Mme Hurstmonceaux s’était laissée entraîner par Mme Lazarelli. Mme
Lazarelli était une riche et énigmatique personne, qui paraissait
n’avoir pas de vie propre, et n’exister que pour procurer du plaisir aux
autres. De famille on ne lui en connaissait pas; elle avait surgi à
l’horizon mondain une quinzaine d’années auparavant, présentée par une
noble lady fâcheusement harcelée de créanciers. M. Lazarelli était un
Levantin qui paraissait chez sa femme une ou deux fois l’an. Mme
Lazarelli, toujours simple sur elle-même, dépensait des sommes énormes
d’une façon discrète; on jouait chez elle, et jamais elle ne touchait
une carte; les flirts se rencontraient commodément sous son toit
hospitalier, et sa conduite était évidemment sans reproche; elle donnait
des dîners somptueux, et son ordinaire était d’œufs et de légumes. Ses
vrais succès mondains lui étaient venus de son idée géniale d’oser, le
septième jour de la semaine, distraire des infortunés qui, s’étant
amusés sans discontinuer pendant six, mouraient de langueur de n’avoir
aucun divertissement le dimanche. Personne n’avait le courage de prendre
l’initiative ouvertement. Mme Lazarelli en eut la hardiesse, et ses
concerts dominicaux devinrent une institution reconnue; ils étaient de
tout premier ordre, et elle les faisait suivre d’un dîner, bien que la
société chez elle fût absolument mélangée, car elle avait été fidèle à
ses amis de la première heure; elle recevait les personnes les plus
huppées, qui la traitaient avec peu de considération, il est vrai, mais
on venait, et c’était évidemment tout ce qui lui importait. Du reste
elle figurait une providence sociale, louant chaque année une maison à
Ascot et à Goodwood, y hébergeant ses amis; on s’amusait follement chez
elle, et tout en critiquant la «clique» de Mme Lazarelli, de très
distinguées personnes auraient donné beaucoup pour être admises à en
faire partie.
Mme Hurstmonceaux, très liée d’ancienne date avec Mme Lazarelli, avait
été conviée à Goodwood, et avait été bien aise d’une occasion de se
reposer de ses récentes émotions; puis, elle n’était pas absolument
contente d’Archie, le jugeant inutilement aimable pour Sylvaine: cette
idée s’était présentée au cerveau de Mme Hurstmonceaux à la suite d’une
conversation avec Mme Duran dont les insinuations l’avaient troublée.
Mme Hurstmonceaux, tout instinctive, adorait--du moins elle le
croyait--sa nièce, mais il lui aurait été tout aussi facile de la
détester; en trois mois, le côté décoratif et flatteur du rôle de tante
s’était légèrement émoussé; puis, vraiment, Sylvaine ne mettait pas
assez de liant dans l’ordinaire de la vie, et pour le moment elle était
plutôt encombrante, car l’état précaire du colonel faisait envisager à
sa femme un renouveau délicieux...
Mme Hurstmonceaux apprit avec surprise l’arrivée d’Albéric Gardonne à
Londres, mais elle s’en déclara enchantée et se dit qu’au fond un neveu
était une acquisition beaucoup plus amusante qu’une nièce; aussi ses
lettres mirent-elles tout le monde à l’aise.
Les cinq jours qui précédèrent le retour de Mme Hurstmonceaux furent
uniques pour Sylvaine; elle n’avait jamais connu une telle liberté. Elle
se sentait entièrement affranchie des ingérences étrangères, n’imaginant
pas même que, dans l’ombre, elles pussent influer sur sa jeune vie.
Albéric, au comble de la bonne humeur par suite de l’existence en partie
double qu’il menait, s’occupait de sa cousine avec enthousiasme; elle ne
s’apercevait même pas qu’il la questionnait fort peu et ne songeait qu’à
se divertir. Il courait en hansom avec elle, visitait les musées, et de
plus, un après-midi, à l’instigation du colonel Blunt qui les
accompagna, ils allèrent à Richmond. Ils se promenèrent en barque sur la
Tamise: cette heure fut féerique pour Sylvaine; le temps avait cette
moiteur caressante spéciale au climat anglais. Elle goûta la volupté
intense qui se dégageait de la nature épanouie; elle pensa que la vie
était vraiment belle, et elle aurait voulu aller ainsi sur l’eau
éternellement, regardant le visage vivant d’Albéric qui lui souriait,
libre et heureux comme un jeune dieu.
Albéric, tout à son égoïste plaisir, ne se doutait en rien des émotions
profondes qui agitaient l’âme de Sylvaine; il était bien aise de la voir
contente, et c’était tout. Pour elle, la venue soudaine d’Albéric à
Londres, sa gaieté, la tendresse qu’il lui témoignait, parurent à
Sylvaine la révélation d’un monde nouveau dont la vision la troublait
passionnément. Chaque fois qu’ils sortirent seuls ensemble elle éprouva
la sensation de partir pour un inconnu où tout était beau et dont la
pensée faisait battre son cœur. Le jour gris, le ciel bas, qui
l’attristaient auparavant, lui plaisaient: elle se levait le matin avec
une joie de vivre qui ne la quittait plus, libérée comme par
enchantement de toutes ses tristesses. Quant à Albéric, sa crise de
sentimentalité familiale n’avait pas duré vingt-quatre heures; pour
satisfaire Sylvaine, il continuait à l’entretenir de ses sages
résolutions pour l’avenir, à vrai dire absolument inconscient qu’elle
s’y associât. Ses idées étaient tellement ailleurs--car il en était à se
demander laquelle, de la belle Mme Duran à qui il avait été présenté par
le colonel Blunt, ou de Peg Lory du «Pavillon» dont il avait fait la
connaissance par le même intermédiaire--lui plaisait le plus. Le colonel
Blunt n’avait pas été long à découvrir qu’il n’avait aucune rivalité à
craindre du jeune cousin, et s’évertuait par mille amabilités à s’en
faire un allié. Albéric, qui ne s’était jamais trouvé à pareille fête,
et ne soupçonnait même pas une arrière-pensée chez son hôte, le louait
sans répit, le proclamant l’homme le plus charmant, le plus amusant
qu’il eût jamais rencontré, et il recommandait à Sylvaine de lui
témoigner de la reconnaissance. Sylvaine, témoin de l’épanouissement
d’Albéric, et persuadée qu’elle était à Londres son seul intérêt,
faisait un excellent accueil au colonel.
Mme Hurstmonceaux, quand elle arriva enfin, fut débordante d’amabilité;
Albéric, en habit et cravate blanche, lui parut un des plus jolis hommes
qu’elle eût jamais vus. Il appuya avec conviction ses lèvres gloutonnes
sur la main grassouillette de sa «belle tante» qui se sentit subjuguée.
Se rendant compte de l’impression qu’il avait produite, Albéric
entreprit la conquête de Mme Hurstmonceaux, et pendant tout le repas ne
parla qu’à elle, laissant Sylvaine à Percy Rakewood, qui complétait le
quatuor.
Le climat de Londres était une cause de désespoir continuel pour
Rakewood qui, délicat et frileux, accoutumé aux pays de soleil, ne
cessait de s’y enrhumer; il venait de passer une huitaine de jours à la
chambre, et, encore emmitouflé, ne s’était risqué dehors que pour le
plaisir de rencontrer Sylvaine, et parce qu’il savait que chez Mme
Hurstmonceaux on fermait les fenêtres. Pendant qu’Albéric causait
brillamment, provoquant par ses folies les éclats de rire de Mme
Hurstmonceaux, Rakewood faisait dire son contentement à Sylvaine, et en
même temps l’observait avec une certaine inquiétude. Elle avait bonne
mine, mais quelque chose avait évidemment passé sur ce jeune visage
grave et charmant; une lueur nouvelle brillait dans ses yeux, et, malgré
les efforts qu’elle s’imposait pour se dominer, une sorte de vibration
s’entendait dans la voix de Sylvaine quand elle avait, en termes émus,
fait le récit de l’arrivée inopinée d’Albéric et celui de leurs courses
à travers Londres.
--Tout seuls? avait interrogé Rakewood.
--Oui, tout seuls... naturellement...
Il secoua la tête et mit un doigt sur ses lèvres.
--Pas raisonnable du tout, ma chère petite amie.
--Mais le colonel Cecil Blunt, mon oncle m’ont engagée à sortir avec
Albéric.
--Ni l’un ni l’autre n’ont réfléchi. Et comment le colonel Blunt a-t-il
eu l’occasion de vous donner son avis?
--Parce qu’Albéric demeure chez le colonel.
Et elle raconta l’incident de l’arrivée.
--Très aimable de la part du colonel Cecil, et très agréable pour votre
cousin. Reste-t-il encore quelque temps?
Sylvaine rougit.
--Oui, j’espère encore un peu.
--Et quand partez-vous pour Reigate? Le pauvre Hurstmonceaux a bien
besoin de changement d’air.
Depuis l’arrivée d’Albéric, Sylvaine ne songeait plus à ce projet, qui
était la mise à exécution du plan dont Mme Gascoyne avait eu l’idée.
Sylvaine et son oncle devaient aller passer deux mois seuls aux environs
de Londres, pendant que Mme Hurstmonceaux ferait sa cure annuelle à
Marienbad et en Suisse. Mme Hurstmonceaux, pressentie par Rakewood,
n’avait vu aucun inconvénient à cet arrangement, au contraire; elle
avait vraiment besoin d’un peu de détente. Rakewood s’était chargé de
trouver la maison, de veiller au transport du malade, et la perspective
de ce repos champêtre, libre de toute contrainte, avait beaucoup plu en
principe à Sylvaine; voici que maintenant elle l’envisageait avec une
affreuse tristesse. Rakewood le devina, chagriné pour elle, car rien à
son jugement, dans l’attitude d’Albéric, ne révélait un amoureux; cette
visite ne ferait donc qu’aggraver la mélancolie de la situation de
Sylvaine. Il soupira, se demandant comment y porter remède.
Une fois en haut, seule avec Sylvaine, Mme Hurstmonceaux laissa déborder
son enthousiasme.
--Quel charmant garçon! Voilà comme j’aime les jeunes gens, moi;
naturel, simple. Pourquoi, ma beauté, ne m’aviez-vous pas dit combien
votre cousin est charmant?
Sylvaine aurait pu répondre qu’on ne lui avait jamais rien demandé, mais
la sympathie de sa tante pour Albéric lui faisait trop de plaisir pour
qu’elle eût envie de la chicaner en quoi que ce soit. Cet engouement
subit parut à Sylvaine être le pendant de la prédilection pour Archie
Elliot, et en conséquence elle s’en réjouit. Sûrement, il n’y avait là
qu’un ridicule dont il ne fallait tirer aucune conclusion, car depuis
qu’on lui avait ouvert les yeux, Sylvaine, hélas, voyait... Des détails
d’abord inaperçus la frappaient, et l’idée de la vieille femme amoureuse
d’un homme qui pouvait être son fils blessait ses plus intimes
susceptibilités.
Soudain ses craintes se sentirent allégées, et elle vit avec une
véritable satisfaction Mme Hurstmonceaux reprendre l’entretien avec
Albéric et le mener avec impétuosité, prodiguant au jeune homme les
compliments les plus vifs, auxquels Albéric semblait prendre un certain
plaisir. Sylvaine aussi eut sa part de la bonne humeur de Mme
Hurstmonceaux qui se déclara heureuse, tout à fait heureuse d’avoir ces
chers enfants près d’elle, et fit les plus aimables projets pour rendre
agréable le séjour de son neveu. Mais déjà pour Sylvaine, l’atmosphère
n’était plus la même; le calme enchanteur des derniers jours était
évanoui. Quand Albéric lui donna le bonsoir, elle eut le sentiment d’un
adieu, et les plaisanteries de Mme Hurstmonceaux sur la discrétion qu’il
convient d’observer vis-à-vis des jeunes gens lui furent odieuses.