XXIX

Mme Duran, comme il convenait à une personne aussi dans le train qu’elle

l’était, passait son automne en visites à la campagne. On se

l’arrachait, car sa présence garantissait l’acceptation des hommes les

plus recherchés. La beauté de Mme Duran, la diversité magnifique de ses

toilettes formaient un appoint sérieux d’attraction. M. Duran occupait

l’arrière-plan avec beaucoup de dignité bonne enfant, et, dans un recul

encore plus éloigné, les deux ravissantes fillettes du ménage avaient

leur place dans le tableau. La belle Maud, malgré tant de triomphes qui

la suivaient partout, n’était pas exempte de sérieuses préoccupations.

Sans croire possible que le colonel Blunt tentât sérieusement de se

dérober à son joug, et bien que le séjour qu’il faisait chez lui à

Gowton Hall ne fût guère de nature à inspirer des inquiétudes quant à sa

fidélité amoureuse, néanmoins, et en dépit des explications dont il

avait été prodigue, Mme Duran avait trouvé fort mauvais qu’il n’eût pas

tout quitté afin de venir la rejoindre à Hombourg. Elle y avait convié

le jeune Gardonne, dans la seule intention d’alarmer la jalousie du

colonel Blunt; mais sa peine avait été perdue, et, de son côté Albéric

s’était montré assez insensible à la présence des grands-ducs et princes

dont Mme Duran faisait sa société quotidienne. Du reste, elle ne

l’intéressait plus; il avait, selon le désir qu’elle lui en avait

exprimé, exécuté d’elle un médaillon à l’intention d’un souverain

incognito; puis l’œuvre achevée un beau matin, sans dire adieu, il avait

repris le train de Paris. L’épisode demeurait pour lui sans importance,

et l’intrigue ébauchée n’était pas même un souvenir. Il ne se disait pas

que Mme Duran s’était moquée de lui; il ne se disait rien du tout. Dans

la longue galerie de ses éphémères conquêtes elle alla rejoindre

d’autres images au fond du plus épais oubli. Sous ce rapport, la

jeunesse de cœur d’Albéric était admirable; il brûlait avec la plus

parfaite sérénité l’idole qu’il avait adorée la veille, et sans qu’il

lui en coûtât le plus léger sacrifice.

Mais surtout Mme Duran s’étonnait que depuis son retour à Londres le

colonel Blunt ne fût pas immédiatement accouru; elle tenait plus que

jamais à ce que son empire sur lui fût dûment constaté. Déjà dans le

clan masculin on lui avait parlé à mots pas couverts de son divorce

possible, et elle-même, dans le tête-à-tête conjugal, jetait en l’esprit

de son mari les premières semences d’une pensée de dévouement supérieur,

lequel dans l’intérêt futur de leurs filles lui ferait accepter, à un

moment donné, d’assumer des torts et rendre à sa femme, d’un accord

secrètement consenti, la liberté qui pourrait la conduire à un mariage

magnifique. Elle citait des exemples: celui du premier mari de la

marquise de Lothair, qui avait généreusement abdiqué ses droits

paternels afin que ses enfants profitassent de la situation élevée de

leur mère; depuis la mort de celle-ci, il était lui-même fréquemment

l’hôte du marquis, et ses filles étaient appelées à des établissements

de premier ordre! Ces raisonnements avaient beaucoup d’effet sur Harry

Duran, mais à leur efficacité réelle le colonel Blunt était

indispensable. La bellissime Maud, si encensée qu’elle fût, connaissait

fort bien la valeur marchande de chacun et savait que, même pour les

quasi-déesses, le mari _très_ riche, _très_ honorable, est toujours

laborieux à trouver. Elle avait, il est vrai, avec beaucoup de

prévoyance mis à profit son séjour chez la vieille duchesse de Purbeck,

où elle villégiaturait depuis une quinzaine, pour inspirer une passion

extravagante au propre petit-fils de la duchesse, garçon de vingt ans et

héritier présomptif; mais tout en ayant une confiance justifiée dans son

pouvoir de séduction Mme Duran ne se dissimulait pas qu’il y aurait

d’énormes difficultés à surmonter avant d’arriver à amener le jeune lord

à lui proposer le mariage. Il parlait couramment de l’enlever, le lui

offrait avec enthousiasme; mais elle n’avait qu’une médiocre confiance

dans le résultat qui en suivrait et elle n’aimait pas le scandale

inutile. D’autre part, sans avoir l’air d’y toucher, la vieille

duchesse, qui voyait toujours fort clair à ce qui se passait autour

d’elle, avait laissé tomber quelques avertissements bienveillants, tous

marqués au coin de la plus extrême indulgence, mais aussi de la sagesse

la plus rassise, exhortant indirectement sa jeune amie à ne pas perdre

le sens pratique de l’existence.

--J’ai vu d’admirables créatures faire de ridicules naufrages,

avait-elle dit; il leur avait manqué une amie d’expérience pour les

avertir à temps.

Mme Duran s’était jetée en pleurant dans les bras de la duchesse, qui

lui avait promis son appui, et tacitement elles s’étaient comprises.

La duchesse de Purbeck comptait parmi les protectrices notoires d’Archie

Elliot, et, précisément trois jours après s’être rencontré chez Mme

Hurstmonceaux avec le colonel Blunt, il vint passer les quarante-huit

heures de fin de semaine à Purbeck. Il fut enchanté d’y trouver encore

Mme Duran et s’empressa de lui donner des nouvelles du colonel Blunt; il

le fit sans réticences et ne lui cacha pas qu’il lui était venu à la

pensée que ce cher Cecil avait peut-être la velléité de se remarier et

que miss Charmoy l’intéressait beaucoup.

--Du reste, avait ajouté négligemment Archie Elliot en montrant ses

belles dents, notre excellente Mme Hurstmonceaux a l’air de le croire

aussi. Cecil Blunt se range, Cecil Blunt se fait garder par sa sœur.

Puis, se penchant confidentiel vers Mme Duran:

--Je vois que vous avez jeté l’hameçon sur un bien plus gros poisson.

Mme Duran prit l’air indigné qui convenait à l’innocence dont elle

faisait profession et, voulant rendre immédiatement le tic pour le tac,

répondit:

--Mais je croyais, moi, que c’était _vous_ qui étiez amoureux de miss

Charmoy, méchant garçon!

--Moi? Je ne suis amoureux que de mon art.

--Ah! comme vous avez raison! C’est comme moi, je ne suis amoureuse que

de Harry.

--Je vous en félicite, c’est lui qui vous a encore donné cette bague

magnifique que je ne connaissais pas?

--Non, c’est moi qui me la suis achetée.

--Chère créature, vous faites donc des économies?

--C’est indispensable, vous le savez aussi bien que moi.

Et tous deux, souriants, en étaient restés là.

Archie Elliot croyait avoir porté un coup droit au colonel Blunt et

entravé pour longtemps ses entreprises matrimoniales; autant qu’il

pouvait ressentir de tendresse, Archie Elliot en éprouvait pour

Sylvaine; du moins il en était jaloux, tenait à ce qu’elle demeurât

isolée et croyait certain qu’à un moment donné il arriverait à toucher

son cœur. Seule, parmi les femmes dont il était entouré, elle semblait

indifférente: il voulait en être préféré; il la devinait si vulnérable à

une affection qui paraîtrait sincère et désintéressée! Il fallait

arriver à ce que Mme Hurstmonceaux elle-même lui offrît sa nièce. Ce

mariage serait pour lui un véritable triomphe; mais pour y parvenir il

était de toute importance de n’avoir point de rivaux, surtout un homme

comme le colonel Blunt, qui nécessairement, au jugement de Mme

Hurstmonceaux, devait réaliser le mari idéal.

Mme Duran, ses villégiatures finies, réintégra sa maison de Sloane

Street, et le colonel Blunt en fut avisé par la plus gracieuse missive.

Au lieu de la scène de récriminations et de larmes qu’il attendait, il

se vit accueilli avec une douceur parfaite, une humilité tendre, et

l’acceptation indiscutée de toutes ses raisons et de toutes ses excuses.

Même l’installation chez lui de sa sœur fut grandement approuvée. Quelle

que fût la fatuité naturelle du colonel Blunt, gâté par le facile

succès, il ne se dissimula pas qu’une attitude si inattendue était un

peu alarmante, et allait rendre beaucoup plus difficile l’émancipation

qu’il souhaitait si vivement; mais tout aussi bien que Mme Duran il

savait cacher sa pensée, et il se montra si cordialement familier et

affectueux, englobant mari et enfants dans sa bienveillance, que les

craintes de la belle Maud se trouvèrent presque entièrement dissipées.

Cependant elle résolut de continuer à agir avec une sage prudence:

l’enjeu valait la patience. Elle eut soin d’éviter tout ce qui aurait pu

sembler vouloir s’imposer et revendiquer des droits... L’excellente

duchesse, tout en philosophant, lui avait théoriquement développé

quelques-unes de ses vues, concernant l’irrésistible empire de la

faiblesse sur les hommes dont l’amour-propre est le sentiment dominant.

Le colonel Blunt n’était pas insensible, et la douceur de son amie

l’embarrassa beaucoup plus que ne l’auraient fait les reproches. Il se

sentait désarmé et mal à l’aise devant cette femme, dont sa courtoisie

innée le faisait se regarder comme l’obligé. Elle était infiniment

belle, et lui avait procuré l’orgueil, presque public, d’une préférence

affichée. Il pensa qu’il convenait d’agir vis-à-vis d’elle avec les plus

grands égards, et se promit de se montrer assez généreux pour échapper

entièrement au reproche d’ingratitude. Il sortit de chez Mme Duran dans

une disposition d’esprit très agréable en ce qu’elle exaltait la

confiance qu’il avait en lui-même. Il jugea qu’il pouvait légitimement

prétendre à tout. Quel orgueil ce serait pour lui de montrer au monde

comme sa femme une créature telle que Sylvaine! Sûrement il

l’obtiendrait; il en arrivait presque à imaginer que dans son dévouement

à sa personne Mme Duran l’y aiderait, et, dans un élan d’attendrissement

vaniteux, il se promit de lui demander, comme une dernière marque

d’affection, de ne pas se mettre entre lui et son bonheur.

Isolée · 第 36 / 49 题