Et le signe qu’il en est ainsi c’est que toutes les lois sont des lois
de circonstance, ce qu’une loi ne devrait jamais être. Loin de craindre
en tout état de cause, comme le voulait Montesquieu, de toucher aux
vieilles lois pour en faire de nouvelles et de démolir la maison pour
dresser une tente, les lois nouvelles se multiplient selon tous les
accidents atmosphériques, selon tous les incidents de la politique au
jour le jour. Semblable au guerrier barbare, dont parle Démosthène, qui
se défend toujours du côté du coup qu’il vient de recevoir, et, frappé à
l’épaule, porte son bouclier à son épaule, puis frappé à la cuisse, le
porte vivement à sa cuisse, le parti dominant ne fait des lois que pour
se défendre contre l’adversaire qu’il a ou qu’il croit avoir; ou il ne
fait une réforme, précipitée et improvisée, que sous le coup d’un
scandale ou d’un prétendu scandale qui vient d’éclater.
Un «aspirant à la tyrannie», comme on disait à Athènes, est-il nommé
député dans un trop grand nombre de circonscriptions, vite une loi
interdisant les candidatures multiples. Pour la même raison, par crainte
du même homme, vite une loi remplaçant le scrutin de liste par le
scrutin d’arrondissement.
Une accusée a été, paraît-il, maltraitée dans l’instruction qu’elle a
subie, menée trop vivement dans l’interrogatoire du président, accusée
maladroitement par le ministère public; vite une réforme radicale de
toute la procédure criminelle.
Ainsi en toutes choses. L’usine des lois est un magasin de nouveautés.
Plutôt encore c’est un journal. On y «interpelle» une fois par jour;
c’est l’article de polémique; on y «questionne» les ministres plusieurs
fois par jour sur les petits faits signalés ici et là; c’est le
roman-feuilleton ou le conte; on y fait une loi à propos de ce qui s’est
passé la veille; c’est l’article de fond; et l’on s’y donne des coups de
poing; c’est le fait divers. Il n’y a pas de représentation plus exacte
du pays; c’en est l’image fidèle; tout ce qui l’occupe le matin y est
traité le soir comme au café du commerce de Casteltartarin; c’est le
miroir grossissant du pays bavard. Or une chambre de législation ne doit
pas être l’image du pays; elle doit en être l’âme, elle doit en être le
cerveau; mais pour toutes les raisons que nous avons dites, la
représentation nationale ne représentant que les passions du pays ne
peut pas être autre chose que ce qu’elle est. En d’autres termes la
démocratie moderne _n’est pas gouvernée par des lois_, mais par des
décrets; car les lois de circonstance ne sont pas des lois, ce sont des
décrets. Une loi est un règlement ancien, consacré par le long usage,
auquel on obéit presque en ignorant si c’est à une loi que l’on obéit ou
à une coutume, et qui fait partie d’un ensemble médité, cohérent,
logique et harmonieux de prescriptions. Une loi inspirée par une
circonstance n’est qu’un décret.--C’est une des choses qu’a le mieux vu
Aristote et cent fois il met en lumière cette différence essentielle,
fondamentale et que l’on court les plus grands risques à méconnaître ou
à ignorer. Je cite le passage de lui qui est le plus précis et le plus
fort à cet égard: «Enfin, il y a une cinquième espèce de démocratie _où
la souveraineté est transportée de la loi à la multitude_. C’est ce qui
arrive _quand les décrets enlèvent l’autorité absolue à la loi_, ce qui
est l’effet du crédit des démagogues. Dans les gouvernements
démocratiques où la _loi_ règne, il n’y a pas de démagogues; ce sont les
citoyens les plus recommandables qui ont la prééminence; mais une fois
que la _loi_ a perdu la souveraineté, il s’élève une foule de
démagogues. Alors le peuple est comme un monarque à mille têtes; il est
souverain, non pas par individu, mais en corps... Un tel peuple, vrai
monarque, veut régner en monarque; il s’affranchit du joug de la _loi_
et devient despote; ce qui fait que les flatteurs y sont en honneur.
Cette démocratie est en son genre ce que la tyrannie est à la monarchie.
De part et d’autre, même oppression des hommes de bien: en monarchie les
ordonnances arbitraires, en démocratie les _décrets_ arbitraires. Et le
démagogue et le flatteur ne font qu’un: ils ont entre eux une
ressemblance qui les confond, avec une égale influence les uns sur les
tyrans, les autres sur les peuples qui se sont réduits à l’état de
tyrans. Les démagogues sont cause que l’autorité souveraine _est dans
les décrets et non dans la loi_, par le soin qu’ils prennent de tout
ramener au peuple; il en résulte qu’ils deviennent puissants parce que
le peuple est maître de tout et qu’eux-mêmes sont maîtres du peuple...
Or on peut soutenir avec raison qu’un pareil régime _est une démocratie
et non une république_; car _il n’y a pas de république là où les lois
ne règnent pas_. Il faut en effet que l’autorité de la _loi_ s’étende
sur tous les objets... Par conséquent, si la démocratie doit être
comptée parmi les formes de gouvernement, il est clair qu’un pareil
régime, celui dans lequel tout se règle par _décrets, n’est pas même, à
proprement parler, une démocratie_; car jamais un _décret_ ne peut avoir
une forme générale, comme la _loi_.»
Cette distinction entre la loi séculaire qui est la loi et la loi de
circonstance qui n’est qu’un décret, entre la loi qui fait partie d’une
législation coordonnée qui est la loi et la loi de circonstance qui
n’est qu’un décret; entre la loi faite pour toujours, qui est la loi et
la loi de circonstance qui est analogue et même toute semblable à la
velléité d’un tyran; cette distinction, à le bien prendre, c’est toute
la différence entre les sociologues de l’antiquité et les sociologues
modernes. Quand les sociologues anciens et les sociologues modernes
parlent de la loi, _ils ne parlent pas de la même chose_ et c’est ce qui
fait faire tant de contre-sens. Quand le sociologue moderne parle de la
loi il entend par là l’expression de la volonté générale à telle date,
en 1910 par exemple. Pour le sociologue ancien l’expression de la
volonté générale à telle date, l’an II de 73e Olympiade par exemple,
n’est pas une loi, c’est un décret. Une loi c’est un paragraphe de la
législation de Solon, de Lycurgue ou de Charondas. Toutes les fois que
vous verrez dans un politique grec ou dans un politique romain ces mots:
un état gouverné par les lois, ne traduisez pas autrement, n’interprétez
pas autrement; cela veut dire un état gouverné par une législation très
ancienne et qui ne change pas cette législation. C’est ce qui donne son
vrai sens à la fameuse prosopopée des Lois dans le _Phédon_, qui serait
stupide si les Grecs avaient entendu par «lois» ce que nous entendons
par ce mot. La loi est-elle l’expression de la volonté générale du
peuple? Alors pourquoi Socrate la respecterait-il, lui qui méprise le
peuple, lui qui s’est moqué du peuple toute sa vie et jusque dans son
procès criminel? Ce serait absurde. Mais les lois ne sont pas les
décrets que le peuple porte au moment où Socrate existe; ce sont les
lois qui protègent la cité depuis qu’elle existe; ce sont ces lois qui
sont les Déités antiques de la cité.
Elles peuvent se tromper, à preuve qu’on tire d’elles de quoi condamner
Socrate à mort; mais elles sont respectables, vénérables et inviolables,
parce qu’elles ont été tutélaires à la cité depuis des siècles et
tutélaires à Socrate lui-même jusqu’au moment où l’on a abusé d’elles
contre lui.
Donc une «république», pour adopter la terminologie d’Aristote, c’est
une nation qui obéit à des lois et qu’elle obéisse à des lois cela veut
dire qu’elle obéit aux lois écrites par ses ancêtres.--Mais alors, c’est
une aristocratie; car obéir, non pas à ceux qui représentent les
traditions des ancêtres, c’est-à-dire aux nobles, mais _aux ancêtres
eux-mêmes_, en obéissant à leur pensée qu’ils ont déposée dans une
législation vieille de cinq siècles, c’est bien plus aristocratique que
d’obéir aux aristocrates. Les aristocrates sont toujours moitié
traditionnels, moitié de leur temps; la loi d’il y a quatre cents ans
est de quatre cents ans et n’est rien autre chose. Obéir à la loi telle
que les sociologues anciens l’entendent, ce n’est pas obéir au Scipion
que je rencontre sur la voie sacrée, c’est obéir à l’arrière-grand-père
de son aïeul. C’est ultra-aristocratique!--Précisément! _La loi est
aristocratique_; et il n’y a de démocratique que le _décret_, que la
_loi de circonstance_. C’est pour cela que Montesquieu parle toujours
d’une monarchie contenue, réprimée et du reste soutenue par des lois.
Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire en son temps où la «volonté
générale» n’a pas «d’expression» et où, par conséquent, la monarchie ne
peut pas être contenue par des lois, expressions de la volonté générale;
dans un temps, d’autre part, où c’est la royauté qui est pouvoir
législatif, qui fait les lois et où, par conséquent, elle ne peut pas
être contenue par les lois qu’elle fait elle-même et qu’elle peut
défaire et refaire? Qu’est-ce donc que cela peut bien vouloir dire? Cela
veut dire que par «loi», comme tous les sociologues anciens où il a
appris à lire, Montesquieu entend les vieilles lois antérieures au
régime dans lequel il vit, les vieilles lois de l’antique monarchie (il
les appelle les «Lois fondamentales») qui lient, qui doivent lier la
monarchie actuelle, sans quoi elle serait pareille à un despotisme ou à
une démocratie. La _loi_ est essentiellement aristocratique. Elle fait
gouverner les gouvernés par les gouvernants et les gouvernants par les
morts. C’est l’essence même de l’aristocratie que le gouvernement de
ceux qui vivent par ceux qui ont vécu en prévision de ceux qui vivront.
L’aristocratie proprement dite est une aristocratie charnelle; la _loi_
est une aristocratie spirituelle; l’aristocratie proprement dite
représente les morts par tradition, par héritage, par leçons reçues, par
éducation transmise, aussi par hérédité physiologique de tempérament et
de caractère; la loi ne représente pas les morts; elle est eux-mêmes;
elle est leur pensée déposée dans un texte qui ne change pas ou qui
change insensiblement.
Est aristocratique, est en régime aristocratique et en esprit
aristocratique, une nation qui conserve son vieil état-major
aristocratique et qui le renouvelle discrètement, avec ménagement, et
précaution par des additions successives d’hommes nouveaux. Est
aristocratique par le même procédé exactement, mais beaucoup plus
encore, la nation qui conserve sa vieille législation avec la plus
grande piété et qui la rajeunit, la renouvelle discrètement, avec
ménagements et circonspection par des additions successives de lois
nouvelles qui doivent toujours avoir quelque chose de l’esprit nouveau,
quelque chose de l’esprit ancien. _Homines novi, novæ res._ _Homo novus_
veut dire l’homme qui n’a pas d’ancêtres et qu’il faut, pour son mérite,
adjoindre à ceux qui en ont. _Novæ res_ ce sont des choses qui n’ont pas
d’antécédents et aussi cela veut dire: révolution. Les _Novæ res_ ne
doivent être introduites que partiellement, insensiblement et
progressivement dans les choses anciennes comme les «hommes nouveaux»
dans la corporation des hommes anciens. L’aristocratie est
aristocratique, la loi est plus aristocratique encore. Voilà pourquoi la
démocratie est ennemie naturelle des lois et ne peut souffrir que les
décrets.
Représentation du pays réservée aux incompétents et aussi aux passionnés
qui sont deux fois incompétents; représentation du pays voulant tout
faire et faisant tout mal, gouvernant et administrant et versant
l’incompétence et la passion dans le gouvernement et l’administration:
voilà où nous en sommes dans notre examen d’une démocratie moderne.