Mme Gascoyne détestait les vents d’est qui règnent en Angleterre au mois
de mars et était venue rejoindre à Cannes Mme Caulfield, qui s’y
trouvait depuis près de six semaines avec Kathleen et Sylvaine.
La tristesse de Sylvaine avait persisté, malgré le changement, malgré la
radieuse lumière; les trois femmes vivaient fort indépendantes l’une de
l’autre: Mme Caulfield se reposant et se confinant souvent au jardin de
l’hôtel, très vaste et très riant; Kathleen, voyant beaucoup de monde,
sortant à bicyclette constamment, et Sylvaine se promenant seule ou avec
miss Neville, car le colonel Cecil Blunt était également à Cannes; sa
santé commandait le Midi, et rien n’était plus naturel que sa présence.
Sylvaine n’avait jamais eu une minute l’idée d’y être pour quelque
chose.
Mme Caulfield était charmée de la venue de sa sœur, car elle n’était pas
sans malaise au sujet de Sylvaine; elle trouvait sa conduite
inexplicable, mystérieuse, et elle n’aimait pas le mystère quand il
s’appliquait à une jeune fille. Elle soupçonnait Sylvaine de cacher le
véritable motif de sa manière d’agir, et dans son intérieur elle l’en
blâmait, la franchise et la vérité lui paraissant des règles de conduite
dont on ne devait jamais se départir. Dès son premier entretien avec Mme
Gascoyne, elle n’avait pu se défendre de lui exprimer ses sentiments à
cet égard.
Mme Gascoyne avait écouté avec un certain effort, car il lui paraissait
étonnant qu’on pût, en la revoyant, être occupé d’autre chose que de son
voyage et de la fatigue qu’elle devait en ressentir. Cependant, une fois
son attention prêtée, comme elle en connaissait la valeur, elle tenait à
ne pas se tromper dans son jugement, et elle demanda de plus amples
explications. Mme Caulfield les lui donna et conclut en disant:
--Kathleen elle-même s’étonne du trouble de Sylvaine quand on
l’interroge... On dirait vraiment, tant elle est absorbée par moments,
qu’elle a un secret qui lui pèse.
--Un secret?
--Oui.
--C’est fâcheux que vous n’ayez pas revu Nelly avant son départ pour
l’Amérique: Sylvaine est restée en tête à tête plusieurs jours avec
elle; elle sait peut-être de quoi il s’agit.
--Nelly? que peut-elle avoir à faire là-dedans?
--Rien personnellement sans doute, mais elle est allée à Paris l’automne
dernier: il est possible qu’elle ait appris quelque chose de
désavantageux au sujet du jeune Gardonne; on ne sait jamais. S’il en
était ainsi, et qu’elle l’eût révélé à Sylvaine, cela expliquerait tout
ce qui vous étonne.
Mme Caulfield fut immédiatement frappée de ce que cet argument avait de
plausible. Mme Gascoyne, satisfaite d’être admirée, se rengorgea.
--Sylvaine a été élevée dans des idées de grande délicatesse, et le
jeune Gardonne m’inspire peu de confiance; il s’est tenu abominablement
mal avec cette effrontée Mme Duran.
--C’est vrai.
--Nelly n’est pas une personne à cacher une vérité parce qu’elle est
désagréable à entendre. Dites-moi, comment Sylvaine accueille-t-elle
Cecil Blunt?
--Bien, mais elle n’a pas le plus lointain soupçon qu’il puisse songer à
l’épouser.
--Il faut l’y préparer; ce sera pour elle, après tout, un très beau
mariage et elle lui fera grand honneur.
--Vous n’imaginez pas combien vous me soulagez, Gladys. Je m’explique
maintenant l’attitude de Sylvaine; vous devez avoir deviné, car elle
paraît très occupée de Nelly; elle demande constamment à Kathleen si
elle n’en a pas de nouvelles.
--Ne doutez pas que je n’aie raison; du reste, rien n’empêche d’écrire à
Nelly, et moi-même, en choisissant mon moment, je causerai avec
Sylvaine, et je suis persuadée que j’arriverai à la confesser.
--Peut-être...
--J’en suis convaincue.
Mme Gascoyne continuait à prendre beaucoup d’intérêt à Sylvaine, mais
néanmoins ses sentiments n’étaient plus tout à fait les mêmes; elle lui
en avait voulu de l’esclandre provoqué par Mme Hurstmonceaux; il lui
semblait qu’avec plus de sang-froid Sylvaine aurait dû s’en mieux tirer;
et puis, elle avait perdu sa qualité d’héritière. A vrai dire cependant,
elle paraissait être de ceux auxquels la fortune s’attache par grâce
d’état, et la recherche du colonel Blunt était flatteuse pour la
famille.
Il se présentait là un dénouement qui mettrait fin à tous les vagues
racontars, car le départ de Sylvaine quittant d’une façon si imprévue la
maison de sa tante n’avait pas été sans provoquer un vif étonnement, et
dans les clubs on s’en était occupé pendant quelques jours. Archie
Elliot, en particulier, avait été questionné, mais était demeuré
impénétrable; on murmurait bien quelque chose d’une querelle dont il
aurait été le prétexte, mais rien ne se précisait.
Mme Hurstmonceaux, guérie de sa grave maladie, avait revu ses amis;
tacitement on avait été d’accord pour ne pas lui parler de Sylvaine. Du
reste, Archie Elliot s’était retrouvé à son poste, évidemment plus en
faveur que jamais, et personne ne doutait que Mme Hurstmonceaux n’en fît
prochainement le successeur du colonel; lui-même le laissait entendre.
Mme Gascoyne, mise au courant, ne se consolait pas d’avoir franchi le
seuil d’une pareille maison, et la vue de l’écusson des Hurstmonceaux
s’étalant à la façade en signe de deuil l’exaspérait quand, par hasard,
elle passait par là; elle attendait presque avec impatience la nouvelle
du mariage de Mme Hurstmonceaux afin de le voir disparaître.
Le colonel Blunt avait été le premier confident de la douleur indignée
de Mme Hurstmonceaux. En qualité d’exécuteur testamentaire, il avait été
admis à la voir aussitôt que sir Hugh Marner l’avait cru possible, se
chargeant de lui apprendre la perte qu’elle venait de faire. Alors, sans
le laisser finir, elle avait traité Hurstmonceaux d’assassin et sa nièce
de fille perdue.
--Je l’ai surprise avec Archie; vous entendez, dans les bras d’Archie.
Le colonel Blunt s’était redressé et, pâle comme un linge, regardant Mme
Hurstmonceaux dans les yeux, il lui avait dit d’une voix dure:
--Je vois que vous avez encore le délire, madame Hurstmonceaux.
--Le délire?
--Oui, assurément. Vous avez eu une fièvre cérébrale, vous avez rêvé
toutes ces choses; mais on ne vous permettra de voir personne tant que
vous serez dans cet état.
--Qui m’en empêchera?
--Mais sir Hugh Marner, sur l’avis de vos meilleurs amis, dont je suis.
Mme Hurstmonceaux s’était tue, le colonel Blunt lui faisait peur.
Jamais homme ne s’était plus félicité de son incroyable chance qu’Archie
Elliot en ouvrant le journal du matin qui lui apprenait la mort du
colonel Hurstmonceaux: sa bonne étoile avait permis qu’il ne rencontrât
pas Mme Caulfield. Il était libre, et se promit de faire payer cher à
Mme Hurstmonceaux sa révolte d’une heure. Sans hésiter, il était venu en
personne prendre des nouvelles, et Boddle, qui prévoyait les événements
comme un bon baromètre prévoit le temps, l’avait accueilli avec
obséquiosité; puis un jour de sa propre initiative, l’avait engagé à
monter...
Ce jour-là, Mme Hurstmonceaux avait dû prendre l’engagement solennel de
ne _jamais_, avec personne, faire une allusion à la funeste soirée.
Elle avait tout promis, tout juré, ivre de la perspective d’avoir Archie
entièrement à elle; Archie qui l’aimait, qui le lui affirmait.
Mais auparavant, avec sa rouerie avisée, il avait eu l’inspiration
d’aller se confesser au colonel Blunt qui, résistant héroïquement au
désir de le mettre à la porte à coups de pied, l’avait écouté en silence
ayant sous les yeux le télégramme qui justifiait ou du moins excusait la
folle présomption du jeune homme.
--Je vous fais juge, colonel Blunt, je vous fais juge, avait répété
mélodramatiquement Archie.
Et il avait ajouté les plus fortes expressions de ses regrets et de son
désespoir:
--Si vous croyez que je doive proposer à Mlle Charmoy de l’épouser, je
suis prêt.
--Non, monsieur, je ne le trouve pas, avait répondu le colonel, rompant
l’entretien, mais contraint de ne pas refuser sa main à un homme qui se
mettait à ce point à sa merci.
A la suite de cette conversation, le colonel Blunt avait eu, selon
l’espoir d’Archie Elliot, une explication définitive avec Mme Duran, lui
déclarant céder la place à lord Brentmore. En même temps, il l’avait
engagée à user de réserve dans la manière dont elle parlerait de Mlle
Charmoy, l’assurant que, la connaissant comme il en avait l’honneur, il
ne doutait pas de la part qu’elle avait prise aux désagréables incidents
de Portman Square.
--Mais, ma chère madame Duran, vous avez affaire à des gens encore plus
expérimentés que vous; on n’a rien à m’apprendre sur ce dont les femmes
sont capables.
--Alors, vous l’épouserez?
--Je l’espère; et en tout cas, dès aujourd’hui, prenez l’habitude d’en
parler comme si elle était ma femme, et à ces conditions j’userai
d’autant de réserve à votre égard que si lord Brentmore de son côté vous
avait déjà épousée: tâchez qu’il vous épouse, il est plus jeune que moi,
c’est plus facile.
Puis, sur toutes ces vases troubles, l’eau s’était refermée, et les
apparences demeuraient sauves.
La pensée qu’on avait pu s’attaquer à Sylvaine rendait presque sauvage
le colonel Blunt et lui faisait passionnément désirer avoir le droit de
veiller sur elle. Lui, si hardi avec les femmes, était craintif avec
elle; il lui faisait sa cour par procuration: c’était miss Neville qui
s’en chargeait. Mme Gascoyne le félicita de son habileté.
--Je suis convaincue que vous ne pouviez vous y prendre plus
adroitement. Inconsciemment, à propos de votre sœur, Sylvaine parle de
vous souvent; en outre, Kathleen me raconte que vous vous révélez
l’homme le plus aimable, et que votre auto est toujours à leur
disposition pour les mener où elles ont envie.
--C’est bien peu de chose.
--C’est un peu de chose qui a sa signification; continuez, Rakewood
annonce sa visite; il s’arrache de Monte-Carlo où il a vu Mme
Hurstmonceaux et sa bande. Rakewood saura mieux qu’aucun de nous
découvrir ce que pense Sylvaine.
--Elle est triste; on la dirait découragée.
--C’est vrai, et ce n’est pas naturel. Un peu de patience; on dissipera
ces nuages.
Sylvaine, malgré tout son désir d’y parvenir, ne pouvait secouer
l’obsession d’une seule pensée. Une sourde jalousie la dévorait. Non
seulement Albéric était perdu pour elle; mais Nelly; Nelly qui ne
l’aimait pas, avait été pour lui ce qu’elle avait rêvé d’être, et allait
devenir la mère de son enfant. Il lui appartenait, car, dans sa
droiture, Sylvaine ne pouvait envisager les choses sous un autre point
de vue, et Albéric ignorait la vérité. Du moins, elle le croyait...
Mais, s’il ne savait pas avec certitude, un doute cruel le poignait. La
disparition de Nelly avait éveillé ses soupçons et surtout l’incroyable
persistance qu’elle apportait à ne répondre à aucune de ses
communications.
Une réticence d’honneur l’avait empêché de presser Sylvaine; il était
parti de Londres sans autre explication avec sa cousine. Lui, qui
n’avait jamais souffert, était réellement malheureux; tout ce qu’il y
avait dans son cœur de tendre et de bon se débattait dans un conflit de
sentiments contradictoires: pitié pour Nelly, amour plus vif pour
Sylvaine, maintenant qu’elle devenait inaccessible. Albéric savait, à
n’en pas douter, de quelle façon Sylvaine devait juger une action comme
celle qu’il avait commise si légèrement et avec si peu de souci du
lendemain; son orgueil aussi était blessé du mépris évident où Nelly le
tenait. Dans l’état de véritable accablement moral où il se trouvait, il
pensa qu’il n’avait rien de mieux à faire que d’accompagner son père à
Escalquens.
M. Gardonne y était revenu, indigné, ne comprenant pas que Sylvaine pût
leur préférer des étrangers; Sophie avait pourtant écrit la plus
admirable lettre. On lui avait changé sa Sylvaine, et avec sa femme il
ressassait sans cesse tout ce qui aurait pu être sans ce malheureux
séjour de Sylvaine en Angleterre; du reste, malgré son entêtement
inexplicable à y rester, elle lui avait laissé entendre qu’il n’aurait
pas dû la confer à des étrangers dont il ne savait rien.
--J’en suis bien puni, gémissait M. Gardonne; tu verras qu’Albéric
finira par épouser un modèle.
--Jamais de la vie, assurait Mme Gardonne; je me charge de lui trouver
une femme.
Elle se tenait pour très offensée du refus de Sylvaine qu’elle traitait
journellement d’enfant sans cœur, et les lettres qu’elle lui écrivait
s’en ressentaient. Elle était la seule de la famille à écrire, ni
l’oncle Jules, ni Albéric ne donnant directement de leurs nouvelles, et
Sylvaine avait de plus en plus la perception de son isolement, isolement
accompagné maintenant d’une véritable détresse; il lui fallait prendre
un parti dans la vie, elle en comprenait la nécessité urgente. Elle
avait essayé de plier son esprit à l’idée de la vocation religieuse,
mais quelque chose en elle répugnait à l’immolation. Sa mère, avec joie
et ardeur; sa grand’mère, silencieusement et profondément, avaient aimé
la vie, et Sylvaine sentait qu’elle l’aimait aussi. Depuis son arrivée à
Cannes, elle fréquentait une petite chapelle d’austères religieuses,
dans l’espoir d’être gagnée par l’exemple; mais lorsque vers la fin de
la journée elle les voyait et elle les entendait, courbées sous leur
bure, psalmodier leur office et ensuite l’une d’elles lire d’une voix
blanche le sujet de la méditation du lendemain, elle frissonnait avec
une sorte d’épouvante, et trouvait en sortant une volupté à regarder le
libre ciel, la terre si belle; à respirer l’air parfumé; à rencontrer un
petit enfant...
Mais tous ces combats intérieurs laissaient leur trace sur son visage,
et Percy Rakewood fut ému, en revoyant sa jeune amie, de la trouver si
peu en train, si manifestement accablée. Il jugea qu’elle devait être
amoureuse ou malade, et dans l’un ou l’autre cas se promit d’y porter
remède. Il était descendu à l’hôtel habité par Mme Caulfield, celui de
Mme Gascoyne, qui l’avait engagé à venir lui tenir compagnie, étant trop
magnifique pour sa bourse modeste. Sa présence à la petite table où Mme
Caulfield et les deux jeunes filles prenaient leurs repas apportait une
gaieté dont Kathleen, heureuse et paisible, fut enchantée, et dont
Sylvaine subit avec plaisir l’ascendant. Tour à tour il se fit le
confident des trois femmes, alla prendre les instructions de Mme
Gascoyne, et résolut d’agir avec Sylvaine. Tout bien pesé et considéré,
il conclut qu’elle ne pouvait mieux faire que d’accepter l’offre de
Cecil Blunt.
Lorsque pour la première fois, au cours d’une promenade dans l’exquise
campagne de Cannes, Rakewood parla de ce projet à Sylvaine, elle
n’éprouva d’abord qu’un sentiment: celui d’une extrême surprise. Le
colonel Blunt! Rakewood alla hardiment au-devant des sous-entendus que
contenait cette exclamation, et liquida sans aucune réticence la
situation amoureuse de l’ancien viveur.
--Je vous traite en femme, Sylvaine; mais croyez-en ma vieille
expérience, précisément à cause de ce passé, Cecil Blunt fera sans doute
un excellent mari. Il a un culte pour vous... Son âge est la plus grande
objection; il a quarante-sept ans, cela est indubitable.
L’âge était justement le seul point qui rassurât la timidité de
Sylvaine... Rapidement, dans son esprit passèrent les objections et les
réponses. Elle ne pouvait pas épouser Albéric... Il était bon de s’en
sentir séparée par un obstacle infranchissable... En somme, la vie entre
le colonel Blunt et miss Neville ne l’effrayait pas trop... elle
retrouverait son indépendance et en même temps serait protégée. Déjà
elle était tout accoutumée au colonel Blunt. Rakewood insistait sur ses
nombreuses qualités: généreux, sûr, fidèle à sa parole, incapable d’une
bassesse, prêt à obéir aux moindres volontés de Sylvaine si elle
daignait l’agréer.
--Croyez-moi, chère enfant, votre mère vous conseillerait ce parti; vous
avez tout, il est vrai, pour aspirer à un mariage plus conforme à vos
goûts; mais, dans la vie, l’aléa est si grand que, peut-être, ne le
rencontrerez-vous jamais. Réfléchissez bien avant de refuser une
pareille proposition.
--Je réfléchirai, dit Sylvaine d’une voix tremblante.
Et Rakewood comprit qu’elle accepterait.