La mer calme, que frappaient les rayons obliques du soleil, arrivait
menaçante comme une inondation, et sur la grève plate, déjà aux trois
quarts recouverte, les pointes verdâtres des rochers qui émergeaient
encore de l'eau semblaient sombrer tout à coup au milieu des vagues
clapoteuses, exactement comme une barque qui aurait coulé à pic; là où
quelques secondes auparavant on avait vu des amas de pierres et de
goëmons, ou des sables jaunes, on ne voyait plus qu'une ligne d'écume
blanche qui se rapprochait d'instants en instants.
Et devant la marée montante, tous ceux qui avaient profité de la basse
mer pour aller au loin, sur les roches qui ne se découvrent que
rarement, pêcher des coquillages ou ramasser des varechs, se hâtaient
vers le rivage; à l'entrée des chemins qui du village ou des champs
aboutissent à la grève, c'était un long défilé de voitures chargées
d'étoiles de mer, de moules, de fucus, d'algues, de goëmons que les
cultivateurs des environs rapportaient pour fumer leurs champs, et aussi
toute une procession de pêcheurs et de pêcheuses, le filet à crevette
sur l'épaule ou le crochet à la main, qui, mouillés jusqu'aux épaules,
s'en revenaient gaiement.
--Tout le monde rentre, dit Madeleine, nous ne devons pas tarder
maintenant à voir mon père arriver avec M. Soullier.
Et guidant Léon elle le conduisit à leur cabine, dont elle ouvrit les
deux portes vitrées, puis l'ayant fait asseoir et s'étant elle-même
installée en se tournant du côté de Bernières:
--Ainsi placée, dit-elle, je verrai mon père arriver de loin et je te
préviendrai:
C'était toujours la même idée qui revenait comme si Madeleine eut été
sous l'oppression d'un funeste pressentiment. Il eut voulu l'en
distraire, mais comment? Ne valait-il pas mieux après tout qu'elle fût
jusqu'à un certain point préparée à recevoir le coup suspendu au-dessus
de sa tête, et qui d'un moment à l'autre, dans quelques minutes,
peut-être allait la frapper; n'en serait-il pas moins dangereux, s'il
n'en était pas moins rude?
--Qu'as-tu donc? lui demanda-t-elle après un moment de silence.
--Je pense à mon oncle.
--Tu es inquiet, n'est-ce pas?
--Inquiet, pourquoi? Je pense à sa maladie.
--Si tu savais comme il en souffre, non par le mal lui-même, mais par
l'angoisse qu'il lui cause pour le présent et plus encore pour l'avenir,
car tu comprends que sa position se trouve compromise. Aussi voudrait-il
cacher à tous le danger qui le menace. S'il se doute que quelqu'un de
Rouen t'a parlé de sa maladie, cela le tourmentera beaucoup.
--N'est-il pas convenu que je suis arrivé ici en me promenant?
--Enfin, fais le possible pour qu'il n'ait pas cette pensée, et fais le
possible aussi pour le rassurer. Pour moi, c'est là ma grande
préoccupation, et c'est pour qu'il ne s'inquiète pas que je ne
l'accompagne pas toujours comme je le voudrais; il me semble que quand
il est seul, comme il ne peut pas douter de ma sollicitude ni de ma
tendresse, il en arrive parfois à douter de la gravité de son mal, et à
se faire illusion sur le danger qui le menace. Je voudrais tant lui
rendre un peu de tranquillité!
Tandis qu'elle parlait, Léon regardait ce qui se passait sur la grève et
remarquait un mouvement parmi les baigneurs qui n'existait pas lorsqu'il
était arrivé avec Madeleine.
Des groupes s'étaient formés, çà et là, dans lesquels on paraissait
s'entretenir avec animation: ceux qui parlaient gesticulaient avec de
grands mouvements de bras, ceux qui écoutaient prenaient des attitudes
affligées ou consternées.
En face de la cabine dans laquelle ils étaient assis, mais à une
certaine distance sur la plage se trouvaient de grandes jeunes filles
qui jouaient au croquet: bien qu'elles fussent trop éloignées pour qu'on
entendît ce qu'elles disaient, il était évident, à leurs exclamations et
à la façon dont elles accompagnaient, dont elles poussaient leur boule
lancée de la tête, des épaules ou du maillet qu'elles apportaient un
très-vif intérêt à leur partie. Tout à coup, une personne étant venue
parler à l'une d'elles, toutes cessèrent instantanément de jouer et
formèrent le cercle autour de la nouvelle arrivante; et alors, ce que
Léon avait déjà remarqué pour les groupes se reproduisit: même animation
dans celle qui parlait, même consternation dans celles qui écoutaient;
puis l'une de ces jeunes filles s'étant tournée vers la cabine de
Madeleine en levant les bras au ciel, on lui abaissa vivement les mains,
et aussitôt elle reprit sa place dans le cercle.
Près de ces jeunes filles des enfants s'amusaient à construire des
fortifications en sable pour les opposer à la marée montante; l'un d'eux
abandonna ce travail pour aller écouter ce que disaient les joueuses de
croquet; puis étant revenu près de ses camarades, ceux-ci l'entourèrent
et les fortifications furent abandonnées sans défenseurs à l'assaut des
vagues.
Il était impossible de ne pas reconnaître que tout cela était
significatif. Quelque chose d'extraordinaire venait de se passer.
Tout à coup Madeleine s'arrêta, et se levant vivement:
--Veux-tu venir avec moi? s'écria-t-elle. J'ai peur. Cette animation
n'est pas naturelle. On nous regarde et comme si l'on osait pas nous
regarder. Il faut que je sache. Je vais interroger ceux qui paraissent
savoir quelque chose.
Comme elle venait de faire quelques pas en avant pour se diriger vers
les joueuses de croquet, elle s'arrêta brusquement.
--M. Soullier s'écria-t-elle en désignant de la main un monsieur qui
s'avançait marchant à grands pas.
Et elle se mit à courir, sans plus s'inquiéter de Léon, qui la suivit.
Ils arrivèrent ainsi tous deux ensemble près de M. Soullier.
--Mon père! s'écria Madeleine.
--Mais je ne l'ai pas vu.
--Mon Dieu!
Léon posa un doigt sur ses lèvres en regardant M. Souiller, mais
celui-ci, qui ne le connaissait pas, ne fit pas attention à ce signe;
d'ailleurs, il était tout à Madeleine.
--Avez-vous eu de mauvaises nouvelles de mon oncle? demanda Léon.
La question avait l'avantage de permettre à M. Soullier de ne pas
répondre directement à Madeleine; celui-ci le sentit, et se tournant
aussitôt vers Léon:
--On m'a parlé de monsieur votre oncle, dit-il, ou tout au moins j'ai
cru que c'était de lui qu'il s'agissait.
Léon s'était rapproché de Madeleine et il lui avait pris la main.
--Que vous a-t-on dit? demanda-t-elle, qu'avez-vous appris? Où est mon
père? Courons près de lui.
Sans lui répondre directement, M. Soullier s'adressa à Léon:
--Ne voyant pas monsieur votre oncle venir, je restai chez moi, tout
d'abord l'attendant, ensuite me disant qu'il avait sans doute renoncé à
son projet de pêche. Il y a une heure environ, un de mes voisins, qui
avait profité de la grande marée pour aller pêcher sur les roches qu'en
appelle îles de Bernières, vient de me dire qu'un ... accident ... un
malheur était arrivé.
--Mon Dieu! s'écria Madeleine.
Sans s'adresser à elle, M. Soullier continua vivement, en homme qui a
hâte d'achever ce qu'il doit dire:
--Une personne restée en arrière, quand déjà tout le monde revenait vers
le rivage, avait été surprise par la marée montante. Cette personne se
trouvait alors sur un îlot, et c'est là ce qui explique comment elle
n'avait pas senti la mer monter. Mais entre cet îlot et la terre se
trouvait une large fosse qu'il fallait traverser avant qu'elle fût
remplie. Ceux qui virent la situation périlleuse de ce pêcheur attardé
poussèrent des cris pour lui signaler le danger qu'il courait. Aussitôt
le pêcheur se dirigea vers cette fosse, mais soit qu'il se fût laissé
tomber dans un trou, soit que la fosse fût déjà remplie, il disparut
sans qu'il fût possible de lui porter secours.
--Mon père, mon père! s'écria Madeleine.
--Mon enfant, il n'est nullement prouvé que cette personne fût votre
père ... on ne m'a pas affirmé que c'était lui. Il est vrai que le
signalement qu'on m'a donné se rapportait jusqu'à un certain point à
votre père; c'est là ce qui m'a inquiété, c'est ce qui m'a fait accourir
ici pour voir....
--Et vous voyez qu'il n'est pas là; oh! mon Dieu!
Elle resta un moment éperdue, affolée; puis, son regard se dégageant des
larmes qui emplissaient ses yeux, elle vit devant elle son cousin qui
lui tendait les bras, et elle s'abattit sur son épaule.