XVII

Mme Hurstmonceaux s’était laissée entraîner par Mme Lazarelli. Mme

Lazarelli était une riche et énigmatique personne, qui paraissait

n’avoir pas de vie propre, et n’exister que pour procurer du plaisir aux

autres. De famille on ne lui en connaissait pas; elle avait surgi à

l’horizon mondain une quinzaine d’années auparavant, présentée par une

noble lady fâcheusement harcelée de créanciers. M. Lazarelli était un

Levantin qui paraissait chez sa femme une ou deux fois l’an. Mme

Lazarelli, toujours simple sur elle-même, dépensait des sommes énormes

d’une façon discrète; on jouait chez elle, et jamais elle ne touchait

une carte; les flirts se rencontraient commodément sous son toit

hospitalier, et sa conduite était évidemment sans reproche; elle donnait

des dîners somptueux, et son ordinaire était d’œufs et de légumes. Ses

vrais succès mondains lui étaient venus de son idée géniale d’oser, le

septième jour de la semaine, distraire des infortunés qui, s’étant

amusés sans discontinuer pendant six, mouraient de langueur de n’avoir

aucun divertissement le dimanche. Personne n’avait le courage de prendre

l’initiative ouvertement. Mme Lazarelli en eut la hardiesse, et ses

concerts dominicaux devinrent une institution reconnue; ils étaient de

tout premier ordre, et elle les faisait suivre d’un dîner, bien que la

société chez elle fût absolument mélangée, car elle avait été fidèle à

ses amis de la première heure; elle recevait les personnes les plus

huppées, qui la traitaient avec peu de considération, il est vrai, mais

on venait, et c’était évidemment tout ce qui lui importait. Du reste

elle figurait une providence sociale, louant chaque année une maison à

Ascot et à Goodwood, y hébergeant ses amis; on s’amusait follement chez

elle, et tout en critiquant la «clique» de Mme Lazarelli, de très

distinguées personnes auraient donné beaucoup pour être admises à en

faire partie.

Mme Hurstmonceaux, très liée d’ancienne date avec Mme Lazarelli, avait

été conviée à Goodwood, et avait été bien aise d’une occasion de se

reposer de ses récentes émotions; puis, elle n’était pas absolument

contente d’Archie, le jugeant inutilement aimable pour Sylvaine: cette

idée s’était présentée au cerveau de Mme Hurstmonceaux à la suite d’une

conversation avec Mme Duran dont les insinuations l’avaient troublée.

Mme Hurstmonceaux, tout instinctive, adorait--du moins elle le

croyait--sa nièce, mais il lui aurait été tout aussi facile de la

détester; en trois mois, le côté décoratif et flatteur du rôle de tante

s’était légèrement émoussé; puis, vraiment, Sylvaine ne mettait pas

assez de liant dans l’ordinaire de la vie, et pour le moment elle était

plutôt encombrante, car l’état précaire du colonel faisait envisager à

sa femme un renouveau délicieux...

Mme Hurstmonceaux apprit avec surprise l’arrivée d’Albéric Gardonne à

Londres, mais elle s’en déclara enchantée et se dit qu’au fond un neveu

était une acquisition beaucoup plus amusante qu’une nièce; aussi ses

lettres mirent-elles tout le monde à l’aise.

Les cinq jours qui précédèrent le retour de Mme Hurstmonceaux furent

uniques pour Sylvaine; elle n’avait jamais connu une telle liberté. Elle

se sentait entièrement affranchie des ingérences étrangères, n’imaginant

pas même que, dans l’ombre, elles pussent influer sur sa jeune vie.

Albéric, au comble de la bonne humeur par suite de l’existence en partie

double qu’il menait, s’occupait de sa cousine avec enthousiasme; elle ne

s’apercevait même pas qu’il la questionnait fort peu et ne songeait qu’à

se divertir. Il courait en hansom avec elle, visitait les musées, et de

plus, un après-midi, à l’instigation du colonel Blunt qui les

accompagna, ils allèrent à Richmond. Ils se promenèrent en barque sur la

Tamise: cette heure fut féerique pour Sylvaine; le temps avait cette

moiteur caressante spéciale au climat anglais. Elle goûta la volupté

intense qui se dégageait de la nature épanouie; elle pensa que la vie

était vraiment belle, et elle aurait voulu aller ainsi sur l’eau

éternellement, regardant le visage vivant d’Albéric qui lui souriait,

libre et heureux comme un jeune dieu.

Albéric, tout à son égoïste plaisir, ne se doutait en rien des émotions

profondes qui agitaient l’âme de Sylvaine; il était bien aise de la voir

contente, et c’était tout. Pour elle, la venue soudaine d’Albéric à

Londres, sa gaieté, la tendresse qu’il lui témoignait, parurent à

Sylvaine la révélation d’un monde nouveau dont la vision la troublait

passionnément. Chaque fois qu’ils sortirent seuls ensemble elle éprouva

la sensation de partir pour un inconnu où tout était beau et dont la

pensée faisait battre son cœur. Le jour gris, le ciel bas, qui

l’attristaient auparavant, lui plaisaient: elle se levait le matin avec

une joie de vivre qui ne la quittait plus, libérée comme par

enchantement de toutes ses tristesses. Quant à Albéric, sa crise de

sentimentalité familiale n’avait pas duré vingt-quatre heures; pour

satisfaire Sylvaine, il continuait à l’entretenir de ses sages

résolutions pour l’avenir, à vrai dire absolument inconscient qu’elle

s’y associât. Ses idées étaient tellement ailleurs--car il en était à se

demander laquelle, de la belle Mme Duran à qui il avait été présenté par

le colonel Blunt, ou de Peg Lory du «Pavillon» dont il avait fait la

connaissance par le même intermédiaire--lui plaisait le plus. Le colonel

Blunt n’avait pas été long à découvrir qu’il n’avait aucune rivalité à

craindre du jeune cousin, et s’évertuait par mille amabilités à s’en

faire un allié. Albéric, qui ne s’était jamais trouvé à pareille fête,

et ne soupçonnait même pas une arrière-pensée chez son hôte, le louait

sans répit, le proclamant l’homme le plus charmant, le plus amusant

qu’il eût jamais rencontré, et il recommandait à Sylvaine de lui

témoigner de la reconnaissance. Sylvaine, témoin de l’épanouissement

d’Albéric, et persuadée qu’elle était à Londres son seul intérêt,

faisait un excellent accueil au colonel.

Mme Hurstmonceaux, quand elle arriva enfin, fut débordante d’amabilité;

Albéric, en habit et cravate blanche, lui parut un des plus jolis hommes

qu’elle eût jamais vus. Il appuya avec conviction ses lèvres gloutonnes

sur la main grassouillette de sa «belle tante» qui se sentit subjuguée.

Se rendant compte de l’impression qu’il avait produite, Albéric

entreprit la conquête de Mme Hurstmonceaux, et pendant tout le repas ne

parla qu’à elle, laissant Sylvaine à Percy Rakewood, qui complétait le

quatuor.

Le climat de Londres était une cause de désespoir continuel pour

Rakewood qui, délicat et frileux, accoutumé aux pays de soleil, ne

cessait de s’y enrhumer; il venait de passer une huitaine de jours à la

chambre, et, encore emmitouflé, ne s’était risqué dehors que pour le

plaisir de rencontrer Sylvaine, et parce qu’il savait que chez Mme

Hurstmonceaux on fermait les fenêtres. Pendant qu’Albéric causait

brillamment, provoquant par ses folies les éclats de rire de Mme

Hurstmonceaux, Rakewood faisait dire son contentement à Sylvaine, et en

même temps l’observait avec une certaine inquiétude. Elle avait bonne

mine, mais quelque chose avait évidemment passé sur ce jeune visage

grave et charmant; une lueur nouvelle brillait dans ses yeux, et, malgré

les efforts qu’elle s’imposait pour se dominer, une sorte de vibration

s’entendait dans la voix de Sylvaine quand elle avait, en termes émus,

fait le récit de l’arrivée inopinée d’Albéric et celui de leurs courses

à travers Londres.

--Tout seuls? avait interrogé Rakewood.

--Oui, tout seuls... naturellement...

Il secoua la tête et mit un doigt sur ses lèvres.

--Pas raisonnable du tout, ma chère petite amie.

--Mais le colonel Cecil Blunt, mon oncle m’ont engagée à sortir avec

Albéric.

--Ni l’un ni l’autre n’ont réfléchi. Et comment le colonel Blunt a-t-il

eu l’occasion de vous donner son avis?

--Parce qu’Albéric demeure chez le colonel.

Et elle raconta l’incident de l’arrivée.

--Très aimable de la part du colonel Cecil, et très agréable pour votre

cousin. Reste-t-il encore quelque temps?

Sylvaine rougit.

--Oui, j’espère encore un peu.

--Et quand partez-vous pour Reigate? Le pauvre Hurstmonceaux a bien

besoin de changement d’air.

Depuis l’arrivée d’Albéric, Sylvaine ne songeait plus à ce projet, qui

était la mise à exécution du plan dont Mme Gascoyne avait eu l’idée.

Sylvaine et son oncle devaient aller passer deux mois seuls aux environs

de Londres, pendant que Mme Hurstmonceaux ferait sa cure annuelle à

Marienbad et en Suisse. Mme Hurstmonceaux, pressentie par Rakewood,

n’avait vu aucun inconvénient à cet arrangement, au contraire; elle

avait vraiment besoin d’un peu de détente. Rakewood s’était chargé de

trouver la maison, de veiller au transport du malade, et la perspective

de ce repos champêtre, libre de toute contrainte, avait beaucoup plu en

principe à Sylvaine; voici que maintenant elle l’envisageait avec une

affreuse tristesse. Rakewood le devina, chagriné pour elle, car rien à

son jugement, dans l’attitude d’Albéric, ne révélait un amoureux; cette

visite ne ferait donc qu’aggraver la mélancolie de la situation de

Sylvaine. Il soupira, se demandant comment y porter remède.

Une fois en haut, seule avec Sylvaine, Mme Hurstmonceaux laissa déborder

son enthousiasme.

--Quel charmant garçon! Voilà comme j’aime les jeunes gens, moi;

naturel, simple. Pourquoi, ma beauté, ne m’aviez-vous pas dit combien

votre cousin est charmant?

Sylvaine aurait pu répondre qu’on ne lui avait jamais rien demandé, mais

la sympathie de sa tante pour Albéric lui faisait trop de plaisir pour

qu’elle eût envie de la chicaner en quoi que ce soit. Cet engouement

subit parut à Sylvaine être le pendant de la prédilection pour Archie

Elliot, et en conséquence elle s’en réjouit. Sûrement, il n’y avait là

qu’un ridicule dont il ne fallait tirer aucune conclusion, car depuis

qu’on lui avait ouvert les yeux, Sylvaine, hélas, voyait... Des détails

d’abord inaperçus la frappaient, et l’idée de la vieille femme amoureuse

d’un homme qui pouvait être son fils blessait ses plus intimes

susceptibilités.

Soudain ses craintes se sentirent allégées, et elle vit avec une

véritable satisfaction Mme Hurstmonceaux reprendre l’entretien avec

Albéric et le mener avec impétuosité, prodiguant au jeune homme les

compliments les plus vifs, auxquels Albéric semblait prendre un certain

plaisir. Sylvaine aussi eut sa part de la bonne humeur de Mme

Hurstmonceaux qui se déclara heureuse, tout à fait heureuse d’avoir ces

chers enfants près d’elle, et fit les plus aimables projets pour rendre

agréable le séjour de son neveu. Mais déjà pour Sylvaine, l’atmosphère

n’était plus la même; le calme enchanteur des derniers jours était

évanoui. Quand Albéric lui donna le bonsoir, elle eut le sentiment d’un

adieu, et les plaisanteries de Mme Hurstmonceaux sur la discrétion qu’il

convient d’observer vis-à-vis des jeunes gens lui furent odieuses.

Isolée · 第 24 / 49 题