A l’étonnement de M. Gardonne, Albéric paraissait s’être installé pour
un temps illimité à Escalquens. Tel qu’il connaissait son fils, M.
Gardonne se demandait s’il n’y avait pas pour expliquer un aussi long
séjour au foyer paternel quelque amourette sous roche; mais sa
curiosité, secondée par la perspicacité et la finesse de Mme Gardonne
qui excellait à pénétrer les secrets d’autrui, n’avait rien découvert.
Albéric vivait évidemment comme un cénobite; il allait par les vignes et
les chais avec son père, ou s’enfermait des heures dans une grande pièce
démeublée dont il avait fait un atelier, et le soir fumait un nombre
invraisemblable de cigarettes.
M. Gardonne demeurait ahuri devant les phénomènes dont il était témoin:
Sylvaine rebelle, et Albéric tranquille et rangé; il ne savait comment
associer ces deux manifestations, mais obscurément il était persuadé que
d’une façon inexpliquée elles se répondaient.
Albéric était triste, de cette tristesse lourde qui tombe parfois sur
les êtres jeunes, et dont ils sont comme écrasés. Un secret
mécontentement de lui-même l’oppressait, lui ôtait le goût de vivre
pourtant si fort chez lui. L’idée de Nelly, celle de Sylvaine, le
hantaient tour à tour. L’amour n’était donc pas uniquement le plaisant
passe-temps qu’il lui était toujours apparu, et les conséquences du
plaisir d’une heure pouvaient devenir tragiques.
Le goût d’Albéric pour Nelly Holt avait été purement sensuel; il s’était
senti orgueilleux d’éveiller chez cette belle fille, franche et gaie,
des sensations inconnues pour elle jusque-là; et avec toute la fougue,
toute l’inconséquence qu’il apportait aux entreprises amoureuses, il
l’avait pressée, sans se demander si elle l’aimait, la désirant
seulement. Nelly, mal préparée à une lutte qu’elle n’avait jamais
imaginée possible, s’était donnée dans un trouble des sens dont
l’inattendue violence l’avait laissée sans force; sur l’heure même, elle
avait compris son erreur, et n’avait pas caché son mépris d’elle-même,
et de celui qui l’avait entraînée. A son jugement, il s’était montré
déloyal, et elle le lui avait dit, à la profonde surprise d’Albéric.
Plus il réfléchissait, plus il se persuadait que Nelly, et Nelly seule,
avait pu éloigner Sylvaine de lui, et que la connaissance d’un fait
probant avait donné à sa résistance le caractère décisif contre lequel
il s’était heurté. La pensée d’être père émouvait profondément Albéric;
il avait écrit lettre sur lettre à Nelly, la conjurant de lui dire la
vérité, s’il y avait une vérité à connaître, et se mettant à son entière
disposition. Aucune réponse ne lui avait été faite. Son impuissance à
savoir l’irritait jusqu’à la colère. Il essayait de temps en temps de se
figurer qu’il se forgeait des chimères; qu’il était inadmissible que
Nelly se fût trahie, si le cas eût été ce qu’il redoutait, et qu’une
simple jalousie de Sylvaine, fondée sur des soupçons vagues, suffisait
pour expliquer la conduite qu’elle avait tenue à son égard.
Sylvaine! Elle lui était très précieuse maintenant. Aucune autre femme,
aucune inconnue, ne pourrait arriver à être pour lui ce qu’elle serait
devenue. M. Gardonne, un peu tourmenté, malgré tout, essaya de
questionner son fils sur sa mélancolie inaccoutumée, Albéric lui
répondit avec amertume:
--Oui, j’ai des idées noires; il fallait t’arranger pour me faire
épouser Sylvaine.
--Tu en épouseras une autre.
--Non, avec mon caractère je n’épouserai jamais quelqu’un que je ne
connais pas. Je suis comme Jocrisse.
--Eh bien! épouse Sylvaine, elle n’est pas mariée. Son engouement pour
les Anglaises ne durera pas toujours. Qui nous empêche d’aller à Cannes?
La santé de ta mère s’en trouverait à merveille.
Mais avant d’avoir pu donner à ce mirifique projet une forme précise, M.
Gardonne reçut de Mme Gascoyne une lettre dont la lecture le laissa
abasourdi. Mme Gascoyne lui apprenait la demande en mariage du colonel
Blunt, et l’intention où était Sylvaine de la prendre en très sérieuse
considération; elle avait demandé pour réfléchir une quinzaine de jours
que le colonel Blunt, avec un tact parfait, emploierait à une croisière
sur le yacht d’un de ses amis. Sylvaine aurait ainsi toute liberté pour
envisager l’avenir, et Mme Gascoyne ajoutait qu’il serait peut-être
correct que le tuteur et oncle de Sylvaine vînt en cette circonstance
importante lui apporter le concours de ses conseils et de son appui.
Elle ne doutait du reste pas une minute de l’extrême satisfaction avec
laquelle M. Gardonne accueillerait la perspective d’un établissement si
avantageux pour sa pupille, et Mme Gascoyne, afin de l’y encourager,
ajoutait deux pages d’éloges sur le colonel Blunt, suivies
d’explications techniques concernant sa magnifique fortune.
Le pauvre M. Gardonne, à qui cette lettre avait été apportée de bon
matin dans son cabinet de toilette, lisait et relisait la belle écriture
nette de Mme Gascoyne. Mais au lieu d’être heureux et satisfait comme
apparemment il l’aurait dû, le tuteur de Sylvaine éprouvait un vrai
chagrin, chagrin qui allait jusqu’à lui mettre des larmes au bord des
paupières... l’enfant était perdue pour eux, perdue sans retour. Il
comprit seulement alors combien il eût été heureux de faire de Sylvaine
la femme de son fils; combien ce projet familial si simple, si facile
d’exécution quelques mois plus tôt, lui avait tenu au cœur... Puis, il
se demanda avec une réelle anxiété comment Albéric prendrait cette
nouvelle, et l’émotion que provoqua cette pensée fut cause qu’en se
rasant il se coupa deux fois, et, en conséquence parut devant sa femme
avec des balafres de taffetas noir sur le visage. Il fut bien aise de la
petite agitation que son aspect occasionna, et qui différa de quelques
instants les interrogations de Mme Gardonne. Elle était encore au lit,
mais elle avait la louable habitude de se faire apporter le courrier et
d’en examiner soigneusement l’extérieur. Elle précisa donc immédiatement
sa question.
--Qui est-ce qui t’écrit de Cannes? Ce n’est pas Sylvaine... Elle n’est
pas malade au moins?
La mine assombrie de son mari avait donné soudain cette idée à Mme
Gardonne.
--Oh! non, elle n’est pas malade, répondit M. Gardonne avec amertume.
--Qu’est-ce qu’elle a?
--Elle se marie.
--Elle se marie? Avec qui, grand Dieu?
M. Gardonne passa à sa femme la lettre de Mme Gascoyne, afin qu’elle en
prît connaissance. Mme Gardonne parcourait, le visage un peu
contracté... car si rien ne pouvait lui être plus agréable que la
certitude de l’établissement au loin de Sylvaine, son caractère jaloux
lui faisait cependant ressentir comme un affront personnel les
accessoires avantageux de ce mariage. Quand elle eut terminé, elle dit
seulement:
--Tu te préoccupais de sa chambre; je crois bien que nous ne la verrons
pas souvent ici.
--Que va penser Albéric? interrogea M. Gardonne en s’affaissant dans un
fauteuil.
--Mais j’espère bien qu’il pensera qu’elle n’est guère regrettable. Une
fille de vingt ans qui épouse un vieux viveur pour son argent.
--Elle l’épouse peut-être pour avoir un chez elle. C’est nous qui
l’avons envoyée chez cette abominable Mme Hurstmonceaux où il lui a été
fait affront. Et à ce souvenir le sang monta aux joues de M. Gardonne.
Mme Gardonne, mise au courant par son mari, avait décidé que cette
affaire-là avait été ridiculement exagérée, et qu’avec plus de tact
Sylvaine se serait tue. Aussi, elle dit:
--Je suis persuadée que Sylvaine a fait plus d’embarras de cette
histoire qu’il n’en valait la peine. Mon Dieu, toutes les femmes plus ou
moins ont eu à supporter des insolences, mais on garde ces aventures-là
pour soi. Enfin, si elle est contente, tant mieux. Je présume qu’elle va
nous écrire.
--Tu as bien vu que Mme Gascoyne l’annonce... Mais il n’y a rien de
décidé ferme encore.
--Ça, c’est une petite ruse. Oh! elle est très fine... Elle sait se
faire valoir.
--Tu n’as jamais été bienveillante pour elle, Sophie.
--Que veux-tu, j’y vois clair, c’est un malheur souvent. Sois convaincu
pourtant que je suis enchantée de son bonheur; et puis, te voilà, mon
pauvre ami, soulagé d’un grand souci, car enfin cette enfant était une
responsabilité.
L’honnêteté naturelle de M. Gardonne lui fit répondre:
--Elle ne m’a pas coûté beaucoup jusqu’ici.
--Possible, mais il y avait l’avenir; je ne te cache pas que je
redoutais l’avenir.
M. Gardonne sortit de la chambre de sa femme pour aller chercher
ailleurs quelqu’un qui comprendrait mieux ses sentiments; il rencontra
Albéric au bas de l’escalier, Albéric guêtré, le chapeau mou mis en
arrière avec une bonne grâce rustique qui sembla charmante à son père.
Comment une femme n’était-elle pas amoureuse d’un garçon comme celui-là?
L’intention de M. Gardonne avait été de ménager la sensibilité de son
fils, car il était persuadé que le mariage de Sylvaine le chagrinerait;
mais son impatience alla plus vite que sa prudence. Il entraîna Albéric
dans la petite pièce du rez-de-chaussée qui lui servait de cabinet de
travail, et lui dit sans autre préambule:
--Qui crois-tu que Sylvaine épouse?
Albéric eut un tressaillement.
--Sylvaine? Sylvaine se marie?
--Oui, et avec ce vieux colonel Blunt. Voilà une chose que je n’aurais
jamais imaginée.
--Ni moi, dit Albéric qui s’était assis.
--Tu es ému, mon pauvre garçon, demanda M. Gardonne affectueusement.
--Oui, père...
Et il ajouta:
--Je me suis aperçu depuis quelque temps que je l’aimais.
--Mais alors, pourquoi ne le lui as-tu pas dit?
--Je le lui ai dit; elle ne veut pas de moi.
--Ce n’est pas croyable.