Dans les derniers temps de sa vie, quoique sans aucun pressentiment que
la fin fût si proche, Mme de Nohic s’était reportée avec une
complaisance particulière aux souvenirs de son enfance et de sa
jeunesse. Ils lui revenaient sans être appelés. D’abord, elle s’en était
nourrie en silence, accueillant ces hôtes d’autrefois avec une réserve
émue; puis, peu à peu, par la force des choses, elle était arrivée à en
parler à Sylvaine. Le pays où elle était née, où elle avait été élevée,
paraissait tout proche maintenant à la vieille femme, et la mémoire des
jours heureux lui montait au cœur. L’avenir étant sans lueur, par une
miséricorde infinie Dieu permet que la clarté des matins vienne éclairer
la fin de la route, et qu’au lieu de se pencher inquiète sur l’abîme
l’âme retourne en arrière et retrouve vivantes encore les joies
évanouies. Dans cette mémoire renouvelée de ceux qu’elle avait aimés la
figure de son frère unique et aîné surgissait au premier plan. Les
longues séparations--il avait passé presque toute sa vie aux
Indes--avaient rendu rares et intermittentes leurs relations, et depuis
plusieurs années, à la suite du mariage du colonel Hurstmonceaux, elles
avaient cessé. Sans en rien dire, Mme de Nohic avait écrit plusieurs
fois à son frère, évoquant des dates mystérieuses pour tout autre que
pour eux, des souvenirs dont ils étaient seuls détenteurs. Le colonel
Hurstmonceaux, tout affaibli qu’il fût par une existence de fatigues et
d’excès de tout genre, avait senti tressaillir en lui une corde qu’il
croyait brisée. L’image de sa jolie petite sœur Mary s’était faite très
précise, l’attendrissant profondément, et, arraché à son indifférence
égoïste, il avait éprouvé une véritable joie à renouer avec sa sœur. Mme
de Nohic, de son côté, avait été vivement touchée par le renouveau de
cette tendresse qui lui rendait son passé d’enfant et qui en même temps
semblait devoir s’étendre à Sylvaine. Le colonel s’était empressé de
transmettre à sa sœur l’expression des intentions affectueuses de Mme
Hurstmonceaux à l’égard de leur nièce, et en conséquence Mme de Nohic
sentait diminuer ses anciennes répugnances; elle jugeait avec plus
d’indulgence le mariage de son frère. Ce mariage était une mésalliance
dont Mme de Nohic s’était tenue cruellement offensée. Le colonel
Hurstmonceaux, dont la carrière avait été des plus accidentées, ruiné et
réduit aux expédients pour soutenir son rang dans le monde, s’en allant
comme ultime ressource à Monte-Carlo, avait fait, à bord du paquebot qui
le menait à Calais, la rencontre de Mme Green, veuve vulgaire et
opulente d’un riche marchand de vins anglais de Malaga; il courait même
des versions alarmantes sur l’état social de Mme Green avant son mariage
avec le défunt négociant. Mais enfin elle était indubitablement
millionnaire; et que ses millions fussent dus à des spéculations
heureuses ou à toute autre cause, peu importait en somme au public.
Mme Green en venant s’établir en Angleterre avait eu l’intention bien
arrêtée de s’y remarier; mais vu ses aspirations aristocratiques
l’entreprise n’avait pas été aussi facile qu’elle se l’était imaginé.
Mis en présence par le hasard, le colonel Hurstmonceaux et elle jugèrent
rapidement des avantages mutuels qu’ils pouvaient réciproquement se
conférer: leur entente eut des conséquences immédiates. Mme Green devint
Mme Hurstmonceaux et se considéra dès lors en excellente situation
stratégique pour forcer les portes les plus exclusives; elle s’y employa
inlassablement, mais sans grand succès. La famille du colonel consentait
à lui parler encore quand on le rencontrait _seul_, mais se refusait
absolument à accueillir sa femme.
Mme de Nohic eut soin de ne rien révéler à Sylvaine qui pût la mettre en
défiance contre Mme Hurstmonceaux, la dépeignant sans aigreur comme une
bonne femme, quoique très vulgaire; sa belle-sœur lui avait spontanément
écrit avec tant d’abondance et d’effusion, exprimant si clairement ses
intentions d’être, le cas échéant, une bienfaitrice pour Sylvaine, que
Mme de Nohic se serait crue coupable de nuire par ses paroles à cette
possibilité d’avenir excellent, et ses réponses avaient été suffisamment
cordiales pour provoquer l’annonce d’un prochain voyage à Paris qui
devait cimenter cette bonne harmonie: Mme de Nohic mourut avant qu’il
fût effectué. Les intentions de Mme Hurstmonceaux prirent sur-le-champ
une forme concrète: elle proposa chaleureusement au colonel d’adopter
Sylvaine. Lui qui s’ennuyait cruellement depuis son mariage, momifié
dans le bien-être et la sécurité, mais perdu de santé, espéra qu’une
jeune créature animerait la grande maison triste et fut ravi de cette
perspective. Quant à Mme Hurstmonceaux, elle avait tout de suite
envisagé les énormes bénéfices sociaux qui résulteraient pour elle du
chaperonnage d’une jeune nièce de bonne maison; toutes ses démarches
pour se faire inviter auraient dorénavant la meilleure et la plus
plausible raison; et puis, malgré son infériorité morale, Mme
Hurstmonceaux avait bon cœur et était naturellement généreuse. Ce fut
donc très sincèrement qu’elle plaignit l’abandon de Sylvaine et souhaita
la rendre heureuse.
«Cette enfant a une chance prodigieuse», avait déclaré Mme Gardonne à
son mari lorsque arriva la lettre du grand-oncle réclamant la garde de
Sylvaine, car c’était à M. Gardonne qu’il appartenait, en qualité de
tuteur, de décider sur la proposition et il s’était hâté d’aller prendre
conseil de sa femme. Mme Gardonne représentait l’épouse modèle; assez
bien pourvue d’argent, point bête, elle était fausse, envieuse et
méchante sous les apparences les plus doucereuses. La nature n’avait
jamais été envers elle qu’une marâtre, et elle montrait à quarante ans
un visage sans aucun charme avec un teint fâcheusement couperosé, des
dents affreuses et des lèvres toujours écorchées; elle avait pour unique
agrément physique ses cheveux, d’un assez beau bond, qu’elle conservait
abondants, et dont elle tirait une vanité effrénée. Elle ne pouvait
souffrir que son mari regardât seulement une autre femme, et elle avait
été férocement jalouse de la mère de Sylvaine, que son beau-frère, à
vrai dire, admirait beaucoup et pour laquelle au fond du cœur il
entretenait un faible marqué qu’il ne savait pas toujours dissimuler.
Mme Charmoy s’égayait des mines renfrognées de Mme Gardonne, et
quelquefois, de propos délibéré, excitait sa jalousie sans se douter
qu’à ce jeu elle préparait une ennemie à sa fille. Lorsque cette rivale
eut disparu, Mme Gardonne s’était crue libérée de ce côté-là; mais la
tendresse de prédilection que le bon oncle avait toujours portée à
Sylvaine s’était plutôt augmentée et avait pesé comme une croix sur les
étroites épaules de Mme Gardonne, à qui la perspective de voir la jeune
fille venir s’installer en permanence à Escalquens était
particulièrement odieuse. Elle avait néanmoins dissimulé ses vrais
sentiments sous des caresses et d’affectueuses paroles, et lorsque M.
Gardonne s’était naïvement réjoui à l’idée de voir Sylvaine vivre chez
eux, laissant percer son espérance qu’un jour elle pourrait peut-être
devenir véritablement leur fille, Mme Gardonne avait paru abonder dans
le même sens, réservant seulement la nécessité d’être prudents, de bien
observer la nature de Sylvaine et de s’assurer de ses véritables
inclinations; en un mot, de ne rien presser. L’avis de M. Gardonne eût
été, au contraire, de hâter une solution très souhaitable à son point de
vue; mais, enfin, Sophie avait sans doute raison. Il était accoutumé à
l’idée que Sophie devait nécessairement avoir raison; c’était Mme
Gardonne elle-même qui s’était chargée d’inculquer cette vérité à son
mari, devenue pour lui, avec les années et l’habitude, article de foi.
Devant les hésitations de M. Gardonne, mal persuadé du bonheur de sa
nièce quoi qu’on pût lui arguer, ce fut Mme Gardonne qui, à contre-cœur,
déclarait-elle, et uniquement pour faire plaisir à son mari, se chargea
d’amener Sylvaine à l’idée d’aller vivre chez son grand-oncle et
d’accepter les avantages qui lui étaient offerts.
Aux premières ouvertures sur ce sujet, la réponse de Sylvaine avait été
catégorique:
--Jamais! Je ne veux pas.
Et M. Gardonne, qui était présent, quoiqu’il n’eût pas trouvé le courage
de parler lui-même, avait aussitôt répondu:
--Bien entendu, tu feras ce que tu voudras, Sylvaine.
Mme Gardonne leur avait d’abord donné raison à tous deux; puis, avec une
douceur persuasive, s’était mise en devoir d’entamer leur résolution. La
seule vue de Sylvaine, blanche comme un grand lis, avec des cheveux
couleur de jeune blé, des yeux d’un bleu de pervenche, sombre sous les
cils noirs, la rendait éloquente. M. Gardonne contemplait sa nièce avec
une si évidente complaisance, que l’idée de l’avoir constamment entre
eux parut insoutenable à Mme Gardonne. Gravement et tristement elle fit
appel à la tendresse de Sylvaine pour sa défunte grand’mère et lui
prouva que ce serait désobéir à ses désirs que de refuser une protection
si légitime et si juste.
--Car enfin, ma chérie, nous t’aimons certes comme notre véritable
nièce; cependant, tu le sais, les liens du sang n’y sont pas. Tandis que
le propre frère de ta chère grand’mère possède assurément des droits sur
toi qui priment les nôtres. En s’offrant à remplir son devoir de
protection, il sait sans doute déférer aux désirs de ta grand’mère.
C’est l’avis de ton oncle Jules; n’est-ce pas, mon ami?
M. Gardonne, à regret, hocha la tête affirmativement. Mme Gardonne
continua d’une voix encore plus onctueuse:
--Ton grand-oncle, par sa situation de fortune, assurera la liberté de
ton avenir... Tu es très jeune, tu peux attendre un peu pour façonner
définitivement ta vie; à mon avis, ce changement complet de milieu
t’aidera à apaiser ton chagrin. Considère ce déplacement comme un simple
voyage, et, en somme, si tu t’ennuies là-bas, tu reviendras à
Escalquens, où ta chambre t’attendra toujours: à ton premier signe,
c’est moi qui irai te chercher. Voyons, promets-moi d’être raisonnable.
Alors, voyant qu’ils désiraient son départ, dissimulant de toutes ses
forces le déchirement de son cœur, sans plus protester, Sylvaine avait
acquiescé.--«Oui, elle comprenait, elle irait chez son grand-oncle.» Et
depuis l’instant où elle avait donné ce consentement, elle n’avait pas
prononcé une autre parole sur ce sujet. Assistant en spectatrice presque
désintéressée à tout ce qui se préparait et qui la concernait si
directement, Sylvaine se jura que nul ne connaîtrait sa peine et qu’elle
ne demanderait la pitié de personne. Evitant toute ostentation de
douleur, elle menait sa vie quotidienne, acceptant sans déplaisir
visible la présence de Mme Gardonne; du reste elle s’isolait souvent
dans la chambre de sa grand’mère, serrant et rangeant avec un ordre
méticuleux, trouvant un apaisement à tenir en main les objets qui
avaient été témoins de leur vie commune. Graduellement Sylvaine
acquérait la conviction qu’il y avait eu dans cette vie si dépourvue
d’événements beaucoup plus qu’elle ne se l’était figuré et qu’à jamais
ces années, dont tout allait s’évanouir, sauf la mémoire, demeureraient
uniques et inoubliables pour elle.
Mme Gardonne faisait avec satisfaction observer à son mari
l’indifférence extérieure de Sylvaine: «Cette petite sera comme sa mère;
elle n’aimera qu’elle-même.» Et le faible M. Gardonne, quoique persuadé
de la tendresse de cœur de Sylvaine, n’osait protester. Afin de se
dédommager, il profitait de la première occasion de liberté pour
caresser paternellement Sylvaine; elle le regardait alors avec des yeux
qui l’inquiétaient un peu, car ils semblaient lui demander pourquoi on
la laissait ainsi suivre seule sa route...
Le sentiment de l’abîme qui allait la séparer de tout ce qu’elle avait
connu grandissait chez Sylvaine avec chaque lettre reçue de Londres;
celles de son grand-oncle étaient brèves: on le savait malade et se
servant difficilement de la main droite. Par contre, sa femme écrivait
beaucoup plus longuement, dans une note affectueuse en même temps que
protectrice; elle ne se lassait pas d’assurer sa chère nièce qu’elle
comptait trouver désormais en elle sa meilleure consolation.
Mme Gardonne insistait sur la valeur de ces protestations; elle-même,
qui avait peut-être démêlé la raison de la violente tendresse préventive
de Mme Hurstmonceaux pour Sylvaine, lui avait adressé des lettres
flatteuses auxquelles la vanité de la dame, qui n’avait jamais été à
pareille fête, se trouva très sensible. Mme Gardonne n’avait pas manqué
de rappeler à son mari que leur Albéric était au même degré que Sylvaine
le neveu du colonel, qu’il n’était peut-être pas inutile de l’en faire
souvenir et qu’une invitation à Escalquens pouvait avoir son utilité
pratique. La grande prétention de Mme Gardonne consistait à se montrer
la belle-mère parfaite; elle voulait être admirée pour ses rares
qualités.
* * * * *
Lorsque, d’une voix plaintive et résignée, Mme Gardonne parlait devant
Sylvaine de son inquiétude pour ses œuvres négligées, Sylvaine avait
envie de lui crier: «Mais laissez-moi seule!» Elle eût été si bien avec
la vieille Pauline, dans ce calme logis où brûlait nuit et jour le cher
souvenir de sa grand’mère! Mais elle n’osait le dire, bien que Pauline
le lui suggérât tous les matins.
M. Gardonne, quoique peu perspicace, avait trop bon cœur pour ne pas
comprendre que les regrets de sa femme pouvaient blesser Sylvaine, et il
protestait toujours que les choses marchaient à ravir à Escalquens et
que les affaires commandaient absolument sa présence à Paris.
Mme Gardonne eût prolongé indéfiniment son séjour si Sylvaine lui avait
témoigné la reconnaissance à laquelle elle croyait avoir droit, mais
Sylvaine n’ouvrait jamais la bouche pour l’en remercier; aussi Mme
Gardonne déclara-t-elle un jour à son mari qu’il était temps, au bout de
trois mois de deuil, que leur nièce rentrât dans la vie active.
Quelques mots indignés de Pauline ouvrirent les yeux de Sylvaine; quand
elle comprit qu’on restait à Paris pour elle et à regret, ses dernières
hésitations disparurent. Bravement, comme une chose toute naturelle,
elle demanda à son oncle de fixer le jour de son départ.