Et il s'enfuit à coups d'éperons, tenant en sa main l'épée qu'il a
tirée du fourreau.
Quand il a quelque avance, il regarde devant lui, et voit venir Bernier
équipé à merveille, muni de belles armes, de haubert, de heaume, d'écu
et d'épée. A cet aspect Ernaut tressaille de joie et plus ne songe à
son poing. Il a dirigé son cheval vers lui.--«Grâce, sire Bernier, aie
de moi pitié! vois mon bras; c'est Raoul qui m'a meurtri de la sorte.»
--Bernier l'entend, il frémit et frissonne jusqu'aux ongles des
pieds.--«Oncle Ernaut, s'écrie-t-il, point ne vous sert de trembler, et
je vais implorer pour vous mon ancien maître.»
Puis, s'appuyant sur le cou de son destrier:
«Eh! sire Raoul, clame-t-il à haute voix, fils de femme légitime, c'est
toi qui m'adoubas chevalier, je le sais, mais depuis tu m'as fait payer
bien cher cet honneur..... Tu as brûlé ma mère dans l'église d'Origni;
tu as occis maints de nos vaillants amis, et à moi-même, tu m'as brisé
la tête; je sais aussi que tu m'offris une amende; tu voulois me donner
cent bons coursiers, cent mulets, cent palefrois de prix, cent écus
et cent hauberts doublés; je n'acceptai pas, car la vue de mon sang
m'avoit mis en fureur, et les braves chevaliers, mes amis, ne m'ont
jamais blâmé. Mais si en ce jour tu me fesois la même offre, oh! je
l'accepterois et pardonnerois tout; je te le jure par saint Riquier.
De la sorte, la guerre seroit finie; car mes parents apaiseroient leur
colère, et je te ferois bailler la suzeraineté de toutes nos terres....
Mais, au nom du Dieu juste, calme-toi et ne reste pas sans pitié. Pas
ne te sert de poursuivre cet homme qui a perdu son poing et est à demi
mort.»
Raoul, à ces mots, est exaspéré de fureur; il se dresse sur ses étriers
qui ploient, et fait cambrer sous lui son destrier. «Bâtard, dit-il,
bien savez-vous plaider; mais vos flatteries ne vous serviront pas, car
vous ne sortirez de ces lieux avec votre tête.»
--«Oh! alors, répond Bernier, mon courroux est légitime....»
Et voyant que sa prière n'a point servi, Bernier pique son destrier
et court sur Raoul qui se précipite à sa rencontre. Ils se portent de
grands coups sur leurs écus, et se vont pourfendant leurs armures....
Mais Raoul se rue avec tant de violence contre Bernier, que bouclier et
haubert ne lui auroient pas plus servi qu'un gant, et qu'il seroit mort
sur le coup, si Dieu et le bon droit n'avoient été pour lui. Il esquive
le fer qui glisse à côté.