Elle était résolue à ne pas perdre de temps et à chercher immédiatement
le professeur qui voudrait bien la prendre pour élève.
Le lendemain matin, elle s'habilla pour commencer ses visites, et
quittant ses vêtements de deuil, qui, lui semblait-il, devaient la faire
remarquer et par là mettre sur ses traces, si, comme cela était
probable, on la cherchait, elle revêtit une de ses anciennes robes qui,
sans être noire, était cependant de couleur sombre.
Le professeur auquel elle voulait s'adresser était un ancien chanteur
retiré du théâtre depuis quatre ou cinq ans, et qui avait quitté la
scène en pleine possession de son talent ainsi que de ses moyens. Sans
se conquérir un de ces noms glorieux qui s'imposent à une époque et la
datent, il s'était placé cependant parmi les trois ou quatre bons
artistes de son temps. Assez mal doué par la nature qui ne lui avait
donné qu'une voix ingrate et qu'un extérieur peu agréable, c'était à
force de travail, d'études, de volonté et d'intelligence qu'il était
arrivé à cette position. Le succès avait été d'autant plus lent qu'il
n'avait été aidé par aucun de ces petits moyens qu'emploient si souvent
ceux qui veulent réussir à tout prix: la réclame, la bassesse ou
l'intrigue. Honnête homme, galant homme dans la vie, il avait voulu
l'être,--ce qui est plus difficile,--même au théâtre, et il l'avait été;
aussi, lorsque dans la conversation on voulait citer un artiste qui
honorait sa profession, son nom se présentait-il toujours le premier:
«Voyez Maraval.» C'était non-seulement par ces qualités qu'il s'était
imposé aux sympathies bourgeoises, mais c'était encore par la fortune:
économe, soigneux, rangé, il avait mis de côté la grosse part de ce
qu'il avait gagné, et en ces dernières années il s'était fait construire
avenue de Villiers un petit hôtel qui rehaussait singulièrement la
considération dont il jouissait dans un certain monde. C'était là qu'il
vivait bourgeoisement, entre son fils, avocat distingué, et son gendre,
associé d'une maison de soieries de la place des Victoires; bon époux,
bon père, bon bourgeois de Paris, il n'avait plus d'autre ambition que
de former des élèves dignes de lui.
Sans l'avoir jamais vu autre part qu'au théâtre, Madeleine savait tout
cela, et c'était ce qui l'avait déterminée à s'adresser à lui.
N'avait-il pas tout ce qu'elle pouvait désirer: le talent et
l'honnêteté?
Sortant de la cité des Fleurs, elle se dirigea vers l'avenue de
Villiers, où elle ne tarda pas à arriver; mais, ignorant où demeurait
Maraval, elle demanda son adresse à un sergent de ville du quartier, qui
de la main lui désigna une petite maison bâtie dans le style moitié
romain, moitié égyptien, avec une décoration polychrome pour la façade.
Son coeur battit fort lorsqu'elle souleva le marteau de bronze vert
appliqué sur une porte peinte en rouge étrusque. M. Maraval était
occupé, il donnait une leçon et ne serait libre que dans une demi-heure.
Elle attendit dans un petit salon, dont les murs étaient couverts de
portraits (lithographies, photographies), offerts «à mon cher camarade,
à mon cher maître, à mon cher ami Maraval».
Au bout d'une demi-heure la porte s'ouvrit et Maraval, vêtu d'un
pantalon gris et d'une redingote noire boutonnée, parut devant elle; de
la main il lui fit signe d'entrer et elle se trouva dans un vaste
atelier tendu de tapisseries anciennes, dans l'ameublement duquel
respirait un ordre méticuleux.
--Qui ai-je l'honneur de recevoir? demanda Maraval en lui indiquant de
la main un fauteuil.
--Mademoiselle Harol.
C'était le nom qu'elle avait choisi et sous lequel elle voulait être
connue désormais, non-seulement au théâtre, mais dans le monde.
C'était à elle d'expliquer le but de sa visite, et si grand que fût son
trouble, il fallait qu'elle parlât.
--Je viens, dit-elle, vous demander si vous voulez bien me donner des
leçons.
Sans répondre, Maraval fit un signe qui pouvait passer pour un
assentiment.
Madeleine continua:
--Je ne suis pas tout à fait une commençante, j'ai travaillé, j'ai même
beaucoup travaillé.
--Avec qui, je vous prie?
Madeleine avait prévu cette question et elle avait préparé sa réponse en
conséquence.
--Je ne suis pas de Paris, j'habite la province, Orléans.
--Je connais les bons professeurs d'Orléans; est-ce Ferriol, qui a été
votre maître, Delecourt, ou Bortha?
--J'ai travaillé sous la direction de mon père, qui n'était point
artiste de profession.
--Ah! très bien, dit Maraval avec un geste involontaire qu'il était
facile de comprendre.
Madeleine le comprit et vit que Maraval avait son opinion faite sur les
professeurs qui n'étaient point artistes de profession; il fallait donc
effacer au plus vite et tout d'abord cette mauvaise impression.
--Voulez-vous me permettre de vous dire un morceau? demanda-t-elle.
--Volontiers. Soprano, n'est-ce pas?
--Oui, monsieur. Que voulez-vous?
--Ce que vous voudrez vous-même, vous pouvez vous accompagner?
--Oui, monsieur.
Avec une politesse où il y avait une légère nuance d'ennui, il lui
montra un piano.
Elle s'assit. Autant elle s'était sentie faible quelques instants
auparavant, autant maintenant elle était résolue.
Sa pensée n'était plus dans ce salon, mais plus loin, à Saint-Aubin,
dans le cimetière où son père reposait, et c'était le souvenir de ce
père bien-aimé qu'elle invoquait.
C'était son jugement que Maraval allait prononcer: elle voulut qu'il
fût rendu en connaissance de cause, et elle choisit le grand air du
_Freyschutz_.
Aux premières mesures Maraval, qui avait gardé son attitude composée,
prêta l'oreille.
Madeleine commença le récitatif:
Le calme se répand sur la nature entière.
Maraval ne la laissa pas aller plus loin:
--Parfait! s'écria-t-il, brava, brava, tous mes compliments à la
pianiste et à la chanteuse; vous avez choisi un morceau aussi difficile
pour l'une que pour l'autre, et il est inutile que vous alliez plus loin
pour que je voie de quoi vous êtes capable; mais pour mon plaisir je
vous demande la grâce de continuer.
Jamais parole plus douce n'avait caressé son oreille, jamais
applaudissements ne l'avaient si profondément émue: les portes du
théâtre s'ouvraient devant elle.
N'étant plus paralysée par l'émotion, elle se livra entièrement, et
quand elle eut achevé cet air qui a fait le désespoir de tant de
chanteuses de talent, les applaudissements de Maraval recommencèrent,
non pas insignifiants dans leur banalité mais tels qu'un maître pouvait
les donner.
--Alors, demanda Madeleine timidement, vous croyez que je pourrais
bientôt débuter au théâtre?
Instantanément, la physionomie souriante de Maraval changea:
--Au théâtre, s'écriait-il, c'est pour le théâtre que vous me consultez?
--Mais oui.
--J'ai cru qu'il s'agissait du monde et des salons, et je ne retire rien
de ce que j'ai dit: la nature a été généreuse pour vous et vous avez
acquis un talent remarquable, mais le théâtre demande autre chose.
Alors, changeant brusquement de ton et mettant brusquement ses mains
dans ses poches.
--Ça n'est plus ça, ma chère enfant.
La chute fut écrasante, et Madeleine resta un moment anéantie.
Pendant ce temps, Maraval, qui s'était levé, avait tourné autour d'elle
en l'examinant curieusement.
--Comment, s'écria-t-il, vous voulez entrer au théâtre, quelle mauvaise
fantaisie vous a passé par la tête?
--Ce n'est pas une fantaisie, mais une raison impérieuse, la nécessité
non-seulement pour moi, mais encore pour ma famille.
Et, sans tout dire, elle lui expliqua comment elle était obligée de se
faire chanteuse.
--Pour gagner de l'argent, n'est-ce pas, dit Maraval, beaucoup d'argent
et de la gloire; vous voyez le théâtre de loin, c'est de près qu'il faut
le regarder à l'envers.
Une fois encore il la regarda longuement; mais cette fois Madeleine crut
remarquer que ce n'était plus seulement de la curiosité qui se montrait
dans ses yeux, c'était plus, c'était mieux, c'était de la sympathie, et
de l'intérêt.
--Qui vous a conseillé de vous adresser à moi? demanda-t-il.
--Personne: je suis venue à vous pour ce que je savais de vous.
--De moi, le chanteur?
--De vous le chanteur et de vous monsieur Maraval.
--Ah!
Et il laissa paraître un sourire de satisfaction.
Puis, après avoir marché pendant quelques minutes de long on large dans
le salon, il vint s'asseoir près de Madeleine.
--Mademoiselle, dit-il, le témoignage, de confiance et d'estime que vous
m'avez donné en venant ici m'impose un devoir, celui de vous éclairer.
Bien que je n'aie pas l'honneur de vous connaître depuis longtemps, il
ne m'est pas difficile de voir que vous êtes une jeune fille bien
élevée, distinguée, intelligente, instruite, pleine de pureté,
d'innocence et d'ignorance, cela saute aux yeux; laissez-moi donc vous
le dire, ce n'est point un compliment banal, et je ne parle de ces
qualités que pour pouvoir justifier le rôle que je crois devoir prendre
auprès de vous; soyez convaincue que ce que j'ai à vous dire est tout à
fait en dehors du jugement que j'ai pu porter sur votre talent tout à
l'heure. Il est possible qu'après un certain temps d'études sérieuses ce
talent se développe et devienne un grand talent; mais il est possible
aussi qu'il ne se développe pas et qu'il reste ce qu'il est en ce
moment, supérieur dans le monde, j'en conviens volontiers, insuffisant
au théâtre. Là n'est donc pas absolument la question. Elle est où ma
conscience la place: dans la carrière que vous voulez embrasser, et
c'est là ce qui m'oblige à vous éclairer sur les terribles difficultés,
sur les insurmontables difficultés que vous voulez affronter sans les
connaître. Mon âge et mon expérience me donnent pour cela une autorité,
qui, je l'espère, vous fera réfléchir sérieusement pendant qu'il en est
temps encore. Vous m'écoutez, n'est-ce pas?
--Si je vous écoute! Oh! oui monsieur.
--L'existence d'un comédien et surtout celle d'une comédienne est, mon
enfant, la plus difficile et la plus misérable des existences. Ne croyez
pas que j'exagère. Regardez autour de vous. Voyez dans quelles
conditions on débute ordinairement, je ne dis pas sur les petits
théâtres, qui ne doivent pas nous occuper, mais sur une scène honorable.
Il faut dix ans et beaucoup de talent pour arriver à une situation qui
soit moins précaire que celle des premières années, et vous voyez
combien peu y arrivent, combien au contraire, même avec beaucoup de
talent, restent dans des positions effacées. C'est là une cruelle
blessure, qui n'est rien cependant auprès de celles que vous font chaque
jour les rivalités: la jalousie, l'envie, la calomnie vous attaquent de
tous les côtés; il faut se défendre, et dans cette lutte les hommes
laissent une bonne partie de leur amour-propre et de leur dignité, les
femmes se perdent infailliblement. Je vous parlais de vos qualités tout
à l'heure; elles seraient justement des défauts, de grands défauts pour
cette existence: l'honnêteté, la distinction, la bonne éducation, que
voulez-vous qu'on en fasse, et si vous croyez pouvoir les conserver,
vous vous trompez; ce n'est pas en restant ce que vous êtes aujourd'hui
que vous surmonterez jamais les obstacles que je vous signale, jamais,
vous entendez, jamais. Maintenant avez-vous pensé au public, à sa
frivolité, à ses caprices; avez-vous pensé à la critique, à son
incapacité, à son ignorance, à ses exigences? J'ai quitté le théâtre dix
ans plus tôt que je ne devais par peur de l'un et par dégoût de l'autre.
Laissez-moi vous ouvrir les yeux, ma chère enfant, et donnez-moi la
satisfaction de vous sauver d'une vie qui ne doit pas être la vôtre.
Tout, tout plutôt que le théâtre pour une femme. Mais voyons,
regardez-moi, n'êtes-vous pas charmante, mariez-vous donc: vous êtes
faite pour être aimée et pour aimer. Je ne sais si vous êtes convaincue,
mais j'ajoute que je refuse de vous donner des leçons, car ce serait
vous aider dans votre suicide. Je refuse positivement.
À ce moment, deux enfants entrèrent bruyamment dans le salon, un petit
garçon et une petite fille.
--Mais viens donc déjeuner, grand-père, cria celle-ci, c'est moi qui ait
fait cuire ton oeuf, il va être froid.
Madeleine se leva.
D'un coup d'oeil Maraval embrassa ses deux petits enfants, et les lui
montrant:
--Voilà ce qu'il y a seulement de vrai et de bon dans la vie, dit-il;
mariez-vous, mariez-vous, ma chère enfant. Je suis sûr que dans quelques
années, tenant vos bébés par la main, vous viendrez me remercier de mes
conseils. Au revoir, mademoiselle.