«Mauvais fils, reprend le comte Fromont, vous me disiez avoir tué un
braconnier; non, par ma foi, et que Dieu vous maudisse!--Celui que
vous avez mis à mort s'appelle Bégues de Belin; il a pour femme la
nièce à l'empereur Pépin. Aubri le Bourguignon, Gautier de Hainaut,
Hugues de Cambrésis sont ses neveux;..... et vous m'avez aujourd'hui
entraîné dans une guerre dont je ne sortirai pas vivant.--Hélas! je
verrai mes beaux châteaux s'écrouler; je verrai ma terre pillée,
saccagée....; moi-même, on me fera mourir....--Mais je sais bien
comment me sauver....je vous prendrai tous, vous qui avez tué Bégues;
je vous jetterai dans ma prison, et mon neveu Thiébaut le premier....
Puis, je manderai à Metz au duc Garin que j'ai saisi les meurtriers
de son frère, pour qu'il en dispose à sa volonté.--Qu'il les brûle,
les pende, les écorche tout vifs; je laisserai tout faire....--Je
lui jurerai aussi dix ou trente fois que je ne connus ni consentis
l'assassinat du duc, que je n'y étois pas présent....--Je lui
donnerai de l'or et de l'argent à plaisir, plus que n'en pourroient
porter quatre chevaux....--Je lui donnerai des meutes de chiens et
quatre-vingts faucons.... Je ferai chanter dix mille messes à saints
abbés et à prêtres bénis, afin que Dieu ait pitié et merci de son
âme.... Après tout cela, le duc Garin ne me haïra plus!»
Et, appelant son chapelain, le vieux Fromont lui dit de coucher par
écrit ces faits et ces paroles.--Puis, il ordonne d'ouvrir le corps
du chevalier, et de recueillir ses entrailles dans un drap pour les
ensevelir richement devant l'autel, à l'église St-Bertin.--On lave le
cadavre d'eau et de vin; le comte lui-même y met ses blanches mains,
rapproche et recoud les chairs d'un fil de soie, et l'enveloppe d'un
drap de velours.--Ensuite on recouvre le guerrier d'une peau de cerf;
une bière est préparée; on l'y couche.--Trente cierges brûlent à
l'entour.--On apporte croix et encensoirs; et le comte Fromont s'assied
au chevet du mort.
En cet instant arrive dans la salle Fromondin, avec son oncle Guillaume
de Monclin.--Fromondin a vu le cercueil; il est frappé d'étonnement.
«Qui est couché là? demanda-t-il.
--Fils, répond Fromont, c'est Bégues de Belin. Thiébaut du Plessis l'a
tué pour un sanglier qu'il avoit pris en la forêt.
--Et qu'avez-vous fait de Thiébaut, sire? dit Fromondin....--Que ne
l'avez-vous écorché tout vif!.... On dira que c'est vous qui l'avez
assassiné, mon père; et nous serons honnis, ainsi que nos meilleurs
amis.--Saisissez-vous de Thiébaut, sire, et envoyez-le à Garin.
--Je l'ai déjà mis en ma prison; et certes, je l'enverrai avec le
cercueil.
--Ah! ne le fais pas, mon frère, a dit le comte Guillaume; Thiébaut est
ton neveu, le fils de ta sœur; nous en parlerons d'abord à nos amis.
--Je l'accorde, a reparti Fromont.»
Les barons se sont assis autour de la bière.--C'est alors qu'il falloit
entendre le jeune Fromondin regretter Bégues, comme un fils regrette sa
mère:
«Hélas! combien vous fûtes mal traité, gentil et franc chevalier; vous,
le meilleur prince qui ait jamais bu du vin.--Si vous eussiez été armé
et vêtu de fer, trente-six adversaires ne vous auroient point fait
peur; mais des misérables vous ont surpris et mis à mort.--J'en suis
bien affligé, car tout le dommage en retombera sur nous.»
Ils ont mandé Liétris[17], le bon abbé de Saint-Amand en Puele, et
neveu au Lorrain Garin.
L'abbé, en compagnie de trente-six chevaliers et de quinze moines
sacrés et bénis, entre en la salle où étoit assis le baronnage; et,
apercevant Fromont:
«Sire, lui dit-il, vous m'avez mandé....--Mais quel homme git dans
cette bière? Est-il malade, blessé ou mort?
--Je ne vous mentirai point, répond Fromont.--Cet homme est le comte
Bégues de Belin.--Des varlets l'ont tué dans cette antique forêt, à
cause d'un sanglier qui pour notre malheur y fut nourri.»
Ces paroles mettent l'abbé en fureur.
«Diable! Qu'est-ce?....--Fromont, que dis-tu là? C'est mon oncle,
le duc Bégues de Belin.... Par les saints de Dieu, vous l'avez
tué.... Ah! vous me verrez jeter le froc pour endosser un blanc
haubert.--J'appellerai à moi mes puissants amis, Aubri mon frère,
l'allemand Ouri, mes cousins Gautier de Hainaut et Hugues de
Cambrésis.--Ils ne sont pas loin, et, fils de prostituées, vous
n'échapperez pas à notre colère!--Vous périrez tous de male mort!»
Fromont l'entend, et une grande peur le saisit.--Il frissonne de tous
ses membres; son sang noircit:
«Grâce, pour l'amour de Dieu, sire abbé!--Au nom du saint Sépulchre,
n'agissez point de la sorte.--Vous êtes moine, et moi comte du
pays.--Quand on forfait contre vous, c'est moi qui vous défends; je
vous fais jouir de vos rentes; et personne sous le ciel n'oseroit vous
ravir un sol.... Emportez, sire, emportez le baron qui git dans cette
bière à Metz au duc Garin, et dites-lui que j'ai pris tous ceux qui ont
massacré son frère, et que je les lui livrerai pour en disposer à son
plaisir.»
L'abbé répond: «Vous avez bien dit, et si vous tenez parole, vous
pourrez trouver grâce.»
Alors on enferme le baron dans la bière; on le place sur un mulet
d'Arabie; et quatre sergents sont autour qui le soutiennent.
Désormais, nous reparlerons des gentils chevaliers de la compagnie du
sire de Belin, qui la nuit s'en revinrent droit à Valenciennes chez
leur bon hôte Béranger le Gris.--Ils mènent grand deuil et ne peuvent
dormir; ils sont bien inquiets sur le sort de leur maître Bégues le
palatin; car ils ignorent de quel côté il a tourné ses pas.--Ils
pleurent, ils crient, ils poussent de profonds soupirs.
Leur hôte Béranger les voit et en prend pitié.
«Francs chevaliers, leur dit-il, le duc Bégues de Belin est fort
prud'homme, libéral, courtois, sage et bien appris.--Il me donna cette
pelisse d'hermine et ce mantel de zibeline qui me couvre le cou.--Pour
tout l'or que Dieu fit, je ne me dispenserois de le chercher nuit et
jour.
--Or tôt, à cheval!» a dit le duc Rigaut.
Et les chevaliers le font sans répit.
A minuit, ils sortent de Valenciennes et ne s'arrêtent point jusqu'à
Champbelin, couvent où Dieu étoit servi.--Messire Béranger le Gris,
chevauchant en avant, aperçoit un moine sortir de sa cellule.--Il
l'appelle; et, lui parlant courtoisement:--«N'auriez-vous pas vu un
chevalier de ce côté?»
Le moine se prend à réfléchir.
«Sire, dit-il, je ne vous le cacherai pas; hier à la vesprée, il en
passa un par ici: c'étoit un gentilhomme, et il me donna le salut.--Il
poursuivoit un sanglier à francs étriers, et ses chiens harassés ne
pouvoient le suivre.»
A ces paroles, les barons restent ébahis.--Le franc moine les ayant mis
sur la voie, ils commencent à faire retentir leurs cors à toute haleine.
Le comte Fromont les a entendus de son château de Lens. Il appelle
l'abbé, et lui parle ainsi: «J'entends au loin, je ne sais, quels gens
venir.... C'est la compagnie de messire Bégues de Belin.... Je voudrois
bien ne pas les voir; car gens irrités sont toujours méchants, et font
le mal sans réflexion.... Emportez, sire, emportez, je vous en supplie,
le corps qui gît dans cette bière.»
L'abbé s'en va, et Fromont court à l'instant en son castel fermer les
portes et garnir les murailles.--Il ne faut pas s'étonner si Fromont a
tant peur; c'est avec raison; car ses ennemis sont nombreux.
Messire Beranger le Gris chevauche en avant de la troupe. Il a reconnu
en son chemin le bon abbé Liétris.--«D'où venez-vous ainsi, lui
demande-t-il, et quel homme gît en ce cercueil?»
L'abbé répond: «C'est Bégues le Lorrain, le frère au duc Garin.--Les
gens du comte Fromont l'ont occis dans la forêt.»
Les chevaliers demeurent attérés.
Le jeune Rigaut, s'approchant de la bière, prend son oncle entre ses
bras et le baise.--Puis, il découd la peau de cerf et tranche le
velours à l'endroit des yeux.--Il voit le duc gisant au tombeau, les
yeux tournés, le visage ténébreux, les bras roides et le corps noirci.
«O funeste nouvelle! dit-il, mon oncle, celui qui vous tua ne sera
jamais mon ami.»
Et les jeunes damoiseaux que Bégues avoit élevés, et qui attendoient
leur âge pour qu'il les armât chevaliers, déploroient tristement leur
malheur.
«Que ferons-nous? que deviendrons-nous?--Messire, que va nous dire
votre femme Béatrix, vos deux enfants Hernaud et Gérin?
--Allons les attaquer! s'écrie Rigaut, je ne prise ma vie la valeur
d'un sol angevin.
--N'en faites rien, sire, dit l'abbé Liétris. Fromont est puissant, de
haut lignage, et renforcé d'amis.--Portons plutôt ce cadavre droit à
Metz, au duc Garin qui nous dira ce qu'il convient de faire.»
--«Tout à votre plaisir, a reparti Rigaut.»
A ces paroles, les francs gentilshommes s'en retournent chez leur
hôte à Valenciennes.--Ils apportent la bière dans la salle.--Les
damoiseaux de prix et les belles dames aux simples visages vont la
visiter.--«Dieu! quel dommage!» se disent-elles l'une à l'autre.--Un
grand luminaire brûle autour du corps.
«Pour Dieu, bel hôte, écoutez ma prière, s'écrie Rigaut en appelant
Béranger.--Conduisez-moi droit à Crespy, et je vous donnerai cette
robe.»