IV

Il y avait eu une discussion dans la famille pour décider à qui il

incomberait de conduire Sylvaine à Londres. M. Gardonne d’abord n’avait

pas hésité à dire que ce serait lui-même; mais la sage Sophie lui avait

insinué qu’il y aurait dans cette démarche quelque chose d’indiscret,

comme un désir de se mettre en avant. Certes, si elle ne l’eût pas jugé

ainsi, elle aurait en personne accompagné sa nièce; mais dans la

situation particulièrement délicate où les mettait cette adoption, qui,

au fond, lésait leur fils, elle jugeait que la plus grande réserve leur

était commandée à l’égard de M. et Mme Hurstmonceaux. Une étrangère

était donc préférablement indiquée pour cette mission de remettre

Sylvaine à sa nouvelle famille; Mme Gardonne estima que Mme Delaroute la

remplirait admirablement et ménagerait en outre beaucoup plus la

sensibilité de Sylvaine, qu’il convenait d’épargner. Ni M. Gardonne ni

Albéric n’eurent rien de valable à objecter et, le concours de Mme

Delaroute ayant été promis, il ne resta plus qu’à vaquer aux préparatifs

du départ.

Mme Delaroute, pour laquelle en ses jours de gaieté Albéric professait

une passion désordonnée, était de ces créatures qui réconcilient avec

l’humanité et font comprendre qu’entre le bien et le mal s’établit

l’équilibre qui empêche la société de chavirer. Sans prétention à aucune

vertu éclatante, Mme Delaroute, depuis l’âge de vingt-sept ans, luttait

seule avec un courage indomptable pour conquérir sa vie et celle de son

fils. Restée veuve sans autre patrimoine que des dettes, elle avait

travaillé sans trêve ni répit, se trouvant la plus heureuse personne du

monde si les leçons ne lui manquaient pas. Gaie au milieu de ses soucis,

sans envie ni fiel, elle s’était fait aimer partout, et, quand ses

élèves s’absentaient, elles s’évertuaient à lui laisser des besognes

quelconques afin de la dédommager un peu. Mme Delaroute faisait les

visites de charité de l’une; elle terminait les ouvrages de l’autre,

ayant à peine le temps de souffler, et pourtant s’intéressait à tout,

lisant passionnément son journal à un sou, seule débauche qu’elle se

permît; et de cette façon elle avait passé vingt ans. Puis, à son tour,

André avait assumé le fardeau et, content de son petit emploi,

nourrissait l’idée de se marier un jour. Comme sa vaillante mère ne

voulait pas être une entrave à ce juste désir, elle prétextait un besoin

d’activité pour continuer ses leçons, qu’elle était bien résolue de

mener aussi longtemps que ses forces le lui permettraient. Mme de Nohic

avait horreur des éducations en commun et n’aimait pas plus les cours.

Elle trouvait très inutile que sa petite-fille reçût une instruction de

pédante: de bons livres, une direction sage, des clartés générales, lui

semblaient entièrement suffisants, et Mme Delaroute, qui manquait de

tous les brevets modernes, lui parut on ne peut plus apte à remplir son

programme. Trois fois par semaine, pendant cinq ans, elle était venue

régulièrement chez Mme de Nohic, s’occupant de Sylvaine, dont elle était

demeurée l’amie très appréciée, car la jeune fille n’avait qu’une seule

intimité de son âge avec une ancienne compagne de couvent chez qui, de

temps en temps, Mme de Nohic l’envoyait sous la garde de Mme Delaroute.

Sylvaine s’était habituée à vivre avec des gens plus âgés qu’elle et

n’en souffrait pas. Mme Delaroute, invariablement de bonne humeur (de

quoi avait-elle à se plaindre puisque André prospérait?), était

d’excellente compagnie, et, comme sa seule prétention consistait à

mettre du plomb dans les jeunes têtes, elle s’y était particulièrement

appliquée pour Sylvaine. Après la perte que Sylvaine avait faite de sa

grand’mère, Mme Delaroute s’était multipliée, et si Mme Gardonne,

jalouse de son rôle, ne s’y fût opposée, elle eût donné tous ses moments

de liberté à la jeune fille.

«Heureusement, Sylvaine est raisonnable», se disait l’excellente femme,

et elle se félicitait d’avoir contribué à la rendre telle.

Ce fut une délivrance pour Sylvaine quand tous les détails de son voyage

furent arrêtés; elle avait maintenant hâte de partir, tant elle trouvait

intolérable le chagrin que la perspective lui en faisait éprouver. Le

soir était le moment qu’elle attendait avec impatience; à neuf heures et

demie, son oncle et sa tante la laissaient: ils avaient loué deux

chambres dans une pension de famille du voisinage, l’appartement de Mme

de Nohic étant trop exigu pour les recevoir; ils y arrivaient le matin

et y restaient la journée, du moins Mme Gardonne qui n’en bougeait

qu’avec Sylvaine et s’occupait de l’inventaire avec une précision

méticuleuse, car elle mettait son point d’honneur à ce que rien ne fût

égaré et qu’au moment donné Sylvaine retrouvât la moindre bagatelle.

La veille du départ, la chaîne de la porte enfin mise, et la vieille

Pauline, la figure contractée, entrant dans la chambre pour lui dire

bonsoir comme elle en avait la coutume, Sylvaine crut défaillir: elle

éprouva ce qu’elle avait ressenti lorsqu’elle avait vu fermer le

cercueil de sa grand’mère, une angoisse indicible, un avant-goût du

néant. C’était fini!... fini de vivre dans ces pièces où elle avait

passé de l’enfance à l’adolescence; fini de respirer l’air que sa

grand’mère avait respiré, de retrouver la trace de tous les objets

familiers. Cette réalité d’intérieur, si tangible et si intense, allait

se fondre, disparaître à jamais, comme était disparue la créature

vivante devenue soudain un mythe, quelque chose d’impalpable et

d’insaisissable. Pauline, dans son vrai chagrin, dans sa peine de voir

s’en aller au loin l’enfant qu’elle avait vue grandir, ne trouvait qu’un

mot à dire, le plus juste en somme:

--Ah! que pauvre Madame serait triste!

Sylvaine la regarda, frémit, puis répondit:

--Mais elle ne sait pas, Pauline, elle ne sait pas!

--On n’en est pas sûr. Ah! pauvre Mademoiselle, je serais bien restée

avec vous; il aurait bien mieux valu vous marier que de partir comme ça

dans un pays qu’on ne connaît pas.

--Je vais chez mon oncle, Pauline, vous l’oubliez, le frère de

bonne-maman, dit Sylvaine en se roidissant contre le sentiment

d’abandon. Elle l’aimait; peut-être, au contraire, cela lui ferait-il

plaisir de m’y voir aller.

--Peut-être, dit Pauline, qui n’était pas dans les jours où elle tenait

à son opinion.

Et elle ajouta d’une voix tremblante, prise d’un regain d’affection pour

sa maîtresse disparue:

--Quand on pense qu’on ne fera plus de ces bonnes petites dînettes que

pauvre Madame aimait tant! Elle me disait comme ça: «Pauline, mettez

beaucoup de sucre dans la crème; mon petit-fils l’aime très sucrée...»

Cette évocation parut à la vieille servante la plus cruelle de toutes,

et des larmes courtes et rares, comme celles qui jaillissent péniblement

des yeux fatigués, tombèrent sur ses joues pendant que, sans les

essuyer, elle clignait ses paupières ridées, regardant avec une

expression pitoyable la jeune créature qui partait. Et partir, pour

l’esprit simple de la vieille servante, représentait la somme de ce qui

peut arriver de pire.

Sylvaine, assise au pied de son lit, dans une attitude lasse, était

devenue très pâle, et ses yeux chargés d’une mélancolie profonde

rencontrèrent ceux de l’humble femme, à laquelle, par des attaches

secrètes, elle eut, au même instant, le sentiment d’être unie. Pauline

était la détentrice de tous les chers souvenirs de la vie journalière;

elle seule pouvait partager ce trésor avec l’enfant orpheline, le lui

offrir sans cesse pour y recourir comme à une inépuisable ressource

consolatrice. L’idée de quitter Pauline, idée qui jusqu’alors avait été

pour Sylvaine d’une importance très secondaire, l’oppressa soudain;

sentant que son émotion allait la dominer, et soigneuse de la

dissimuler, elle fit un suprême effort pour dire lentement:

--Il faut que je me repose, Pauline... Je reviendrai...

Obéissante, Pauline se leva pesamment de la chaise où elle s’était

affaissée, fit deux ou trois tours par la chambre, touchant, comme pour

les caresser, les rideaux des fenêtres, la table de toilette, et enfin

la grande malle couverte de son enveloppe bise qui était rangée contre

la porte; puis, d’une voix chevrotante, pendant que l’index de sa main

gauche arrêtait une larme, elle dit:

--Bonsoir, mademoiselle Sylvaine.

--Bonsoir, Pauline.

Quelques mots brefs, et c’est ainsi dans la vie que tout se dénoue.

Adieu! adieu! Et les âmes liées l’une à l’autre se séparent et suivent

la route solitaire et mystérieuse réservée à chaque être humain. Il

suffit parfois de très peu de chose pour modifier d’une façon profonde

les impressions d’un cœur. Sylvaine en voyant Pauline s’éloigner fut

saisie d’une angoisse indéfinie; jusqu’à cette minute, elle n’avait

appréhendé qu’en enfant le fait de la séparation d’avec tout ce qu’elle

connaissait. Son esprit, replié sur le souvenir des tendresses perdues,

occupé de l’effort de cacher sa peine, ne s’était pas appesanti sur la

pensée de l’avenir. Habituée à se soumettre, elle avait accepté la

décision prise sans se demander ce qu’en seraient les conséquences. Tout

ce que ce grand changement recélait d’inquiétant s’offrit tout à coup à

son esprit dans une épouvante subite; elle eut la sensation éperdue

d’être seule sur une barque, voyant fuir devant ses regards la terre

connue et courant sans protection vers des rivages dont elle ignorait

tout. Elle réalisa que _demain_, la nuit même qui suivrait celle qui

commençait, elle dormirait sous un toit étranger, au milieu d’êtres

inconnus. Son grand-oncle, lorsqu’elle en parlait comme d’une personne

éloignée, était une figure familière dans son imprécision, mais, à être

approché de près, redevenait un étranger redoutable. Il passa sur la

jeune âme de Sylvaine cette désolation morne qui naît de notre absolue

impuissance à façonner notre vie; elle discerna confusément que son

avenir allait dépendre non de ses désirs et de ses efforts, mais d’un

ensemble de faits contre lesquels elle ne pouvait rien.

En vérité, pour qui pense, c’est un sujet d’effroi presque terrifiant

que la toute-puissance des forces mises en jeu pour agir sur une seule

destinée, et la répercussion lointaine que d’autres vies ont sur celles

que souvent même elles ignorent. Si enchevêtrée et étroite est la

solidarité humaine, si serrée et si solide la trame qui relie les

existences, que nul ne peut se vanter de vivre sa vie indépendante. A

l’heure où la moindre déviation dans la route suivie suffit pour

transformer totalement l’orientation des années futures, où chaque

minime action revêt un caractère presque auguste par les résultats qui

en peuvent découler, les êtres humains, et les femmes en particulier,

dépendent généralement de l’ambiance qui les fait vivre, et même une

ferme volonté de s’en défendre n’en peut atténuer le pouvoir occulte qui

prend ses racines dans les sources de la vie.

Pour Sylvaine orpheline, et affranchie en apparence de toute influence

prépondérante et directe, sa jeune existence portait déjà comme un

fardeau invisible le poids de toutes les vies dont elle avait approché.

Ses deux mères d’abord, qui différemment avaient pétri son âme, et dont

la domination était beaucoup plus forte depuis qu’elles avaient cessé de

vivre: Mme de Nohic avait certes influencé sa petite-fille de son

vivant; mais morte, elle s’en emparait tout à fait. Cette fierté, que sa

grand’mère lui avait toujours vantée comme le bouclier de la femme,

Sylvaine, pendant ses méditations tristes, prenait la résolution de ne

jamais s’en départir. Personne ne verrait combien elle se sentait

abandonnée. Si elle consentait à aller vers l’inconnu, c’est parce

qu’elle pensait retrouver en son oncle quelque chose de celle qui était

partie et à qui elle voulait complaire. L’oncle et la tante Gardonne,

qui remplissaient si mal leur mission envers Sylvaine, avaient, eux

aussi, par leur conduite, une part énorme d’influence sur les

contingences à venir; de la faiblesse de l’un, de l’âme basse et jalouse

de l’autre, Sylvaine, dans sa candeur innocente, ressentirait les

effets. Et plus loin encore, il fallait que le contre-coup de la

carrière aventureuse d’une femme de basse extraction devînt un facteur

puissant dans la destinée d’une créature née en pays étranger, et

désormais et pour toujours reliée à cette autre destinée de femme dont

il semblait que tout la séparât.

Sylvaine, pensive et triste, à la lueur affaiblie de sa petite lampe

voilée, ne pouvait, dans son ignorance, se dire ces choses, mais

néanmoins leur ensemble obscur l’oppressait; pour la première fois de sa

vie elle essayait de dégager sa personnalité des faits, de se rendre

compte de ce qu’était une personnalité; elle s’interrogeait elle-même,

cherchant à démêler les sentiments de son propre cœur, impuissante à le

faire, craintive elle ne savait distinctement de quoi. L’image de son

cousin Albéric se présenta très précise avec une vague douceur dont elle

fut étonnée; il avait été chagrin, ce soir-là, à table, plus ému qu’il

ne l’avait lui-même pensé à l’idée de voir disparaître sa petite

compagne de jeunesse et observant Sylvaine avec une curiosité nouvelle.

Le repas, déjà assombri par le malaise de tous, l’avait été encore

davantage par l’humeur peu dissimulée du jeune homme: il avait été

presque jusqu’à rudoyer son père; répondant aux phrases sucrées de Mme

Gardonne avec une ironie qui frisait l’insolence. Au moment de quitter

Sylvaine, il lui avait dit, regardant en même temps son père et sa

belle-mère:

--Oh! Sylvaine, si tu étais ma sœur, je prendrais soin de toi comme

d’une colombe.

Et ce fut ces paroles dans l’oreille qu’à la fin, accablée à ne pouvoir

plus penser, Sylvaine s’endormit pour la dernière fois sous le toit où

elle avait été si bien gardée, où le mal de la vie ne pouvait

l’approcher.

V

Dans la lumière apaisée mais transparente du soir, Douvres s’offrit aux

regards anxieux de Sylvaine. Il y a, dans l’aspect de cette première

ville anglaise, un ordre, une élégance discrète, une surface de

bien-être extrêmement séduisants. Le sentiment initial d’étrangeté n’eut

donc rien de douloureux. Mme Delaroute, ravie de voir du pays et

voyageant pour la première fois de sa vie, commença à s’extasier sur le

charme de la campagne qu’elles traversaient. Le train filait entre des

prairies aux nuances variées; quelques-unes étaient tapissées de fleurs

jaunes au point de paraître des champs d’or; sur les talus se massaient

les genêts en fleurs; dans les haies s’épanouissaient des grappes

d’aubépine et de lilas; partout éclataient des taches brillantes de

couleur se détachant sur le fond de verdure dont la tonalité s’étageait

d’un bleu vert à une nuance purement émeraude. De loin en loin on

découvrait de petites habitations chaudes à l’œil, avec des toits

sombres et des tourelles de brique en forme de meule. Dans les prairies

paissaient les troupeaux blancs, brebis lourdes de toison et agnelets

couleur de lait, légers et bondissants; et dans cette lumière spéciale,

quoique le ciel fût uniformément gris avec des nuages plus clairs,

quelques-uns paraissaient d’une teinte rosée; des vaches rouges à

longues cornes se mouvaient, pesantes; puis, près des habitations, des

groupes de poules brunes picoraient autour d’une maisonnette ambulante à

leur usage.

A cette évocation de vie rurale presque idéale, sans aucune laideur,

sans même aucune trace de labeur, la terre fleurie et les animaux

paisibles, Sylvaine fut ramenée à d’anciens entretiens avec sa

grand’mère, lorsque celle-ci lui décrivait la «Country House» où elle

avait été élevée. De temps en temps, elle croyait presque en reconnaître

l’original lorsque se découvrait quelque jolie maison à colonnades

blanches, enserrée d’arbres touffus et de grandes pelouses humides.

C’était tout un monde familier par la lecture et la parole qui s’offrait

à Sylvaine; elle le trouvait à la fois riant et triste, et elle regarda

avec curiosité deux jeunes femmes suivies d’un chien qui, à cette heure

du soir, traversaient un champ d’où montait une légère buée. C’était

comme un rêve qui soudain aurait vécu; elle fut curieuse de leurs vies

et se demanda si jamais un jour elle se mouvrait à l’aise dans ce cadre.

Mme Delaroute, avec une parfaite bonne humeur, parlait et n’attendait

pas de réponse; cependant, quand, à plusieurs reprises, elle eut dit de

sa voix haute qui faisait lever les yeux à ses compagnons de voyage

échangeant leurs réflexions dans un soupir murmuré: «Ce pays est

vraiment joli par ici», Sylvaine, comme réveillée d’un songe, répondit:

--Ma grand’mère me l’avait dit souvent.

--Eh bien, je ne m’en doutais pas, observa naïvement Mme Delaroute; ces

maisons que nous avons passées sont charmantes.

Puis, au bout d’un moment, elle s’écria:

--Mais, tenez, voici Londres!...

Ce fut, après cette course à travers la campagne épanouie, une surprise

étrange que de voir surgir les premiers faubourgs à maisons basses, aux

rues alignées et navrantes dans leur médiocrité... Le monstre fumant et

grouillant peu à peu apparaissait, et Mme Delaroute, curieuse et

étonnée, le contemplait.

La nuit arrivait tout à fait quand le train traversa la Tamise; elles

purent un moment, comme à vol d’oiseau, plonger sur la grande Cité, dont

les artères sillonnées se découvraient, dont la masse imposante et

compacte se détachait au-dessus du fleuve. Les lumières couraient avec

une rapidité vertigineuse; un murmure sourd, quelque chose d’intense

montait de la fourmilière humaine que surplombaient des nuages lourds de

fumée; une odeur étrange flottait dans l’air.

L’entrée du train dans la gare de Charing Cross retentit formidable sous

la coupole vitrée et, dans une extraordinaire confusion apparente, de

voitures paraissant sortir de terre, de bagages déchargés, de facteurs

se bousculant, Mme Delaroute et Sylvaine, un peu effarées, se trouvèrent

sur le quai encombré. A travers la cohue, rapidement, en mouvements

secs, un petit homme net, propre, imberbe, vêtu d’un pantalon clair et

d’un chapeau melon, qui avait guetté la descente des voyageurs, se

précipita vers elles, se découvrit et d’une voix un peu hésitante

demanda, en présentant une lettre à Sylvaine:

--Miss Charmoy?

--Oui.

Tremblante, Sylvaine prit l’enveloppe d’épais papier et l’ouvrit.

Quelques lignes de sa tante lui apprenaient que, dînant en ville ce

soir-là, elle ne pouvait venir à sa rencontre, mais lui souhaitait la

bienvenue et la confiait à Forster, le valet de chambre du colonel, qui

les piloterait: on n’avait qu’à s’en remettre à lui. Mme Delaroute,

ayant reçu communication du contenu du billet, s’en déclara un peu

étonnée; mais néanmoins, avec d’abondantes recommandations données dans

un français imperturbable, remit les pièces dont elle était détentrice.

Cela fait, Sylvaine lui dit:

--Nous n’avons plus qu’à nous en aller; il paraît que la voiture nous

attend.

--C’est bon, allons.

Mme Delaroute se sentait ahurie de s’être vu enlever son sac, et les

gestes brefs du correct M. Forster l’étonnaient. Rapidement il fit signe

à un coupé de maître, qui se détacha du fouillis inextricable des

véhicules et s’approcha du quai. A voix basse, Sylvaine fut priée par

son guide d’y monter; Mme Delaroute l’y suivit et avec fracas la voiture

s’ébranla, ralentit un peu devant le policeman qui pointait, et à un mot

égal plongea dans le cœur de la ville. Ce fut d’abord la traversée de

Leicester-Square avec ses music-halls illuminés d’une façon criarde, ce

qui donna immédiatement et pour toujours à Mme Delaroute l’idée qu’à

Londres il n’y avait que des théâtres et que la foule grouillait

habituellement au dehors, noire et pressée. Après la flambée des

devantures des salles de spectacles, ce fut la course à travers Regent’s

Street, aux maisons basses, sans noblesse, toutes les boutiques déjà

closes et une grande tristesse flottant dans l’atmosphère. Puis enfin

l’arrivée dans le square, vaste, silencieux, entouré de toutes ses

habitations énigmatiques, aux fenêtres muettes. La voiture stoppa, le

cœur de Sylvaine battit et elle n’eut que la force de dire: «Mon Dieu!»

La porte de la maison s’était ouverte comme par enchantement, découvrant

un hall brillamment éclairé, et d’un pas rapide un valet de pied

magnifique descendait les marches de pierre, s’approchait du coupé et en

ouvrait dignement la porte. Sylvaine et Mme Delaroute descendirent

silencieuses, obéissant au geste qui les guidait, et se trouvèrent tout

à coup dans ce hall, entourées de trois visages graves et impassibles,

pendant qu’un quatrième personnage, venu du fond, s’avançait vers elles,

saluait majestueusement, les requérait de consentir à monter l’escalier

où il les précéda lentement et avec une eurythmie silencieuse les

introduisait dans un salon où Sylvaine, troublée, ne distingua rien

d’abord; puis se trouva soudain enveloppée dans les bras d’une petite

femme courte et grosse, ruisselante de satin, étincelante de diamants,

aux cheveux lavés au henné, au visage peint avec surcharge, et qui lui

disait d’une voix cordiale:

--Darling, nous sommes enchantés de vous voir. Voici votre oncle.

Un maigre vieillard, extraordinairement net, aux cheveux rares, s’avança

et tendit sa main à Sylvaine; un œil pâle s’éclaira un peu, et une voix

qui frappa aussitôt la jeune fille par sa curieuse ressemblance avec

celle de sa grand’mère répéta timidement:

--Nous sommes enchantés de vous voir.

* * * * *

Sylvaine s’attendait à ce que son oncle l’embrassât; il ne parut pas y

songer, mais très poliment souhaita la bienvenue à Mme Delaroute que Mme

Hurstmonceaux, en même temps, accablait de politesses. Puis, avec

impétuosité, revenant à Sylvaine, elle dit rapidement:

--Dear, nous dînons en ville, et nous sommes déjà terriblement en

retard; vous nous excuserez. Mon cher colonel, voulez-vous sonner?

Darling, je vais vous confier à Drury, ma femme de chambre; elle verra à

ce que vous soyez très confortable. Dînez bien surtout. A demain. Venez,

colonel, venez.

Et la personne du nom de Drury ayant fait son apparition discrète

pendant ce discours, Mme Hurstmonceaux avait été enveloppée d’un superbe

manteau de velours blanc, et tout en descendant l’escalier criait encore

à Sylvaine: «Surtout, mettez-vous bien confortable!»

--Si ces dames veulent monter dans leurs chambres un moment avant le

dîner? suggéra respectueusement Drury.

--Certainement.

Deux étages encore à gravir de l’escalier à tapis épais, aux murs

encombrés d’estampes et de tableaux; puis Drury, à la fois déférente et

rassurante, ouvrit une porte, toucha un bouton, et à la lumière

électrique Sylvaine vit la pièce qui était désormais sa chambre. D’une

allure rapide, Drury en fit l’inventaire au bénéfice de Sylvaine, lui

montra la petite salle de bains attenante, la toilette bien garnie et

toute prête; puis s’inclina, indiquant les sonnettes, et celle qui

devait annoncer que ces dames descendaient dîner. Elle conduisit ensuite

Mme Delaroute à la chambre qui l’attendait et, en matière de conclusion

demanda:

--Est-ce que je commanderai le dîner dans une demi-heure?

--Une demi-heure, parfaitement.

Et elles se trouvèrent seules. Mme Delaroute s’était assise; elle fit la

moue et dit:

--C’est joliment grandiose ici, ma petite.

Sylvaine acquiesça silencieusement. Ses impressions demeuraient

superficielles; il ne lui paraissait pas possible d’être arrivée, et

elle regardait autour d’elle presque sans curiosité, angoissée sans

définir pourquoi.

--Eh bien, ma petite, continua Mme Delaroute, dépêchons-nous de nous

laver les mains pour descendre dîner... C’est bien en face ma chambre?

Que je ne m’égare pas, mon Dieu!... Allons, je suis à vous dans cinq

minutes.

Un peu plus tard, comme elles étaient à table dans l’immense salle à

manger, entourées et servies par trois hommes, Mme Delaroute, comme

opprimée par l’ambiance cérémonieuse, dit tout à coup à Sylvaine:

--Vrai, à me voir ici, je ne puis pas croire que ce matin j’ai bu mon

café sur le petit buffet de ma cuisine...

Isolée · 第 8 / 49 题