Le lac de Lugano, ce golfe resserré entre deux monts rappelait au poète
Scandinave un de ces fjords allongés dont sont déchiquetées les côtes de
son pays natal. A Gênes, il aimait marcher par la route fleurie de la
_Corniche_, qui, pleine d'orangers en fleurs, de cédrats, de palmiers,
suit le contour de la rive; au-dessous de soi, à des milliers de pieds,
on voit la mer, la mer immense, qui semble une surface bleue immobile,
mais qu'on sent animée et vers laquelle se porte incessamment le regard
comme vers tout ce qui décèle la vie, la vie que l'homme aspire, la vie
éternelle!
C'est là qu'Ibsen comprit que, «le monde est, d'un bout à l'autre, une
vision extraordinaire, et qu'il faut être aveugle pour n'en être pas
ébloui.»[4] Mais c'est surtout dans la grandeur triste de Rome qu'il se
retrouvait lui-même. Rome établit un accord harmonieux entre la majesté
des ruines du passé et celle de l'avenir de l'âme humaine. Et, dans le
silence pur de la lumière d'Italie, Ibsen écrivit _Brand_[5], en 1866,
après plusieurs drames romantiques, alors que les révoltes grondaient
dans son coeur; puis, en 1867, _Peer Gynt_, qui aspire déjà vers des
temps plus doux.
Henrik Ibsen resta en Italie jusqu'en 1868; il en emporta avec lui, pour
toujours, l'amour de la nature et des arts.
De l'Italie, il alla à Munich, à Dresde, à Berlin.