M. Haupois fut suffoqué par cette demande.

--C'est ainsi que tu me dis bonjour et que tu t'inquiètes de la santé de

ta mère?

--Pardonne-moi, mais ce que Jacques vient de m'apprendre m'a bouleversé:

Madeleine partie sans qu'on sache où elle est, ce qu'elle est devenue!

--Madeleine est une ingrate.

--Vous vouliez la marier.

--Qui t'a dit?

--Elle m'a écrit.

--Ah! vous étiez en correspondance!

--Cette lettre a été la première que j'aie reçue d'elle depuis mon

séjour à Madrid.

--C'est trop d'une.

--Enfin, où est-elle?

--Dans le premier moment d'inquiétude et malgré le scandale de sa

conduite, nous avons eu la bonté de la faire chercher; nous avons même

prévenu la police; tout ce qu'on a pu découvrir ça été un indice: le

commissionnaire qui a porté ses bagages l'a entendue donner au cocher

l'adresse de la gare Saint-Lazare, mais ce cocher n'a point été

retrouvé; concluant de ce renseignement qu'elle aurait dû aller à Rouen,

j'ai fait prendre des renseignements à Rouen, on ne l'y a point vue, et

il paraît même à peu près certain qu'elle n'y est point venue; dans les

hôtels de Paris, dans les maisons meublées, les recherches n'ont point

abouti, bien qu'elles aient été dirigées par une main habile.

--Eh bien, je les ferai aboutir, moi.

--Tu n'as pas l'intention de nous ramener Madeleine chez nous, n'est-ce

pas? nous ne la recevrions pas.

--Tu lui fermerais ta maison?

--Quoi qu'il arrive, jamais elle ne rentrera ici.

--Quand tu m'as demandé de partir pour Madrid, j'ai cédé à ton désir

qui, tu le sais, n'était pas d'accord avec le mien. Je l'ai fait pour

toi et pour ma mère. Mais je l'ai fait aussi pour Madeleine, afin

qu'elle pût rester dans cette maison, près de vous qui l'aimeriez et la

consoleriez. Puisque tu posais la question de telle sorte qu'elle ou moi

devions partir, je n'ai pas voulu que ce fût elle, et je me suis exilé à

Madrid, où je n'avais que faire, et où je suis resté malgré mon ennui.

Mais je m'imaginais que Madeleine était heureuse, tranquille, choyée,

aimée, c'est-à-dire consolée, et je ne parlais pas de revenir à Paris.

Au lieu de la consoler, vous avez voulu la marier.

--Nous avons voulu assurer son avenir, comme c'était notre devoir.

--Et le mien, vous l'avez oublié. Ma mère et toi vous saviez quelles

étaient mes intentions à l'égard de Madeleine, quels étaient mes

sentiments.

Parlant ainsi, il avait fait un pas en arrière du côté de la porte.

--Où vas-tu?

--Chercher Madeleine.

--Je t'ai dit qu'elle ne rentrerait jamais dans cette maison.

--Ce n'est pas pour qu'elle rentre dans cette maison que je dois la

chercher et la trouver.

--Léon!

Mais il était arrivé à la porte; il l'ouvrit.

--Au revoir, mon père, à bientôt, tu diras à ma mère que malgré tout je

l'embrasse tendrement.

Et, sans écouter la voix de son père, il sortit en refermant vivement la

porte.

De ce que son père lui avait dit, il résultait pour lui la probabilité

que Madeleine était retournée à Rouen. Pourquoi eût-elle dit à son

cocher de la conduire à la gare Saint-Lazare si elle n'avait pas voulu

aller à Rouen? D'ailleurs n'était-il pas raisonnable d'admettre que

quittant Paris elle avait voulu se réfugier chez des amis de son père?

On avait fait à Rouen des recherches qui n'avaient pas abouti. Cela ne

prouvait pas que Madeleine ne fût pas à Rouen. On avait mal cherché,

voilà tout. Il chercherait mieux.

Et sans prendre de repos, il partit pour Rouen par le train express de

huit heures du matin.

Il resta pendant plusieurs jours à Rouen, fréquentant tous les endroits

où il pouvait la rencontrer, et où naturellement il ne la rencontra pas.

De guerre lasse, il se dit qu'elle s'était peut-être réfugié à

Saint-Aubin auprès de son père, et il partit pour Saint-Aubin.

Mais personne ne l'avait vue; elle n'avait pas paru au cimetière, et

cela était bien certain; ce n'est pas dans la mauvaise saison qu'une

jeune femme élégante paraîtra dans un petit village sans qu'on la

remarque; à plus forte raison quand, comme Madeleine, elle y est connue

de tout le monde.

Il revint à Rouen; puis après quelques jours de recherches il rentra à

Paris, désolé, et aussi plein d'inquiétude.

Qu'était devenue Madeleine? où le désespoir avait-il pu l'entraîner?

Il continuerait ses recherches à Paris, et il les ferait poursuivre par

des gens capables de les mener à bonne fin.

Si grandes que fussent ses inquiétudes, il ne voulait pas cependant

parler de Madeleine à son père ni à sa mère; mais celle-ci vint lui en

parler elle-même.

--Tu n'as rien appris sur Madeleine? lui demanda-t-elle?

Il secoua la tête par un geste désolé.

--Je crois que tu aurais pu t'épargner ce voyage à Rouen; comme toi,

nous avons été inquiets pendant les premiers jours qui ont suivi le

départ de Madeleine; mais, en raisonnant, nous avons compris que nous

nous tourmentions à tort: Madeleine ne possède rien, elle n'a même pas

un métier aux mains; dans ces conditions pour qu'elle ait quitté une

maison, où elle était heureuse et où elle était aimée, il fallait

qu'elle fût certaine d'en trouver une autre où elle serait et plus

heureuse et plus aimée encore.

Léon, qui était assis, se leva si brusquement qu'il renversa sa chaise,

puis il s'avança vers sa mère, pâle et les lèvres tremblantes.

Mais, prêt à parler, il s'arrêta.

Puis, après quelques secondes, qui parurent terriblement longues à

madame Haupois, il tourna vivement sur ses talons et sortit.

On fut quinze jours sans le revoir, et, pendant ces quinze jours, il

n'écrivit pas à ses parents: où était-il? personne n'en savait rien.

Quand il rentra, ni son père, ni sa mère n'osèrent lui parler de son

voyage.

Et, bien entendu, le nom de Madeleine ne fut plus prononcé.

Cara · 第 36 / 75 题