Bernier alors prenant sa revanche frappe avec fureur le comte Raoul,
coupe son heaume luisant, en fracasse les garnitures et tranche la
coiffe du haubert.--Le glaive a coulé dans la cervelle.--Raoul incline
la tête et tombe de cheval.
--En vain il songe à se relever..... A grands efforts il tire son
épée d'acier, et on le vit alors la dressant en l'air chercher où il
pourroit frapper; mais bientôt son bras retombe vers la terre, et c'est
avec bien de la peine qu'il parvient à retirer son fer fiché dans le
gazon. Déjà sa belle bouche commence à se rétrécir; son œil si vif
s'obscurcit, et en cet instant il réclame le Dieu du Ciel.--«Hélas!
glorieux Père, Seigneur tout-puissant, combien je me sens foiblir;
tout-à-l'heure encore, plus d'espoir à ceux qui s'offroient à mes
coups; et maintenant..... Je me battois pour un fief; désormais je
n'aurai besoin de celui-là ni d'un autre..... Secourez-moi, douce Dame
du ciel!...»
--Bernier à ces paroles pense perdre la raison, et se prenant à
larmoyer sous son heaume:
--«Eh! sire Raoul, s'écrie-t-il, fils de légitime épouse, tu m'adoubas
chevalier; je ne pourrois le nier; mais tu m'avois fait payer bien
cher cet honneur en brûlant ma mère dans l'église d'Origni et en me
fracassant la tête... Tu m'as offert raison, il est vrai.... Maintenant
je ne désire plus autre vengeance....»
--«A mon tour, s'écrie le comte Ernaut.... Laisse ce cadavre, que je
venge mon poing!»
--«Je ne puis vous en empêcher, répond Bernier; mais à quoi vous sert
de frapper un mort?....»
--«Oh! ma colère est bien juste, reprend Ernaut.»
Et tournant son destrier vers la gauche du comte Raoul, il le frappe
sans pitié, brise de nouveau son heaume, tranche la coiffe de son
haubert, et baigne l'épée dans sa cervelle; puis, la retirant, il la
plonge tout entière dans son corps.....
Alors l'âme abandonne le gentil chevalier. Prions le Seigneur Dieu
qu'il la prenne à lui!
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Géri le Sor, comte d'Arras, a donné sa fille Béatrix en mariage au
comte Bernier, après lui avoir pardonné le meurtre de son neveu, Raoul
de Cambrai. Mais le pardon n'est pas sincère, et Géri conserve toujours
dans son cœur un profond ressentiment du meurtre de son neveu.--Les
causes qui réveillèrent cette haine assoupie, et les terribles
résultats qui en advinrent, forment le sujet de l'épisode suivant.
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