Sylvaine s’était remise entre les mains de sa tante avec une sorte de
soulagement.
--Pauvre Beauté! avait dit Mme Hurstmonceaux avec expansion, j’avais été
si contente que Nelly vous eût arrachée à votre solitude. Voyez, vous
n’auriez pas été malade si vous étiez venue avec moi. Enfin on va vous
guérir, et plus tard je vous conduirai à Monte-Carlo.
Sylvaine avait acquiescé à tout; la maladie avait été comme une
délivrance pour elle, délivrance de la tension continuelle qu’elle
s’imposait depuis tant de mois, et que la présence d’Albéric avait les
derniers temps rendue presque insupportable. Elle éprouva un apaisement
à s’entendre dire qu’elle ne devait ni parler ni penser, mais dormir et
tâcher de regagner des forces. Le docteur avait catégoriquement rassuré
Mme Hurstmonceaux; il n’y avait aucune complication sérieuse à craindre,
mais l’abattement nerveux était extrême, et serait peut-être long à
combattre. Nelly avait conclu que c’était là une de ces maladies
auxquelles il aurait suffi d’un peu d’énergie pour échapper; aussi, elle
parlait de rentrer à Londres où elle avait des engagements précis.
--C’est cela, retournez. Moi, dès que Sylvaine sera un peu plus forte,
je la ferai transporter à l’Elysée-Palace; le docteur me promet que cela
se pourra dans trois ou quatre jours, et, en attendant, cette excellente
Pauline ne la quittera pas. Je suis là, je suis là, Sylvaine n’a besoin
de personne.
Dans son accablement, la malade avait fait peu attention aux absences de
Nelly, qui entrait un moment dans sa chambre et en ressortait aussitôt.
Elle était partie sans lui dire adieu, voulant, disait-elle, lui
épargner la moindre émotion, et chargeant Pauline de ses messages
d’amitié; Albéric l’avait accompagnée jusqu’à Dieppe, et pendant deux
jours on ne l’avait pas vu.
Maintenant, Sylvaine se retrouvait dans Portman Square, et par un de ces
revirements inexplicables du cœur, la maison lui fit plaisir à revoir.
Elle avait tant souffert pendant son court séjour à Paris qu’elle n’y
pouvait penser sans détresse. Le pauvre colonel avait été ramené de
Reigate, un peu plus apathique qu’il n’était parti, mais ayant recouvré
des forces, et sa vie végétative menaçait de se prolonger longtemps
encore.
Mme Hurstmonceaux s’admirait dans le rôle bienfaisant qu’elle
remplissait. Du reste, elle constatait avec un sentiment triomphant que
sa vertu ne restait pas sans récompense. Mme Caulfield et Kathleen,
rentrées à Londres pour l’hiver, avaient, dès leur première semaine de
retour, accepté une invitation à dîner; Mme Gascoyne était venue voir
son cousin et envoyait ses compliments à Mme Hurstmonceaux; tout
indiquait une détente prochaine. Mme Gascoyne était trop bonne tante
pour nuire aux espérances de Kathleen, et l’inclination évidente qui
portait Mme Hurstmonceaux vers cette jeune parente devait être cultivée;
puis, la présence de Sylvaine, traitée en fille de la maison, changeait
tout: ce qui eût été impossible autrefois devenait acceptable. Mme
Hurstmonceaux recevrait de la bonne compagnie, comme l’avait fait
observer doucement Mme Caulfield; le jour où la bonne compagnie
consentirait à aller chez elle, c’était aux proches du colonel
Hurstmonceaux de l’y amener.
Novembre enveloppait la ville de sa tristesse et de ses brouillards.
Percy Rakewood n’avait pu y résister; et, après quelques jours passés à
Londres, pendant lesquels il n’avait cessé d’être enrhumé, le vieux beau
avait repris le chemin du Midi, ayant auparavant chaudement exhorté Mme
Hurstmonceaux à venir à Monte-Carlo en février comme elle le promettait;
et tendrement recommandé Sylvaine aux Caulfield.
Cependant, Sylvaine, pour le moment, semblait prendre les choses avec
patience; une aisance lui était venue qui lui permettait d’entrer et de
sortir, de se mouvoir par la maison, sans le sentiment de gêne qui
l’avait paralysée les premiers temps. Et puis, maintenant, elle avait
des amies: Kathleen, qu’aucun brouillard, aucune tristesse
atmosphérique, n’abattaient jamais, et avec elle Nelly, mais celle-là,
on la voyait rarement; extrêmement occupée en prévision de Noël, elle
avait découragé les visites et se dispensait d’en faire. Sylvaine avait
demandé à Kathleen si elle ne trouvait pas miss Holt un peu changée.
--Elle a été si bonne pour moi à Paris, et maintenant il me semble que
je lui suis devenue étrangère.
--Oh! ne vous formalisez pas des fantaisies de Nelly, avait répondu
Kathleen; sans doute, son conte de Noël lui donne du mal, et peut-être
aussi n’est-elle pas en fonds. Moi, en pareil cas, je l’attends; faites
comme moi.
Mais Sylvaine ne pouvait se défendre de s’étonner et de se demander si
Albéric écrivait à Nelly. Elle s’était sentie jalouse de l’espèce
d’intimité entre eux qui avait semblé la reléguer à l’écart, comme une
enfant.
L’électricité était allumée de bonne heure dans Portman Square; des feux
magnifiques brûlaient dans les cheminées, et des fleurs rares
parfumaient l’atmosphère. Quelquefois le brouillard était si dense qu’on
ne distinguait pas les arbres du square; on semblait être dans une ville
souterraine. Mme Hurstmonceaux n’en sortait pas moins et redoublait
d’efforts pour se distraire.
Sylvaine revit avec plaisir Archie Elliot; il y avait en lui une douceur
enveloppante à laquelle elle n’était pas insensible. Il répétait un rôle
important, et Mme Hurstmonceaux ne parlait pas d’autre chose. Archie,
invité pour les rencontrer, avait reçu bon accueil de Mme Caulfield et
de Kathleen, qui s’intéressaient particulièrement aux gens de théâtre,
et Kathleen jugeait qu’être une grande actrice constitue une destinée
magnifique; sa mère ne disait pas non, et Mme Hurstmonceaux
s’enthousiasmait sur l’indépendance d’esprit de la jeune fille. Il y
avait des instants où elle avait au bord des lèvres le récit de ses
triomphes, alors qu’elle charmait, en chantant, la garnison de
Gibraltar, et puis la réflexion lui faisait refouler ses confidences.
Archie Elliot, discrètement, s’occupait de Sylvaine. Comme elle était
encore faible et devait éviter de sortir par le mauvais temps, elle
lisait beaucoup, et il présidait à ses lectures; il lui en faisait même
à haute voix parfois, et Mme Hurstmonceaux n’avait paru y voir aucun
inconvénient. Dans ses visites quotidiennes à la maison de Portman
Square, il était devenu tout naturel pour Archie Elliot, si Mme
Hurstmonceaux était absente, de monter rendre visite à miss Charmoy, qui
se tenait dans le salon de sa tante.
Il s’y trouvait un après-midi particulièrement morose, et Sylvaine,
contente d’avoir une société, lui avait offert le thé. Ils causaient
amicalement, et presque gaiement, car le grand souci d’Archie était
d’amuser Sylvaine qu’il devinait en proie à une mélancolie latente,
quand la porte s’ouvrit, et le colonel Blunt fut annoncé. Il s’avança
très cordial et empressé vers Sylvaine, jetant en même temps un regard
étonné sur Archie; celui-ci s’était levé et dominait le colonel de sa
haute taille: plus statuesquement beau que jamais, avec son teint de
femme et ses cheveux bouclés, le favori des belles dames ne se trouva
aucunement embarrassé par le mépris caché qu’il démêla dans la réception
assez froide du colonel qui, avec sa petite taille, son visage fin, mais
flétri, et ses yeux bleus aux paupières fatiguées, paraissait
insignifiant, malgré son élégance très virile, à côté du superbe jeune
homme. Néanmoins, le sentiment de sa position et de sa fortune, la
grande habitude du monde, son tact averti, lui donnaient une aisance qui
lui permit de tenir pour négligeable la présence de M. Elliot, dont il
trouvait l’intimité avec Sylvaine au moins fâcheuse.
Il s’adressa à elle exclusivement pour lui apprendre qu’il revenait
seulement du Yorkshire, ayant été obligé d’y rester beaucoup plus tard
qu’il ne prévoyait d’abord.
--Alors, vous n’avez pas été en Allemagne? dit Sylvaine étonnée.
--Non, mais je m’imaginais que vous le saviez, puisque votre cousin a
passé quelques jours à Hombourg.
Sylvaine rougit sans rien répondre.
--On m’a appris que vous aviez été malade, continua le colonel, et j’en
ai été véritablement affligé.
Sylvaine remercia, et comme l’entretien se prolongeait en duo, Sylvaine
étant incapable d’y faire entrer Archie Elliot, celui-ci, qui avait pris
un journal, finit par lui dire:
--Je pense que nous ne finirons pas la lecture aujourd’hui; alors, je
reviendrai demain.
--Vous n’attendez pas ma tante? demanda Sylvaine timidement.
--Non, adieu.
Il lui serra la main avec familiarité; puis, d’un coup de tête sec il
salua le colonel.
Blunt le vit disparaître avec un plaisir infini; intérieurement, il
bouillonnait de la hardiesse d’Archie Elliot. Il aurait peut-être bien
celle de faire la cour à miss Charmoy?
Il la contempla avec délice. Un col de crêpe blanc allégeait le noir de
la robe de Sylvaine, et elle lui parut, avec son air pâle et fragile,
absolument enchanteresse. Il eût voulu sur l’heure se mettre à genoux
devant elle; lui dire qu’il l’adorait, lui offrir de faire d’elle la
plus heureuse femme du monde si un dévouement sans limite mis au service
d’une grande fortune pouvait y contribuer. Il n’osa pas, mais il osa la
regarder avec émotion, et la voix un peu troublée il lui dit:
--J’ai fait beaucoup de changements dans ma vie depuis que je vous ai
vue.
--Ah! dit Sylvaine intimidée.
--Oui. D’abord, en me retrouvant chez moi à la campagne, j’ai compris
que j’étais coupable de n’y aller jamais, car j’ai en mon pouvoir d’y
accomplir beaucoup de bien... Alors, j’ai tout organisé pour y retourner
régulièrement, et j’ai demandé à ma sœur, une chère vieille fille qui
vivait retirée et que je n’appréciais pas assez, de venir tenir ma
maison. Elle a eu la bonté de consentir, et elle est arrivée avec moi à
Charles Street. J’espère maintenant que vous y viendrez puisque ma sœur
sera là pour vous recevoir. Elle sera si heureuse de vous connaître,
mademoiselle Sylvaine!
Elle sourit de l’appellation.
--Vous permettez que je vous nomme ainsi?
--Mais certainement. Ah! je comprends que vous soyez content d’avoir
votre sœur avec vous; c’est si triste de se sentir sans proche parent...
seule... Et elle baissa la tête, accablée...
Il hésita... Non, il ne devait pas profiter de cette émotion fugitive,
et puis, elle était trop jeune, trop timide; il ne devait pas
l’embarrasser. Le sentiment de la pureté d’âme de Sylvaine, de cette
chasteté parfaite, embrasa le cœur de l’homme de plaisir; il eût voulu
être digne d’elle... Il ne put que dire:
--Je crois que vous aimerez ma sœur. Je le désire beaucoup, car elle a
quitté ses amis et ses habitudes pour moi. Je voudrais qu’elle ne se
sentît pas trop isolée.
--Je suis sûre que ma tante fera tout ce qu’elle pourra.
--Entre nous, Mme Hurstmonceaux est une excellente femme, mais pas du
tout le genre de Laura. Ma sœur Laura est très délicate dans ses goûts.
Puis, après une pause, il demanda:
--Vous voyez souvent Archie Elliot?
--Oui, presque tous les jours.
--Et il vous plaît? Je suis indiscret, peut-être?
--Il est très amical, et j’aime à l’entendre lire.
--Oui, c’est un bon histrion; mais croyez-moi, mademoiselle Sylvaine,
n’ayez pas trop confiance en lui...
--Oh! nous ne disons jamais rien de confidentiel.
Mme Hurstmonceaux, dans un costume de velours grenat, une toque ornée
d’une profusion de plumes blanches sur la tête, le visage éclatant de
blanc, de rouge et de noir, fit son entrée avec l’impétuosité d’un
cyclone, déchirant ses gants pour donner plus vite sa main nue au
colonel Blunt et lui écrasant d’énormes bagues contre les doigts.
--Mon cher Cecil, si enchantée de votre retour; vous nous manquez, vous
nous manquez extrêmement. Oh! j’ai beaucoup à causer avec vous.
Et elle lui murmura quelques paroles à l’oreille en éclatant de rire.
Le colonel Blunt parut goûter médiocrement la plaisanterie.
--Je vous en prie, dit-il, vous feriez se sauver miss Charmoy.
--Du tout, du tout; restez, darling. Oh! mon cher Cecil, quelle chance
de vous voir aujourd’hui! Justement, Mme Caulfield et sa fille dînent
ici demain; promettez-moi que vous viendrez aussi.
--Mme Caulfield? dit-il étonné.
--Oui; je l’aime beaucoup, affirma délibérément Mme Hurstmonceaux.
Maintenant, racontez-moi tout ce que vous avez fait depuis les siècles
que je ne vous ai vu.