Rigaut monte à cheval et s'en part des autres barons.--Son hôte le
guide et le jour et la nuit.--Ils passent l'Oise dans un petit batel,
traversent le bois et la forêt.--Ils en étoient dehors, et midi étoit
passé, quand Béranger montra au duc Crespy dans le lointain:--Puis,
ayant pris congé de lui, il s'en revint à Valenciennes.
--Rigaut ne but ni ne dormit, tant qu'il ne fût arrivé à Paris où
séjournoit la franche impératrice.
Il faisoit nuit obscure quand Rigaut entra dans la ville, et son bon
cheval ne pouvoit plus le supporter.--Il descendit chez son hôte
Landri, que cette vue frappa de stupeur.
--Sire Rigaut, d'où venez-vous donc? Où est votre maître le duc Bégues
de Belin?
--En Lorraine, près de son frère Garin, et il m'a ordonné de retourner
en son pays.... Mais, Madame, la franche impératrice est-elle à Paris?
--Je l'ai vue ce matin à Notre-Dame, où elle oyoit la messe.
Rigaut a rabattu son chaperon afin de rester inconnu, et court à
l'instant au palais.
Il pénètre dans la salle où se tenoit l'impératrice, et la salue comme
vous allez l'entendre.
«Que le Dieu qui en la croix fut mis vous garde, ma dame.»
La reine, considérant son visage, s'écrie: «Est-ce toi, Rigaudin? Où
est le sire de Belin, le duc Bégues?
--Dame, répond-il, je vous l'aurai trop vite appris.»
La dame détourna la face.
«Dame, entendez-moi, et ne dites mot de ce que je vais vous annoncer;
cachez-le, au nom du Dieu de vérité.
--Volontiers, bel ami.
--Mon maître, le puissant prince qui m'a élevé, est mort, dit Rigaut.»
La dame a frémi à cette nouvelle.--Longtemps elle resta sans parole, et
elle alloit tomber évanouie, quand Rigaut la retint dans ses bras.
«Dame, au nom de Dieu, grâce; ne jetez point de cris, et ne
donnez aucun signe de douleur, afin que grands et petits ignorent
l'évènement.--Je veux frapper à mort nos ennemis avant qu'ils aient eu
le temps de s'en douter....--Mais une chose prodigieuse, et à laquelle
je devois m'attendre, est arrivée..... Mon cheval est tombé mort sous
moi.
--Que cela ne vous inquiète, neveu, a dit la dame, vous en aurez un
autre aussi grand et aussi vigoureux.»
Elle appelle alors son chambellan David:
«Donnez à Rigaut ce destrier arabe que m'offrit l'abbé de Cluny.--Je
vous recommande en outre de l'accompagner.
--Dame, je vous remercie, a dit Rigaut.--Il y a deux nuits, dame, que
je n'ai dormi ni mangé, tant j'ai le cœur marri.
--Vous mangerez un peu, dit l'impératrice.»
On apporte au duc un pot rempli de vin, quatre pains et un paon
rôti.--Le brave chevalier mangea, se coucha et dormit un moment: Puis,
il se leva et partit en recommandant à Dieu la franche impératrice
qu'il laissoit triste et dolente en son palais.
Sans perdre un instant, Rigaut va droit à Orléans.--Il n'y trouva pas
son oncle Hernaïs, qui en ce moment étoit en Anjou près de Geoffroi
l'Angevin; mais son aïeule Héloïse lui fit bel accueil.
«Soyez le bien venu, mon très-cher neveu.--Où est mon
frère?--Reviendra-t-il par ici?
--Pardieu non, dit Rigaut, les gens de Fromont l'ont tué.
--Sire Dieu, notre père, s'écrie la dame, ayez pitié de nous!
--Je me leverai matin, continua Rigaut.--Mais cachez la nouvelle,
Madame, et dissimulez votre douleur.--Je veux faire un tel carnage de
nos ennemis que toute la terre en sera bouleversée.--Dites à mon oncle
de ne point me mettre en oubli.--Qu'il vienne sur mes pas avec Geoffroi
l'Angevin, et autant de monde qu'ils pourront assembler, et qu'il soit
à Gironville mercredi.»