VI.

Et il s'enfuit à coups d'éperons, tenant en sa main l'épée qu'il a

tirée du fourreau.

Quand il a quelque avance, il regarde devant lui, et voit venir Bernier

équipé à merveille, muni de belles armes, de haubert, de heaume, d'écu

et d'épée. A cet aspect Ernaut tressaille de joie et plus ne songe à

son poing. Il a dirigé son cheval vers lui.--«Grâce, sire Bernier, aie

de moi pitié! vois mon bras; c'est Raoul qui m'a meurtri de la sorte.»

--Bernier l'entend, il frémit et frissonne jusqu'aux ongles des

pieds.--«Oncle Ernaut, s'écrie-t-il, point ne vous sert de trembler, et

je vais implorer pour vous mon ancien maître.»

Puis, s'appuyant sur le cou de son destrier:

«Eh! sire Raoul, clame-t-il à haute voix, fils de femme légitime, c'est

toi qui m'adoubas chevalier, je le sais, mais depuis tu m'as fait payer

bien cher cet honneur..... Tu as brûlé ma mère dans l'église d'Origni;

tu as occis maints de nos vaillants amis, et à moi-même, tu m'as brisé

la tête; je sais aussi que tu m'offris une amende; tu voulois me donner

cent bons coursiers, cent mulets, cent palefrois de prix, cent écus

et cent hauberts doublés; je n'acceptai pas, car la vue de mon sang

m'avoit mis en fureur, et les braves chevaliers, mes amis, ne m'ont

jamais blâmé. Mais si en ce jour tu me fesois la même offre, oh! je

l'accepterois et pardonnerois tout; je te le jure par saint Riquier.

De la sorte, la guerre seroit finie; car mes parents apaiseroient leur

colère, et je te ferois bailler la suzeraineté de toutes nos terres....

Mais, au nom du Dieu juste, calme-toi et ne reste pas sans pitié. Pas

ne te sert de poursuivre cet homme qui a perdu son poing et est à demi

mort.»

Raoul, à ces mots, est exaspéré de fureur; il se dresse sur ses étriers

qui ploient, et fait cambrer sous lui son destrier. «Bâtard, dit-il,

bien savez-vous plaider; mais vos flatteries ne vous serviront pas, car

vous ne sortirez de ces lieux avec votre tête.»

--«Oh! alors, répond Bernier, mon courroux est légitime....»

Et voyant que sa prière n'a point servi, Bernier pique son destrier

et court sur Raoul qui se précipite à sa rencontre. Ils se portent de

grands coups sur leurs écus, et se vont pourfendant leurs armures....

Mais Raoul se rue avec tant de violence contre Bernier, que bouclier et

haubert ne lui auroient pas plus servi qu'un gant, et qu'il seroit mort

sur le coup, si Dieu et le bon droit n'avoient été pour lui. Il esquive

le fer qui glisse à côté.

Fragments d'épopées romanes du XIIe siècle traduits et annotés par Edward le Glay · 第 25 / 63 题