres événements avaient marqué le chemin où les Foster
couraient avec leur fortune. Leur irréelle maison de briques avait fait
place à un magnifique château de pierres de taille couvert d’ardoises.
Peu après, ce château lui-même devint trop petit, d’autres demeures
s’élevèrent, royales et étonnantes, toujours plus hautes, plus grandes,
plus belles et chacune à son tour fut abandonnée pour un palais plus
vaste encore et d’une architecture plus merveilleuse. En ces derniers
jours, nos rêveurs venaient de faire construire le château idéal. Il
s’élevait, dans une région lointaine, sur une colline boisée au-dessus
d’une vallée sinueuse où une rivière déroulait ses méandres gracieux...
tout le pays lui servait de parc... C’était bien le palais des amants du
rêve.
Toujours animée par de nombreux hôtes de distinction, cette splendide
demeure se trouvait à l’orient, vers Newport Rhode Island, en pleine
Terre-Sainte de l’aristocratie américaine. D’habitude, ils passaient une
grande partie de leur dimanche dans cette magnifique demeure
seigneuriale et le reste du temps ils allaient en Europe ou faisaient
quelque délicieuse croisière dans leur yacht étincelant. Six jours de
vie basse et matérielle, étroite et mesquine, et le septième jour tout
entier passé en pleine cité des songes... ainsi s’était ordonnée leur
existence.
Et dans leur vie de la semaine, durant les six jours de travail
vulgaire, ils demeurèrent diligents, soigneux, pratiques, économes. Ils
continuèrent à faire partie de leur petite église presbytérienne et à
travailler pour elle et pour le succès des dogmes austères qu’elle
enseignait. Mais, dans leur vie de rêve, ils n’obéissaient plus qu’à
leurs fantaisies, quelles qu’elles fussent, et même si elles étaient
changeantes. En cette question d’église, les fantaisies d’Aleck ne
furent pas très désordonnées ni bien fréquentes, mais celles de Sally
firent compensation. Aleck, dans son existence imaginaire, s’était
ralliée tout de suite à l’église épiscopale dont les attaches
officielles l’attiraient. Mais peu après, elle entra dans la haute
église à cause du grand luxe de cérémonies, et enfin elle se fit
catholique pour la même raison.
Les libéralités des Foster commencèrent dès le début de leur prospérité,
mais à mesure que croissait leur fortune, elles devinrent
extraordinaires, énormes. Aleck bâtissait une ou deux Universités par
dimanche, un hôpital ou deux aussi, quelques églises, très souvent une
cathédrale. Une fois, Sally s’écria gaiement, mais sans avoir bien
réfléchi:
--Il faut qu’il fasse froid pour qu’un jour se passe sans que ma femme
n’envoie un bateau chargé de missionnaires pour décider ces excellents
Chinois à troquer leur confucianisme contre le christianisme!
Cette phrase peu courtoise et ironique blessa les sentiments profonds
d’Aleck et elle se retira en pleurant. Cela le fit rentrer en lui-même
et lui alla au cœur; dans sa triste honte, il aurait donné des mondes
pour que cette malencontreuse phrase ne lui fût pas venue à la bouche.
Elle n’avait formulé aucun blâme et cela le mettait encore plus mal à
l’aise. Une telle situation pousse fatalement au retour sur soi-même...
Ne l’avait-il pas attristée déjà d’autres fois? Ce silence généreux
qu’elle lui avait seul opposé l’angoissa plus que tout, et, reportant
ses pensées sur lui-même, il revit défiler devant lui, en procession
lamentable, les tableaux de sa vie, depuis l’origine de leur fortune. Et
comme les souvenirs revenaient en foule, il sentit que ses joues
s’empourpraient de honte et qu’il s’était plus avili qu’il n’aurait cru.
L’existence de sa femme, qu’elle était belle, toute semée de généreuses
actions, toute tendue vers les choses idéales; et la sienne, qu’elle
était frivole, égoïste, vide, ignoble... et toute orientée vers les plus
bas et vils soucis? Jamais il n’avait fait un pas vers le mieux mais
quelle descente vertigineuse vers le pire!
Il compara ses propres actes avec ceux de sa femme et il s’indigna de
s’être moqué d’elle, _lui_. Ah! c’était bien à _lui_ de reprocher
quelque chose à sa généreuse Aleck! Que pouvait-il dire? Qu’avait-il
fait jusqu’à présent? Voici: lorsqu’_elle_ bâtissait sa première église,
_lui_, il fondait avec d’autres multimillionnaires blasés un Poker club
où il perdait des centaines de mille dollars, et il était fier de la
célébrité que cela lui amenait. Lorsqu’_elle_ bâtissait sa première
université, que faisait-il? Il menait une vie de dissipation et de
plaisirs secrets dont le scandale avait été grand. Lorsqu’elle fondait
un asile pour les infirmes, que faisait-il?--Hélas! Lorsqu’elle
établissait les statuts de cette noble Société pour la purification des
sexes, que faisait-il? Oui, vraiment, que faisait-il? Et lorsqu’elle se
fit accompagner de toutes les W. C. T. U. pour briser les flacons de la
pernicieuse liqueur, lui, que faisait-il? Ivre trois fois par jour!
Enfin, au moment où cette femme au grand cœur, qui avait bâti plus de
cent cathédrales, était reçue avec grand honneur par le pape et
recevait la Rose d’or qu’elle avait si bien gagnée... _lui_, _lui_, où
était-il? Il faisait sauter la banque à Monte-Carlo.
Il s’arrêta. Il n’eut pas la force d’aller plus loin. Il ne pouvait pas
supporter tous ces affreux souvenirs. Il se leva soudain. Une grave
résolution s’affirmait en lui: tous ces secrets devaient être révélés,
toutes ces fautes devaient être confessées. Il ne mènerait plus une vie
à part. Et il allait d’abord droit à elle pour lui dire tout.
C’est ce qu’il fit. Il lui raconta tout. Il pleura sur son sein, il
sanglota, gémit et implora son pardon. Ce fut pour elle une bien dure
minute et le choc qu’elle éprouva fut d’une violence inouïe, elle blêmit
et chancela, mais elle se reprit... Après tout, n’était-il _son_ mari,
son bien, son tout, le cœur de son cœur, l’amour de ses yeux, le sien, à
elle depuis toujours et en toutes choses? Elle lui pardonna. Elle sentit
cependant qu’il ne serait plus jamais pour elle tout ce qu’il avait été
jusqu’alors; elle savait qu’il pouvait se repentir, mais non se
réformer. Mais encore, tout avili et déchu qu’il fût, n’était-il pas son
tout, son unique, son idole, son amour? Elle lui dit qu’elle n’était que
son esclave et lui ouvrit tout grands ses bras.