C'est le mariage actuel qui est la cause des souffrances de
Mme Alving, de la révolte de Nora, du suicide de Rébecca West
et d'Hedda Gabier.
Le mariage qui crée la famille est une chose sainte, c'est un
sanctuaire, où l'homme et la femme, constituant un être complet,
adoucissent les misères morales et physiques de chacun, apaisent les
amertumes, calment les souffrances, purifient les aspirations; c'est une
source d'actions généreuses et altruistes. Ibsen ne conteste point le
mariage, mais la manière dont il se forme. Les relations conjugales sont
pour lui une question de confiance, d'intimité et d'amour, et il
n'appartient pas à la société de s'y immiscer. <c Peu importe l'opinion
des autres quand nous sommes sûrs nous-mêmes de n'avoir rien à nous
reprocher!»[14]
Les lois, dites humaines, n'ont rien à voir dans les unions des sexes.
Elles ne peuvent ni les épurer ni les ennoblir. Ce n'est pas la loi qui
crée la morale, c'est la morale qui crée la loi. Le mariage doit être
au-dessus de toutes les conventions humaines, la loi ne fait que violer
la liberté des sentiments. Le contrat de mariage est un acte de défiance
réciproque.
«Le bonheur a-t-il donc besoin de s'appuyer sur un serment pour ne pas
se briser?»[15]
«Elevons-nous au-dessus d'une loi qui n'est pas l'oeuvre de la nature
mais toute conventionnelle.»[16]
Le mariage doit toujours être l'union librement contractée de deux
esprits et de deux coeurs; une telle union ne saurait se former qu'entre
deux êtres dont l'éducation morale et intellectuelle est achevée, qui
ont chacun pleine conscience et possession d'eux-mêmes et qui ont pu
s'étudier mutuellement.
«L'union libre de deux coeurs, qui peut se rompre et qui subsiste
cependant des années, est le témoignage le plus probant d'un véritable
amour.»[17]
Ce mot, le mot des dieux et des hommes: «Je t'aime!» n'a besoin d'aucune
autorisation pour être dit.
Le mariage d'aujourd'hui est la cause de la débauche de l'homme. On unit
la pureté avec l'impureté. Est-ce juste, est-ce sain, est-ce humain?
Le coeur de l'homme vierge est un vase profond:
Lorsque la première eau qu'on y verse est impure,
La mer y passerait sans laver la souillure,
Car l'abîme est immense et la tache est au fond.[18]
La liberté d'amour et de mariage amènera la fin de ces monstruosités.
Lorsque la femme sera aussi libre que l'homme, légalement et moralement,
la débauche de la moitié du genre humain disparaîtra, car l'homme et la
femme pourront librement s'unir d'une manière permanente. Il faut
proclamer résolument et hautement le grand principe de l'égalité absolue
de l'homme et de la femme devant la morale. Il faut que la loi, que la
morale soit une, et que ce qui est permis à l'homme le soit également à
la femme. _La liberté d'amour_ fait tressaillir les «soutiens de la
société actuelle», ils y voient des débauches extravagantes. Rien de
plus faux. C'est la liberté d'amour qui établira l'équilibre passionnel.
«Quand nous avons prononcé le mot d'_ union libre,_ on a protesté.
Scientifiquement pourtant, et en allant aux extrêmes tant dans le groupe
familial animal, qu'humain, les sociétés polygames sont plus nombreuses
que les sociétés monogames. Loin de nous l'idée de propager la
polygamie; _l'union libre n'est pas de la polygamie_. Le résultat de ces
modifications serait la disparition de la prostitution.»[19]
Le mariage libre, c'est-à-dire le mariage librement contracté, n'amène
pas l'amour désordonné; au contraire, il chasse l'hypocrisie. Deux êtres
humains se donnant l'un à l'autre librement n'ont pas d'intérêt à mentir
et à tromper, ils peuvent se garder l'un à l'autre une fidélité
intégrale. Nous entendons par fidélité intégrale, absolue, l'union de
deux personnes qui s'aiment toujours et toujours jusqu'à leurs derniers
moments, et le survivant conservant même sa fidélité par delà la tombe,
fidélité non seulement au physique mais aussi au moral. C'est là le vrai
mariage qu'on ne saurait assez préconiser, et comme il ne devrait jamais
y en avoir d'autres, tout autre est plus ou moins impur! «Une promesse
volontaire est un lien bien plus fort qu'un acte de notaire.»[20] Dans
une union formée librement entre deux êtres conscients, sans la
contrainte d'aucune influence étrangère, la jalousie est impossible et
l'adultère une traîtrise odieuse. La jalousie est un état égoïste, qu'on
trouve plus souvent chez l'homme que chez la femme. Cela vient que
l'homme considère la femme comme une _propriété_ et qu'il aime tout
rapporter à lui-même.
Le véritable amour, libre, volontaire et conscient, n'admet pas de
jalousie, car il rapporte tout à l'objet aimé, se réjouit de tout ce qui
lui est favorable, s'afflige de tout ce qui lui est contraire, et est
toujours prêt à se sacrifier à lui. L'amour véritable ignore la
jalousie. Hélas! combien y a-t-il d'êtres qui comprennent la puissance
divine de l'amour? Combien y a-t-il d'hommes qui se servent du
magnétisme puissant d'un coeur passionné pour élever et agrandir l'âme
de celles qu'ils aiment? combien y a-t-il de femmes qui se servent de la
sublimité que porte leur regard pour ennoblir l'homme qui s'agenouille
devant elles en son coeur?
V
Quand les hommes comprendront la puissance divine de l'amour, la vraie
famille, la Famille Nouvelle sera constituée. «Dans les phases
primitives, pendant lesquelles la monogamie permanente se développait,
l'union de par la loi, c'est-à-dire originairement l'acte d'achat, était
censée la partie essentielle du mariage, et l'union de par l'affection
était négligeable.
A présent, l'union de par la loi est censée la plus importante et
l'union par l'affection la moins importante. Un temps viendra où l'union
par affection sera censée la plus importante et l'union de par la loi la
moins importante, ce qui vouera à la réprobation les unions conjugales
où l'union par affection sera dissoute.»[21]
La femme, dans la société nouvelle, jouira d'une indépendance complète;
elle ne sera plus soumise même à un semblant de domination ou
d'exploitation; elle sera placée vis-à-vis de l'homme sur un pied de
liberté et d'égalité absolues. Son éducation sera la même que celle de
l'homme, sauf dans les cas où la différence des sexes rendra inévitable
une exception à cette règle et exigera une méthode particulière de
développement; elle pourra, dans des conditions d'existence vraiment
conformes à la nature, développer toutes ses formes et toutes ses
aptitudes physiques, intellectuelles et morales; elle sera libre de
choisir, pour exercer son activité, le terrain qui plaira le plus à ses
voeux, à ses inclinations, à ses dispositions. Placée dans les mêmes
conditions que l'homme, elle sera aussi active que lui. «Elle jouira de
même que l'homme d'une entière liberté dans le choix de son amour.»[22]
Elle aspirera au mariage, se laissera rechercher et conclura son, union
sans avoir à considérer autre chose que son inclination. L'intelligence,
l'éducation, l'indépendance rendront le choix plus facile et le
dirigeront.
Je ne puis ne pas reproduire ici cette page de Stuart Mill, page de
vérité et de sagesse:
«Que serait le mariage de deux personnes instruites, ayant les mêmes
opinions, les mêmes visées, égales par la meilleure espèce d'égalité,
celle que donne la ressemblance des facultés et des aptitudes, inégales
seulement par le degré de développement de ces facultés; l'une
l'emportant par celle-ci, l'autre par celle-là; qui pourraient savourer
la volupté de lever l'une vers l'autre des yeux pleins d'admiration et
goûter tour à tour le plaisir de se guider et de se suivre dans la voie
du perfectionnement? Je n'essaierai pas d'en faire le tableau. Les
esprits capables de se le représenter n'ont pas besoin de mes couleurs,
et les autres n'y verraient que le rêve d'un enthousiaste. Mais je
soutiens avec la conviction la plus profonde que là, et là seulement est
l'idéal du mariage, et que toutes les opinions, toutes les coutumes,
toutes les institutions, qui en entretiennent un autre, ou tournent les
idées et les aspirations qui s'y rattachent, dans une autre direction,
quel que soit le prétexte dont elles se colorent, sont des restes de la
barbarie originelle. La régénération morale de l'humanité ne commencera
réellement que le jour où la relation sociale la plus fondamentale sera
mise sous la règle de l'égalité, et lorsque les membres de l'humanité
apprendront à prendre pour objet de leurs plus vives sympathies un égal
en droit et en lumières.»
C'est l'homme et la femme libres qui fonderont la Famille Nouvelle;
c'est la Famille Nouvelle basée sur l'égalité et l'amour qui établira la
Société Nouvelle. Il ne faut pas se borner à l'amour étroit de la
patrie, il faut être attaché à l'humanité tout entière dans laquelle
nous sommes tous compris. On croit que, dès qu'on a servi son pays, on a
fait un acte méritoire, comme si la justice absolue en elle-même devait
se plier à nos exigences de clocher plus ou moins étendu: la justice est
en son essence universelle et inaltérable.
«L'Eglise n'a ni limites ni enceinte. Son plancher est la terre
verdoyante, les bruyères, les pins, le fjord et la mer.»[23]
La famille nouvelle rendra la société cosmopolite et internationale
parce que la solidarité humaine n'a pas de frontières et, ce qui
s'appelle justice dans le nord ne peut pas se nommer infamie dans le
midi; les frontières sont un obstacle à la marche des idées, au
développement des sentiments humanitaires. Elle détruira la guerre et
anéantira la production des canons, elle supprimera le paupérisme, honte
de l'humanité civilisée, elle fera disparaître les parasites, ceux qui
vivent du travail d'autrui, elle décrétera l'inviolabilité de la vie
humaine et abolira la peine de mort. Le coupable est souvent un malade
qu'il faut guérir, un malheureux qu'il faut moraliser, instruire ou
consoler. La peine de mort est un acte immoral préjudiciable à la
société; il faut le rappeler sans cesse à la conscience publique. Le
bien ne résulte pas de la répétition du mal. «La peine de mort est un
meurtre, un meurtre absolu, c'est-à-dire la négation souveraine des
rapports moraux entre les hommes.»[24] La peine de mort est non
seulement contraire aux principes de la morale, elle est aussi la
négation même du droit humain.
C'est la Famille Nouvelle qui établira l'équilibre social, elle
réveillera les peuples, elle leur fera comprendre leur force, leur
mission.
ROSMER.--Je veux faire comprendre au peuple sa vraie mission.
KROLL.--Quelle mission?
ROSMER.--Celle d'ennoblir tous les hommes.
KROLL.--Tous!
ROSMER.--Du moins, un aussi grand nombre que possible.
KROLL.--Par quels moyens?
ROSMER.--En affranchissant les esprits et en purifiant les volontés.
KROLL.--Tu veux les affranchir? Tu veux les purifier?
ROSMER.--Non, je veux seulement les réveiller. C'est à eux d'agir
ensuite.
KROLL.--Et tu les crois en état de le faire?
ROSMER.--Oui.
KROLL.--Par leur propre force?
ROSMER.--Oui, par leur propre force. Il n'en existe pas d'autre; je veux
faire appel à tous, tâcher d'unir les hommes en aussi grand nombre que
possible. Je veux vivre et employer toutes les forces de mon être à ce
but unique: l'avènement de la vraie souveraineté populaire.[25]
Et c'est par amour qu'on réveillera les peuples! Car le sens moral du
genre humain, c'est l'amour. Une seule larme de tendresse au bord de la
paupière mi-close suffit pour purifier le coeur d'un homme. L'amour,
c'est non point l'union des sexes, mais l'union des âmes; toute autre
idée de l'amour en fausse la nature, l'affaiblit, la déprave.
L'âme humaine individuelle est complète par elle-même et n'a nul besoin
d'un complément extérieur pour constituer sa personnalité. Mais à cause
même de sa grandeur, elle est appelée à rayonner dans toutes les
directions de la vie, à s'universaliser au moyen de l'amour. C'est par
amour que tout être humain est appelé à conserver et à épurer, à
multiplier et à répandre les trésors de grâce et de tendresse déposés
par la nature au coeur de chacun et destinés à atteindre de nouveaux
développements. L'esprit de famille est la force créatrice de
l'affection pure qui, établie entre les êtres de sexe différent, s'étend
à tous les êtres humains.
C'est la toute-puissance de l'amour de la famille, âme éternelle de
l'univers, qui conduit à l'amour de l'humanité.