VII.

Bernier alors prenant sa revanche frappe avec fureur le comte Raoul,

coupe son heaume luisant, en fracasse les garnitures et tranche la

coiffe du haubert.--Le glaive a coulé dans la cervelle.--Raoul incline

la tête et tombe de cheval.

--En vain il songe à se relever..... A grands efforts il tire son

épée d'acier, et on le vit alors la dressant en l'air chercher où il

pourroit frapper; mais bientôt son bras retombe vers la terre, et c'est

avec bien de la peine qu'il parvient à retirer son fer fiché dans le

gazon. Déjà sa belle bouche commence à se rétrécir; son œil si vif

s'obscurcit, et en cet instant il réclame le Dieu du Ciel.--«Hélas!

glorieux Père, Seigneur tout-puissant, combien je me sens foiblir;

tout-à-l'heure encore, plus d'espoir à ceux qui s'offroient à mes

coups; et maintenant..... Je me battois pour un fief; désormais je

n'aurai besoin de celui-là ni d'un autre..... Secourez-moi, douce Dame

du ciel!...»

--Bernier à ces paroles pense perdre la raison, et se prenant à

larmoyer sous son heaume:

--«Eh! sire Raoul, s'écrie-t-il, fils de légitime épouse, tu m'adoubas

chevalier; je ne pourrois le nier; mais tu m'avois fait payer bien

cher cet honneur en brûlant ma mère dans l'église d'Origni et en me

fracassant la tête... Tu m'as offert raison, il est vrai.... Maintenant

je ne désire plus autre vengeance....»

--«A mon tour, s'écrie le comte Ernaut.... Laisse ce cadavre, que je

venge mon poing!»

--«Je ne puis vous en empêcher, répond Bernier; mais à quoi vous sert

de frapper un mort?....»

--«Oh! ma colère est bien juste, reprend Ernaut.»

Et tournant son destrier vers la gauche du comte Raoul, il le frappe

sans pitié, brise de nouveau son heaume, tranche la coiffe de son

haubert, et baigne l'épée dans sa cervelle; puis, la retirant, il la

plonge tout entière dans son corps.....

Alors l'âme abandonne le gentil chevalier. Prions le Seigneur Dieu

qu'il la prenne à lui!

[Illustration]

[Illustration]

Géri le Sor, comte d'Arras, a donné sa fille Béatrix en mariage au

comte Bernier, après lui avoir pardonné le meurtre de son neveu, Raoul

de Cambrai. Mais le pardon n'est pas sincère, et Géri conserve toujours

dans son cœur un profond ressentiment du meurtre de son neveu.--Les

causes qui réveillèrent cette haine assoupie, et les terribles

résultats qui en advinrent, forment le sujet de l'épisode suivant.

[Illustration]

Fragments d'épopées romanes du XIIe siècle traduits et annotés par Edward le Glay · 第 26 / 63 题