Et la voix de Sylvaine fut triste en disant cela: «Oh! non.»

--Très bien... Allez, darling, allez, soyez heureuse,

Et le visage atone s’éclaira.

Nurse Rice était à son poste. Sylvaine retourna vers Albéric.

--Je te croyais fondue. Je vois qu’on a licencié mon palanquin.

--Oui, le valet de chambre de l’oncle Robert t’installera dans un

lodging tout près d’ici... Montons, veux-tu? nous serons mieux, et puis

il faut leur laisser mettre le couvert. Tu restes?

--Je le crois.

Ils montèrent en riant, à la surprise des sérieux footmen.

Sylvaine introduisit Albéric dans le salon où Mme Hurstmonceaux se

tenait habituellement, tout encombré de tables, de fleurs, de

photographies, de porcelaines rares, de livres. Sylvaine y avait une

petite installation qui à l’occasion lui servait de refuge et de

contenance; sur un guéridon était posée sa corbeille à ouvrage.

--C’est joliment chouette ici, déclara Albéric. Maman Delaroute ne nous

avait pas trompés. Il paraît que la tante est encore bien plus épatante.

Le visage de Sylvaine se fit grave.

--Oui; malheureusement, elle est un peu extraordinaire.

--Tu n’as pas l’air charmé. Dame, on savait qu’elle n’est pas fille de

roi, mais elle a le fort sac, et c’est ce qui vous donne un chic!

--Parlons de toi, Albéric; raconte-moi comment tu as eu l’idée de venir

à Londres. Pourquoi ne m’as-tu pas avertie?

--Vois-tu, cousinette, j’ai été embêté; je n’ai pas besoin de

t’expliquer pourquoi, et j’ai senti que rien ne me rendrait ma gaieté

comme de te voir. Ne pouvant aller à Auteuil, je suis venu ici. Tiens,

je veux te faire danser un peu pour te dégourdir.

Sans écouter les protestations de Sylvaine, Albéric la força de se

lever, et à travers le dédale de tables et de fauteuils ébaucha un galop

échevelé.

--Colonel Blunt.

La porte s’ouvrait, et l’annonce du visiteur tomba sur les jeunes gens

stupéfaits; ils s’arrêtèrent court. Sur le seuil, l’air amusé, monocle

serti dans l’œil gauche, le colonel Blunt les regardait. Sylvaine

s’avança toute confuse.

--Je vous dérange, miss Charmoy, mais je suis ravi de vous voir vous

animant un peu.

--Mon cousin Albéric Gardonne, colonel Blunt; permettez-moi de vous le

présenter, dit Sylvaine hâtivement.

--Charmé de vous voir à Londres, monsieur. Depuis quand êtes-vous

arrivé? Je ne crois pas que Mlle Charmoy vous attendait.

--Non, mon colonel, on ne m’attendait pas: j’ai surpris ma cousine.

--Ah! vous êtes tombé dans un mauvais moment. Mme Hurstmonceaux est

absente, Hurstmonceaux est malade; puis-je, à leur défaut, vous être

utile, en qualité d’ami de la famille? Ce me serait un vrai plaisir.

--Mon colonel, vous êtes trop aimable.

--Où le loge-t-on, miss Charmoy, demanda d’un ton cordial le colonel

Blunt à Sylvaine. Ici?

--Non; Forster doit trouver un lodging pour mon cousin.

--S’il en est ainsi, monsieur, permettez-moi de vous offrir de descendre

chez moi; rien ne pourra m’être plus agréable. J’ai une maison beaucoup

trop grande pour un célibataire. Je demeure très près d’ici; ainsi vous

aurez toute facilité pour voir vos parents, et vous me feriez une faveur

en acceptant: mon ancienne intimité avec votre oncle m’autorise à une

pareille familiarité.

--Ma foi, mon colonel, votre offre me tente tout à fait--dit Albéric

avec beaucoup de naturel. Seulement... vraiment... je ne sais pas si je

dois...

--N’est-ce pas, miss Charmoy? Il doit: décidez-le.

--Puisque le colonel Blunt est si bon, tu seras bien mieux que tout

seul.

--Merci, miss Charmoy, dit le colonel évidemment enchanté. Voici une

question réglée. Maintenant il faut que je vous explique pourquoi j’ai

pris ce matin la liberté de venir vous déranger. Je vous apportais des

cartes pour la Private View de l’exposition des chiens à Regent’s Park.

J’ai pensé qu’avec miss Caulfield cela vous amuserait d’y aller.

--Certes, dit Sylvaine un peu timidement; vous êtes bien aimable.

Il était de fait que le colonel Blunt, sans se mettre le moins du monde

en avant, paraissait extrêmement désireux d’être agréable à Sylvaine; il

lui témoignait en toute occasion le plus grand respect, se mettant en

frais de conversation pour elle, cherchant tous les sujets qui pouvaient

l’intéresser. On le voyait depuis quelque temps continuellement chez Mme

Hurstmonceaux; là, avec Rakewood, il s’asseyait dans un coin, attentif,

sans le montrer, aux moindres mouvements de Sylvaine. C’est qu’une idée

nouvelle avait germé dans la cervelle du vieux viveur: sa femme, la

belle Mme Cecil Blunt, était arrivée au dernier degré d’une maladie

interne; il la savait condamnée à brève échéance et pensait à se

remarier, à faire souche, à relever son nom, à retrouver dans le monde

la situation à laquelle sa fortune et sa naissance lui donnaient le

droit d’aspirer. La séduction virginale de Sylvaine avait opéré sur ses

sens blasés; sans un effort, sans ouvrir la bouche, sans songer à lui

plaire, elle le subjuguait, et cet homme, qui avait toujours à tout prix

satisfait ses caprices, tremblait de crainte et de désir à l’idée

d’épouser Sylvaine. Il comprenait que bientôt elle serait lasse de sa

position chez Mme Hurstmonceaux et pressentait le jour où, dans son

isolement, l’offre d’un asile honorable, celle d’un dévouement à toute

épreuve, seraient peut-être acceptables. Il fallait d’abord l’habituer à

lui, gagner insensiblement sa confiance; il s’y appliquait avec

persévérance et non sans un certain succès. Avec son coup d’œil rapide,

au courant, comme il l’était, des circonstances familiales de Sylvaine,

il jugea immédiatement qu’Albéric pourrait lui devenir un appui

important, car il n’imagina pas une seconde qu’il y eût entre les deux

cousins autre chose qu’une paisible affection; l’illumination du visage

de Sylvaine s’expliquait suffisamment par la joie de retrouver son plus

proche parent, et le colonel comprit qu’en se rendant utile à Albéric il

acquerrait des droits à la reconnaissance de Sylvaine et en même temps

le plus naturel prétexte pour la voir. Déjà, en ces quelques minutes,

touchée de la cordialité du colonel Blunt, elle avait abdiqué quelque

chose de sa réserve habituelle; elle le regarda plus franchement, le son

de sa voix se fit autre, et dans cet abandon inaccoutumé elle parut

vraiment exquise à son vieil adorateur; il pensa qu’aucun sacrifice ne

serait trop grand pour acquérir un pareil joyau. Avec un air paternel il

se tourna vers Albéric:

--Eh bien, monsieur Gardonne, nous allons nous occuper de faire

transporter votre bagage chez moi... Voulez-vous venir tout de suite

prendre possession de votre chambre?... Et vous, miss Charmoy, qu’est-ce

que vous dites du Private à Regent’s Park? Désirez-vous que je fasse

prévenir miss Caulfield de votre part, ou bien la société de votre

cousin vous suffira-t-elle?

--J’aime mieux aller avec mon cousin, dit doucement Sylvaine.

Et s’enhardissant d’une façon presque inouïe pour elle:

--Si vous voulez rester au lunch avec nous, colonel Blunt, on servira

dans un quart d’heure.

Le colonel avait ce repas en horreur, déjeunant tard; mais il se garda

bien de le laisser paraître, accepta, et remercia avec la plus vive

satisfaction.

--Et ensuite j’emmène mon jeune ami, et je vous le renvoie pour sortir

avec vous.

Jamais, depuis sa venue à Londres, ni surtout depuis la mort de sa

grand’mère, Sylvaine ne s’était sentie si gaie; la présence d’Albéric la

rassurait; elle reprenait contact avec le passé, et le sentiment

douloureux d’être une épave solitaire s’évanouissait entièrement.

Le colonel Blunt ne la gêna en aucune façon. Il avait été dire deux mots

à Hurstmonceaux, qui se montra tellement enchanté de l’arrangement

proposé que la chose parut bientôt la plus naturelle du monde. Albéric

bavarda avec sa belle faconde; son intimité avec le colonel Blunt

marchait à pas de géant, et, entre Portman-Square et l’arrivée à la

porte du colonel, il avait fait sa confession entière; l’histoire de

Rolande et celle de Sémiramis avaient semblé vivement intéresser le

colonel Blunt: Albéric s’était promptement aperçu que son hôte ne

tournerait pas au mentor, et, ses sages résolutions déjà à moitié

évanouies, il se proposait de nouvelles conquêtes et de nouveaux succès.

Isolée · 第 23 / 49 题