XVIII

En disant à sa tante qu'il lui serait moins difficile d'écrire que de

parler, Madeleine ne se flattait pas de la pensée que cette lettre

serait facile,--dans sa position rien n'était facile, ni lettres, ni

paroles, ni actes.

Mais ce n'était pas devant les difficultés qu'elle devait s'arrêter,

c'était devant les impossibilités, et encore devait-elle les affronter,

quitte à être vaincue.

Lorsqu'elle fut seule dans sa chambre, elle se mit à écrire cette

lettre:

«Ma chère tante,

«C'est à mon oncle aussi bien qu'à vous que j'adresse cette lettre;

c'est vous deux avant tout que je veux remercier du tendre accueil que

j'ai reçu dans cette maison. Avec les douces pensées qui m'emplissent le

coeur lorsque je songe à l'affection que vous m'avez montrée ce m'est un

profond chagrin de ne pas pouvoir vous prouver ma reconnaissance en me

rendant à vos désirs.

«Mais je ne deviendrai jamais la femme d'un homme que je n'aimerai pas,

et je n'aime pas M. Saffroy, malgré toutes les qualités que je lui

reconnais.

«Je sens qu'une pareille réponse me crée des devoirs et que, puisque je

refuse l'existence fortunée que dans votre généreuse tendresse vous

vouliez m'assurer, c'est à moi de prendre désormais la direction de

cette existence.

«En demandant à mon oncle les moyens de travailler, je ne cédais pas à

un caprice, mais à une volonté posée et arrêtée, celle de pouvoir

prendre librement la responsabilité de mes déterminations. Mon oncle a

cru devoir me refuser. Je respecte les raisons qui l'ont guidé, mais il

m'est impossible de les accepter.

«Je dois travailler et, puisque je veux avoir la liberté de mes

résolutions et de mes actes, gagner moi-même par le travail cette

liberté.

«Je comprends qu'il m'est impossible d'exécuter ma volonté en restant

près de vous; demain j'aurai donc quitté cette maison où j'ai été si

tendrement reçue.

«Je vous prie de ne pas faire faire de recherches pour me découvrir, en

tous cas je vous préviens que mes dispositions sont prises pour qu'on ne

puisse pas me retrouver; je veux poursuivre jusqu'au bout

l'accomplissement de ce que je crois un devoir, et vous sentez bien,

n'est-ce pas, que pour cela je dois me mettre à l'abri de vos

reproches. Si je n'avais craint de faiblir en face de vous qui l'un et

l'autre m'avez témoigné, en ces dernières circonstances, une tendresse

si douce à mon coeur, est-ce que je ne me serais par expliquée

franchement au lieu de vous écrire cette lettre que mes larmes

interrompent à chaque ligne?

«Permettez-moi de vous embrasser tous deux et laissez-moi vous dire que

je vivrai avec votre souvenir et avec la pensée de rester digne de votre

affection, si vous voulez bien me la conserver.

«MADELEINE HAUPOIS»

Cette lettre achevée, il lui en restait une autre à écrire, car elle ne

voulait pas sortir de cette maison où elle avait été amenée par Léon,

sans qu'il fût prévenu de son départ.

Mais avec lui aussi elle ne pouvait pas tout dire.

«Tu m'as fait promettre de t'écrire, mon cher Léon, dans le cas où l'on

me parlerait de mariage. On m'en a parlé. Ton père et ta mère m'ont

demandé de devenir la femme de M. Saffroy. Comme je ne puis pas l'aimer,

j'ai refusé malgré les instances de mon oncle et de ma tante qui, je te

l'assure, ont été vives.

«Si je ne t'ai pas appelé à mon aide comme je t'avais promis de le

faire, c'est que j'ai été retenue par cette considération que tu ne

pouvais venir à mon secours qu'en te mettant en opposition avec ton père

et ta mère, en les blessant, en te fâchant avec eux peut-être.

«Je dois me défendre seule, et pour cela je n'ai qu'un moyen: quitter

cette maison et vivre de mon travail.

«Pardonne-moi de ne pas te dire où je me retire; je ne le puis, sachant

bien que tu viendrais m'y offrir ta protection; ce que je ne peux pas

accepter dans la maison de ton père, je le puis encore moins hors de

cette maison.

«Il faut donc que nous ne nous voyions pas. Ce m'est, ai je besoin de te

le dire, un cruel chagrin, et tel qu'il m'a fait différer longtemps

l'exécution d'une résolution qui, quoi qu'il nous en coûte à tous, doit

s'accomplir.

«Où que je sois, je vivrai avec le souvenir de ton affection.

«Toi, je l'espère, tu ne me fermeras pas ton coeur; ce me sera un

soutien dans la vie, où je vais entrer seule et rester seule, de savoir

et de me dire que tu penses avec tendresse à ta pauvre

«MADELEINE.»

Après avoir écrit cette lettre, elle resta longtemps perdue dans ses

pensées et accablée sous le poids de son émotion.

C'était fini, elle ne le verrait plus. Aimant et n'ayant pas été aimée,

elle n'aurait pas dans toute sa vie le souvenir d'une journée d'amour et

de bonheur, et elle avait dix-neuf ans.

Derrière elle, rien; devant elle, rien que l'inconnu.

Quand elle s'éveilla, son plan était tracé.

Ordinairement on la laissait seule le matin dans l'appartement de la rue

de Rivoli; elle profiterait de ce moment, et, après avoir éloigné les

domestiques sous un prétexte quelconque, elle irait elle-même chercher

un fiacre sur lequel elle ferait charger ses malles par un

commissionnaire.

Les choses s'arrangèrent à souhait pour le succès de son dessein: la

cuisinière était sortie pour aller à la halle, elle envoya en course le

valet de chambre ainsi que la femme de chambre, et alors elle put aller

chercher son fiacre et son commissionnaire.

Lorsque le commissionnaire fut sorti, emportant sur son dos la dernière

caisse, Madeleine resta un moment immobile au milieu de cette chambre où

elle avait cru que s'écoulerait sa vie, où elle était restée si peu de

temps.

Elle alla s'agenouiller devant le portrait de Léon, comme dans la nuit

où il lui avait parlé, et, l'ayant embrassé, elle s'enfuit sans se

retourner: le bruit de la porte qu'elle tira pour la fermer lui écrasa

le coeur, et en descendant l'escalier elle fut obligée de s'appuyer sur

la rampe.

Elle se fit conduire à la gare Saint-Lazare, où elle prit un billet pour

Argenteuil. À Argenteuil, elle descendit du train et se promena pendant

une demi-heure. Puis, revenant au chemin de fer, elle prit un billet

pour Paris (gare du Nord), où elle arriva deux heures après avoir quitté

Paris (gare de l'ouest). Si on la cherchait, il y avait bien des chances

pour qu'on ne devinât pas cet itinéraire; on la croirait plutôt partie

pour Rouen.

Arrivée à la gare du Nord, elle y laissa ses bagages, se proposant de

venir les prendre quand elle aurait un logement, et tout de suite elle

se mit en route, mais à pied, pour les Batignolles, où elle voulait

chercher ce logement. C'était la première fois qu'elle sortait seule

dans les rues de Paris; mais ce qui l'eût assez vivement troublée

quelques jours auparavant ne pouvait plus l'inquiéter ou l'émouvoir;

elle avait maintenant bien d'autres dangers à braver, et de plus

sérieux.

Si elle avait été libre, elle aurait pris une chambre dans une maison

meublée ou dans une pension bourgeoise, ce qui eût été beaucoup plus

simple et beaucoup plus facile pour elle; mais quand on est fille de

magistrat on a maintes fois entendu parler des lois de police qui

régissent les maisons meublées ou les hôtels, et l'on sait que c'est là

qu'on s'adresse tout d'abord pour trouver les gens qu'on recherche; il

ne fallait pas que son oncle la trouvât.

Elle se logerait donc chez elle dans ses meubles, ce qui, en changeant

de nom, rendrait les recherches presque impossibles.

Après avoir marché pendant trois heures dans les rues les plus

tranquilles de Batignolles, et monté cinq ou six cents marches, elle

trouva enfin dans le quartier qui s'incline vers la plaine de Clichy,

cité des Fleurs, au dernier étage d'une modeste maison, une chambre et

un cabinet qui étaient vacants et à peu près habitables.

Les deux pièces étaient mansardées; mais, par la fenêtre de la chambre,

on apercevait un coin de campagne par-dessus des cheminées d'usines, et,

tout au loin, un horizon qui se confondait avec le ciel. Cela coûtait

deux cent quarante francs par an; et, comme elle arrivait de la province

sans pouvoir indiquer quelqu'un chez qui on pouvait prendre des

renseignements, on lui fit payer un terme d'avance.

Elle n'avait plus qu'à acheter les meubles qui lui étaient

indispensables: un lit avec sa literie, une chaise en paille, quelques

objets de toilette et cinq ou six ustensiles de cuisine: casserole,

gril, assiettes, verres, couteau, cuillère et fourchette.

Au moment où la nuit tombait, elle se trouva seule dans sa chambre, au

milieu des meubles et des objets qu'on venait de lui apporter.

Elle avait juré qu'elle serait forte, et cependant, quoi qu'elle fît,

elle ne put retenir ses larmes.

Seule!

Cara · 第 29 / 75 题