IV

Le train marchant à grande vitesse avait dépassé Poissy et ces stations

qui sont sans nom pour les express; Léon, le front appuyé contre la

vitre, regardait machinalement et sans les voir les coteaux boisés

devant lesquels il défilait.

La lecture entière de cette lettre ne l'avait pas tiré de la

stupéfaction dans laquelle l'avaient jeté ses premières lignes; et son

esprit était emporté dans un tourbillon comme il était emporté lui-même

dans l'espace.

Mais si extraordinaire, si inimaginable que fût cette résolution de

suicide chez un homme tel que son oncle, il fallait bien cependant

s'habituer à la considérer comme réelle:--«Demain tout sera fini pour

moi.»

Le seul point sur lequel l'espérance était encore possible était celui

qui avait rapport au moment où ce suicide s'accomplirait; à l'heure

présente, neuf heures quarante minutes, était-il ou n'était-il pas

accompli? Tout était là?

Après quelques instants de douloureuse réflexion, il se dit que dans dix

minutes, le train allait s'arrêter à Mantes, où se trouve un bureau

télégraphique, et qu'il fallait saisir cette occasion pour envoyer une

dépêche à Madeleine.

Il avait dans son sac papier, plume et encre; sans perdre une minute, il

se mit aussitôt à rédiger sa dépêche:

_Mademoiselle Madeleine Haupois_,

_maison Exupère Héroult_.

_Saint-Aubin-sur-Mer, par Bernières_.

(_Avec exprès_).

«Je viens de voir un médecin de Rouen qui me dit qu'il est dangereux de

laisser mon oncle sortir seul; veille sur lui; ne le quitte pas; je

serai près de vous vers quatre heures de soir.

«LÉON HAUPOIS.»

Il eût fallu être plus précis, mais cela n'était possible qu'en disant

la vérité entière; or, cette vérité, il ne pouvait la dire qu'en

commettant un abus de confiance.

De là cette dépêche étrange.

C'était cette étrangeté même qui faisait précisément son mérite;--si

elle arrivait à Saint-Aubin avant que son oncle sortit de chez lui,

elle était assez claire pour que Madeleine ne le laissât point partir,

ou tout au moins pour qu'elle l'accompagnât; si au contraire, elle

arrivait trop tard, elle était assez obscure pour ne pas révéler le

suicide et permettre des explications telles quelles.

D'ailleurs les minutes s'écoulaient, et il n'avait pas le loisir de

prendre le meilleur; il fallait prendre ce qui se présentait à son

esprit; cette première dépêche terminée, il en écrivit une seconde

adressée au chef de la gare de Caen pour le prier de lui retenir une

voiture attelée de deux bons chevaux, qui devrait l'attendre au train de

deux heures dix-huit minutes, et le conduire aussi vite que possible à

Saint-Aubin.

Il écrivait ces derniers mots lorsque le sifflet de la machine annonça

l'arrivée à Mantes: avant l'arrêt complet du train, Léon sauta sur le

quai et courut au télégraphe; il n'avait que trois minutes.

En sortant du bureau, ses dépêches expédiées, il passa devant la

bibliothèque des chemins de fer, et ses yeux tombèrent par hasard sur un

paquet de journaux parmi lesquels se trouvait le _Journal de Rouen_.

Instantanément le souvenir lui revint qu'au temps où il passait une

partie de ses vacances chez son oncle, il lisait dans ce journal un

bulletin météorologique donnant l'heure des marées sur la côte. Il

acheta un numéro et, remonté dans son compartiment, il chercha vivement

ce bulletin; l'heure de la pleine mer allait lui dire si son oncle

pouvait être ou ne pas être sauvé par sa dépêche: la pleine mer était

annoncée pour six heures au Havre; par conséquent; c'était à midi

qu'avait lieu la basse mer, et c'était entre onze heures et une heure

que son oncle devait accomplir son suicide.

La dépêche arriverait-elle à temps?

Si elle arrivait avant que M. Haupois fût sorti, il était sauvé; si elle

arrivait après, il était perdu; sa vie dépendait donc du hasard.

Comme la plupart de ceux qui n'ont point eu encore le coeur brisé par la

perte d'une personne aimée, Léon repoussait l'idée de la mort pour les

siens; que ceux qui nous sont indifférents meurent, cela nous paraît

tout naturel, non ceux que nous aimons.

Et il aimait son oncle, bien qu'en ces derniers temps, par suite de la

rupture survenue entre les deux frères, il eût cessé de le voir.

Pourquoi son oncle et son père s'étaient-ils fâchés? Il le savait à

peine. Ils avaient eu de sérieuses raisons sans doute, aussi bonnes

probablement pour l'un que pour l'autre; mais pour lui il n'avait jamais

voulu prendre parti dans cette rupture, qui n'avait changé en rien les

sentiments d'affectueuse tendresse et de respect qu'il avait, dès son

enfance, conçus pour cet oncle si bon, si jeune de coeur, si prévenant,

si indulgent pour les jeunes gens dont il savait se faire le camarade et

l'ami avec tant de bonne grâce.

Et, entraîné par les souvenirs que la lecture de cette lettre venait de

réveiller en lui, il revint à ce temps de sa jeunesse.

Il retourna à Rouen et se retrouva dans cette petite maison du quai des

Curandiers où il avait eu tant de journées de gaieté et de liberté. Il

la revit avec sa parure de plantes grimpantes dont le feuillage jauni

par les premiers brouillards de septembre produisait de si curieux

effets dans la Seine, quand le soleil couchant les frappait de ses

rayons obliques. Devant ses yeux passa tout une flotte de grands

navires arrivant de la mer avec le flot; ceux-ci carguant leurs voiles

et jetant l'ancre devant l'île du Petit-Gay; ceux-là continuant leur

route pour aller s'amarrer au quai de la Bourse.

À son oreille retentit la voix claire de Madeleine comme au moment où

surprise par le sifflet d'un remorqueur ou du bateau de La Bouille, elle

appelait son cousin pour qu'il vînt avec elle au bord de la rivière;

sans l'attendre, elle courait jusqu'à l'extrémité de la berge, et quand

le remous des eaux soulevé par les roues du vapeur arrivait frangé

d'écume, elle se sauvait devant cette vague en poussant des petits cris

joyeux, ses cheveux dorés flottant au vent.

Le soir, quelques amis sonnaient à la porte verte; quand tous ceux qu'on

attendait étaient venus, le père prenait son violon, la fille s'asseyait

au piano et l'on faisait de la musique. Bien que Madeleine ne fût encore

qu'une enfant, elle chantait, parfois seule, parfois tenant sa partie

dans un ensemble où se trouvaient de véritables artistes auprès desquels

elle savait se faire applaudir; car elle était déjà très-bonne

musicienne et sa voix était charmante. Vers dix heures, ces amis s'en

allaient, on les reconduisait en suivant la rivière dont le courant

miroitait sous les reflets de la lune ou du gaz, et on ne les quittait

que quand ils s'embarquaient dans un de ces lourds bachots recouverts

d'un _carrosse_ à peu près comme les gondoles de Venise, mais qui, pour

le reste, ne ressemblent pas plus aux barques légères de la lagune que

le ciel bleu de la reine de l'Adriatique ne ressemble au ciel brumeux de

la capitale de la Normandie.

Cette existence modeste et tranquille, dans laquelle les plaisirs

intellectuels occupaient une juste place, n'avait rien de la vie

affairée que ses parents menaient à Paris, et c'était justement pour

cela qu'elle avait eu tant de charmes pour lui: elle avait été une

révélation et, par suite, un sujet de rêverie et de comparaison; il n'y

avait donc pas que l'argent et les affaires en ce monde; on pouvait donc

causer d'autre chose que d'échéances et de recouvrements; il y avait

donc des pères qui faisaient passer avant tout l'éducation de leurs

enfants!

De souvenir en souvenir, il en revint aux discussions qui tant de fois

s'étaient engagées entre sa soeur et lui, alors qu'elle l'accompagnait à

Rouen.

Autant il avait de plaisir à passer quelques semaines dans la maison du

quai des Curandiers, autant Camille avait d'ennui; elle la trouvait

misérablement bourgeoise, cette maisonnette; son mobilier était démodé;

les gens qui la fréquentaient étaient vulgaires, communs, sans nom;

Madeleine s'habillait mesquinement, le blond de ses cheveux était fade,

ses manières ne seraient jamais nobles. Que le mobilier fût démodé, il

avouait cela; mais les tableaux, les dessins, les gravures, les objets

d'art, sculptures, faïences, antiquités, curiosités qui couvraient les

murs, n'étaient-ils pas d'une tout autre importance que des fauteuils ou

des tables? Que Madeleine s'habillât sans coquetterie, il le concédait

encore, mais non que ses manières ne fussent pas nobles: Pas noble,

Madeleine! Mais en vérité elle était la noblesse même, ayant reçu sa

distinction de race de sa mère, qui descendait des conquérants normands,

ainsi que le prouvait d ailleurs son nom de Valletot, venant du mot

germain _tot_, qui signifie demeure. De sa mère aussi elle avait reçu

ce type de beauté scandinave qui lui donnait un cachet si particulier:

la tête ovale avec des pommettes un peu saillantes, le front moyennement

développé, le nez droit, le teint rosé, les yeux d'un bleu clair

limpide, au regard doux et pensif, les cheveux blond doré, la figure

suave avec une expression candide, la taille svelte, les mains fines et

allongées, le pied petit et cambré.

Comme elle avait dû grandir, embellir depuis qu'il ne l'avait vue! Ce

n'était plus une petite fille, mais une jeune fille de dix-neuf ans.

V

À deux heures dix-huit minutes, le train entrait dans la gare de Caen; à

deux heures vingt minutes, Léon montait dans la voiture qui l'attendait.

--Nous allons à Saint-Aubin, dit le conducteur.

--Oui, et grand train.

Le conducteur cingla ses chevaux de deux coups de fouet vigoureusement

appliqués.

--Combien vous faut-il de temps? demanda Léon.

--Nous avons vingt kilomètres.

--Faites votre compte.

--Il y a la traversée de la ville.

Cette manière normande de se dérober au lieu de répondre exaspéra Léon:

--Combien de temps? répéta-t-il.

--Si nous disions une heure et demie?

--Ne soyez qu'une heure en route, et il y a vingt francs pour vous.

Le cocher ne répondit pas, mais à la façon dont il empoigna son fouet,

il fut évident qu'il ferait tout pour gagner ces vingt francs. Epron,

Cambes, Mathieu furent promptement atteints et dépassés; étendant son

fouet en avant, le cocher se retourna vers son voyageur:

--Voilà le clocher de la chapelle de la Délivrande, dit-il.

En sortant de la Délivrande, Léon se trouva en face de la mer, qui

développait son immensité jusqu'aux limites confuses de l'horizon; une

plaine nue sans arbres, sans haies, descendant en pente douce au rivage

bordé d'une ligne de maisons, puis les eaux se dressant comme un mur

azuré et le ciel abaissant dessus sa coupole nuageuse.

À l'entrée de Saint-Aubin, le cocher arrêta pour demander à une femme

qui faisait de la dentelle, assise sur le seuil de sa porte, où se

trouvait la maison Exupère Héroult; puis, aussitôt qu'il eut obtenu ce

renseignement, il repartit grand train; la voiture roula encore pendant

une minute ou deux, puis elle s'arrêta devant une maison de chétive

apparence contre les murs de laquelle étaient accrochés des filets

tannés au cachou.

Au même moment une jeune femme parut sur la porte.

--Mon cousin! s'écria-t-elle.

Mais, avant de descendre, Léon l'enveloppa d'un rapide coup d'oeil:

aucune trace de chagrin ne se montrait sur son visage souriant.

Il sauta vivement à bas de la voiture, et prenant dans ses deux mains

celles que Madeleine lui tendait:

--Mon oncle? demanda-t-il.

--Il est à la pêche.

Léon resta un moment sans trouver une parole: il arrivait donc trop

tard.

--Tu n'as pas reçu ma dépêche? demanda-t-il enfin; car sous peine de se

trahir il fallait bien parler.

--Si mais papa était déjà parti; je l'avais conduit jusqu'à la porte

d'un de nos amis, M. Soullier, et c'est en revenant le long de la grève

que l'homme du sémaphore, m'ayant rejointe, me remis ta dépêche; j'ai

été pour retourner sur mes pas, mais j'ai réfléchi que papa ne courait

aucun danger, puisque M. Soullier l'accompagne.

--Ah! ce monsieur l'accompagne?

--Comme tu me dis cela.

--C'est que, ne connaissant pas ce M. Souillier, je m'étonne qu'il

accompagne mon oncle.

--M. Soullier est un magistrat de la cour de Caen qui habite Bernières

pendant les vacances; papa et lui se voient presque tous les jours et

bien souvent ils vont à la pêche ensemble; il va ramener papa tout à

l'heure et tu feras sa connaissance; je suis même surprise qu'ils ne

soient pas encore arrivés. Mais entre donc; donne-moi ton sac; on le

portera à l'hôtel, où je t'ai retenu une chambre, car nous n'en avons

pas à te donner dans cette maison qui n'est pas grande, tu le vois.

Pendant que Madeleine lui donnait ces explications, Léon eut le temps de

se remettre et de composer son visage.

La vérité n'était que trop évidente: l'irréparable était à cette heure

accompli, et les dispositions prises par son oncle s'étaient réalisées:

«Quand tu arriveras à Saint-Aubin, Madeleine ne saura rien, au moins

j'aurai tout arrangé pour cela.» Ils étaient faciles à deviner ces

arrangements, et certainement cette visite à ce M. Soullier avait été

une tromperie inventée par le père pour abuser la fille. Maintenant il

n'y avait plus qu'à attendre que cette tromperie se révélât; il n'y

avait plus qu'à se conformer aux désirs de la lettre: «Au moment où elle

sera frappée, qu'elle trouve une main qui la soutienne et un coeur dans

lequel elle puisse pleurer.» S'il arrivait trop tard pour sauver son

oncle, au moins arrivait-il assez tôt pour tendre la main à sa cousine.

Cependant telles étaient les circonstances, qu'il ne devait pas devancer

les événements, mais au contraire n'intervenir qu'après qu'ils auraient

parlé.

--Es-tu fatigué? demanda Madeleine.

--Pas du tout.

--Je te demande cela pour savoir si tu veux attendre papa ici, ou bien

si tu veux que nous allions dans notre cabine au bord de la mer.

--Je ferai ce que tu voudras, dit-il.

--Eh bien! allons sur la plage, c'est le mieux pour voir papa plus tôt.

Ayant mis vivement un chapeau et un manteau, elle tendit la main à son

cousin.

--M'offres-tu ton bras? dit-elle.

Avant de prendre le chemin qui conduit à la plage, Madeleine frappa

doucement au carreau d'une fenêtre.

--Madame Exupère, dit-elle à la femme qui ouvrit cette fenêtre,

voulez-vous avoir la complaisance de dire à papa, si par hasard il

revenait par la grande route, que je suis dans la cabine avec mon cousin

Léon; vous n'oublierez pas, n'est-ce pas, mon cousin Léon?

La pauvre enfant, comme elle était loin de prévoir le coup épouvantable

qui allait la frapper dans quelques instants, dans quelques secondes

peut-être! Et Léon sa demanda s'il n'était pas possible d'amortir la

violence de ce coup en la préparant à le recevoir. Mais comment? Que

dire? Lorsque la vérité serait connue, n'éclairerait-elle pas d'une

lueur sinistre ce qu'il aurait tenté en ce moment? Toute parole

n'était-elle pas imprudente?

Madeleine ne lui laissa pas le temps de réfléchir.

--Sais-tu, dit-elle, que ta dépêche m'a causé autant de surprise que de

joie? Te souviens-tu du dernier jour où nous nous sommes vus?

--Il y a environ deux ans.

--Il y a deux ans, trois mois et onze jours.

--J'ai dû par respect et par convenance ne pas donner un démenti à mon

père.

--Qu'allons-nous inventer pour expliquer ton voyage, il ne faut pas

l'effrayer, et il s'inquiète tant du danger qui le menace que ce serait

lui porter un coup pénible, que de lui dire que tu as été averti de ce

danger par ... par qui? Est-ce par le docteur La Roë?

Léon avait préparé sa réponse à cette question, car il avait bien prévu

qu'elle lui serait posée: il raconta donc l'histoire qu'il avait

inventée à l'avance.

--Ne peux-tu pas dire que tu faisais une excursion de plaisir sur le

littoral?

--Précisément, et comme mon oncle me parlera sans doute de sa maladie,

je pourrai tout naturellement lui demander si je peux lui être utile à

quelque chose.

Ils étaient arrivés sur la plage.

Cara · 第 16 / 75 题