XCIX.

Un matin, le Porpora l'appela dans sa chambre plus tôt que de coutume.

Il avait l'air rayonnant, et il tenait une grosse et grande lettre d'une

main, ses lunettes de l'autre. Consuelo tressaillit et trembla de tout

son corps, s'imaginant que c'était enfin la réponse de Riesenburg. Mais,

elle fut bientôt détrompée: c'était, une lettre d'Hubert, le Porporino.

Ce chanteur célèbre annonçait à son maître que toutes les conditions

proposées par lui pour l'engagement de Consuelo étaient acceptées, et il

lui envoyait le contrat signé du baron de Poelnitz, directeur du théâtre

royal de Berlin, et n'attendant plus que la signature de Consuelo et

la sienne. A cet acte était jointe une lettre fort affectueuse et fort

honorable du dit baron, qui engageait le Porpora à venir briguer la

maîtrise de chapelle du roi de Prusse tout en faisant ses preuves par la

production et l'exécution d'autant d'opéras et de fugues nouvelles qu'il

lui plairait d'en apporter. Le Porporino se réjouissait d'avoir à chanter

bientôt, selon son coeur, avec _une soeur en Porpora_, et invitait vivement

le maître à quitter Vienne pour _Sans-Souci_, le délicieux séjour de

Frédéric le Grand.

Cette lettre mettait le Porpora en grande joie, et cependant elle le

remplissait d'incertitude. Il lui semblait que la fortune commençait à

dérider pour lui sa face si longtemps rechignée, et que, de deux côtés,

la faveur des monarques (alors si nécessaire au développement des

artistes) lui offrait une heureuse perspective. Frédéric l'appelait à

Berlin; à Vienne, Marie-Thérèse lui faisait faire de belles promesses.

Des deux parts, il fallait que Consuelo fût l'instrument de sa victoire;

à Berlin, en faisant beaucoup valoir ses productions; à Vienne, en

épousant Joseph Haydn.

Le moment était donc venu de remettre son sort entre les mains de sa fille

adoptive. Il lui proposa le mariage ou le départ, à son choix; et, dans ces

nouvelles circonstances, il mit beaucoup moins d'ardeur à lui offrir le

coeur et la main de Beppo qu'il en eût mis la veille encore. Il était un

peu las de Vienne, et la pensée de se voir apprécié et fêté chez l'ennemi

lui souriait comme une petite vengeance dont il s'exagérait l'effet

probable sur la cour d'Autriche. Enfin, à tout prendre, Consuelo ne lui

parlant plus d'Albert depuis quelque temps et lui paraissant y avoir

renoncé, il aimait mieux qu'elle ne se mariât pas du tout.

Consuelo eut bientôt mis fin à ses incertitudes en lui déclarant qu'elle

n'épouserait jamais Joseph Haydn par beaucoup de raisons, et d'abord parce

qu'il ne l'avait jamais recherchée en mariage, étant engagé avec la fille

de son bienfaiteur, Anna Keller.

«En ce cas, dit le Porpora, il n'y a pas à balancer. Voici ton contrat

d'engagement avec Berlin. Signe, et disposons-nous à partir; car il n'y a

pas d'espoir pour nous ici, si tu ne te soumets à la _matrimoniomanie_ de

l'impératrice. Sa protection est à ce prix, et un refus décisif va nous

rendre à ses yeux plus noirs que les diables.

--Mon cher maître, répondit Consuelo avec plus de fermeté qu'elle n'en

avait encore montré au Porpora, je suis prête à vous obéir dès que ma

conscience sera en repos sur un point capital. Certains engagements

d'affection et d'estime sérieuse me liaient au seigneur de Rudolstadt.

Je ne vous cacherai pas que, malgré votre incrédulité, vos reproches et

vos railleries, j'ai persévéré, depuis trois mois que nous sommes ici,

à me conserver libre de tout engagement contraire à ce mariage. Mais, après

une lettre décisive que j'ai écrite il y a six semaines, et qui a passé par

vos mains, il s'est passé des choses qui me font croire que la famille de

Rudolstadt a renoncé à moi. Chaque jour qui s'écoule me confirme dans la

pensée que ma parole m'est rendue et que je suis libre de vous consacrer

entièrement mes soins et mon travail. Vous voyez que j'accepte cette

destinée sans regret et sans hésitation. Cependant, d'après cette lettre

que j'ai écrite, je ne pourrais pas être tranquille avec moi-même si je

n'en recevais pas la réponse. Je l'attends tous les jours, elle ne peut

plus tarder. Permettez-moi de ne signer l'engagement avec Berlin qu'après

la réception de...

--Eh! ma pauvre enfant, dit le Porpora, qui, dès le premier mot de son

élève, avait dressé ses batteries préparées à l'avance, tu attendrais

longtemps! la réponse que tu demandes m'a été adressée depuis un mois...

--Et vous ne me l'avez pas montrée? s'écria Consuelo; et vous m'avez

laissée dans une telle incertitude? Maître, tu es bien bizarre! Quelle

confiance puis-je avoir en toi, si tu me trompes ainsi?

--En quoi t'ai-je trompée? La lettre m'était adressée, et il m'était

enjoint de ne te la montrer que lorsque je te verrais guérie de ton fol

amour, et disposée à écouter la raison et les bienséances.

--Sont-ce là les termes dont on s'est servi? dit Consuelo en rougissant.

Il est impossible que le comte Christian ou le comte Albert aient qualifié

ainsi une amitié aussi calme, aussi discrète, aussi fière que la mienne.

--Les termes n'y font rien, dit le Porpora, les gens du monde parlent

toujours un beau langage, c'est à nous de le comprendre: tant il y a que

le vieux comte ne se souciait nullement d'avoir une bru dans les coulisses;

et que, lorsqu'il a su que tu avais paru ici sur les planches, il a fait

renoncer son fils à l'avilissement d'un tel mariage. Le bon Albert s'est

fait une raison, et on te rend ta parole. Je vois avec plaisir que tu n'en

es pas fâchée. Donc, tout est pour le mieux, et en route pour la Prusse!

--Maître, montrez-moi cette lettre, dit Consuelo, et je signerai le contrat

aussitôt après.

--Cette lettre, cette lettre! pourquoi veux-tu la voir? elle te fera de la

peine. Il est de certaines folies du cerveau qu'il faut savoir pardonner

aux autres et à soi-même. Oublie tout cela.

--On n'oublie pas par un seul acte de la volonté, reprit Consuelo; la

réflexion nous aide, et les causes nous éclairent. Si je suis repoussée

des Rudolstadt avec dédain, je serai bientôt consolée; si je suis rendue

à la liberté avec estime et affection, je serai consolée autrement avec

moins d'effort. Montrez-moi la lettre; que craignez-vous, puisque d'une

manière ou de l'autre je vous obéirai?

--Eh bien! je vais te la montrer,» dit le malicieux professeur en ouvrant

son secrétaire, et en feignant de chercher la lettre.

Il ouvrit tous ses tiroirs, remua toutes ses paperasses, et cette

lettre, qui n'avait jamais existé, put bien ne pas s'y trouver. Il

feignit de s'impatienter; Consuelo s'impatienta tout de bon. Elle mit

elle-même la main à la recherche; il la laissa faire. Elle renversa tous

les tiroirs, elle bouleversa tous les papiers. La lettre fut

introuvable. Le Porpora essaya de se la rappeler, et improvisa une

version polie et décisive. Consuelo ne pouvait pas soupçonner son maître

d'une dissimulation si soutenue. Il faut croire, pour l'honneur du vieux

professeur, qu'il ne s'en tira pas merveilleusement; mais il en fallait

peu pour persuader un esprit aussi candide que celui de Consuelo. Elle

finit par croire que la lettre avait servi à allumer la pipe du Porpora

dans un moment de distraction; et, après être rentrée dans sa chambre

pour faire sa prière, et jurer sur le cyprès une éternelle amitié au

comte Albert _quand même_, elle revint tranquillement signer un

engagement de deux mois avec le théâtre de Berlin, exécutable à la fin

de celui où l'on venait d'entrer. C'était le temps plus que nécessaire

pour les préparatifs du départ et pour le voyage. Quand Porpora vit

l'encre fraîche sur le papier, il embrassa son élève, et la salua

solennellement du titre d'artiste.

«Ceci est ton jour de confirmation, lui dit-il, et s'il était en mon

pouvoir de te faire prononcer des voeux, je te dicterais celui de renoncer

pour toujours à l'amour et au mariage; car te voilà prêtresse du dieu de

l'harmonie; les Muses sont vierges, et celle qui se consacre à Apollon

devrait faire le serment des vestales.

--Je ne dois pas faire le serment de ne pas me marier, répondit Consuelo,

quoiqu'il me semble en ce moment-ci que rien ne me serait plus facile

à promettre et à tenir. Mais je puis changer d'avis, et j'aurais à me

repentir alors d'un engagement que je ne saurais pas rompre.

--Tu es donc esclave de ta parole, toi? Oui, il me semble que tu diffères

en cela du reste de l'espèce humaine, et que si tu avais fait dans ta vie

une promesse solennelle, tu l'aurais tenue.

--Maître, je crois avoir déjà fait mes preuves, car depuis que j'existe,

j'ai toujours été sous l'empire de quelque voeu. Ma mère m'avait donné le

précepte et l'exemple de cette sorte de religion qu'elle poussait jusqu'au

fanatisme. Quand nous voyagions ensemble, elle avait coutume de me dire,

aux approches des grandes villes: Consuelita, si je fais ici de bonnes

affaires, je te prends à témoin que je fais voeu d'aller pieds nus prier

pendant deux heures à la chapelle le plus en réputation de sainteté dans

le pays. Et quand elle avait fait ce qu'elle appelait de bonnes affaires,

la pauvre âme! c'est-à-dire quand elle avait gagné quelques écus avec ses

chansons, nous ne manquions jamais d'accomplir notre pèlerinage, quelque

temps qu'il fit, et à quelque distance que fût la chapelle en vogue.

Ce n'était pas de la dévotion bien éclairée ni bien sublime; mais enfin,

je regardais ces voeux comme sacrés; et quand ma mère, à son lit de mort,

me fit jurer de n'appartenir jamais à Anzoleto qu'en légitime mariage,

elle savait bien qu'elle pouvait mourir tranquille sur la foi de mon

serment. Plus tard, j'avais fait aussi, au comte Albert, la promesse de ne

point songer à un autre qu'à lui, et d'employer toutes les forces de mon

coeur à l'aimer comme il le voulait. Je n'ai pas manqué à ma parole, et

s'il ne m'en dégageait lui-même aujourd'hui, j'aurais bien pu lui rester

fidèle toute ma vie.

--Laisse là ton comte Albert, auquel tu ne dois plus songer; et puisqu'il

faut que tu sois sous l'empire de quelque voeu, dis-moi par lequel tu vas

t'engager envers moi.

--Oh! maître, fie-toi à ma raison, à mes bonnes moeurs et à mon dévouement

pour toi! ne me demande pas de serments; car c'est un joug effrayant qu'on

s'impose. La peur d'y manquer ôte le plaisir qu'on a à bien penser et à

bien agir.

--Je ne me paie pas de ces défaites-là, moi! reprit le Porpora d'un air

moitié sévère, moitié enjoué: je vois que tu as fait des serments à tout

le monde, excepté à moi. Passe pour celui que ta mère avait exigé. Il t'a

porté bonheur, ma pauvre enfant! sans lui, tu serais peut-être tombée dans

les pièges de cet infâme Anzoleto. Mais, puisque ensuite tu as pu faire,

sans amour et par pure bonté d'âme, des promesses si graves à ce Rudolstadt

qui n'était pour toi qu'un étranger, je trouverais bien méchant que dans un

jour comme celui-ci, jour heureux et mémorable où tu es rendue à la liberté

et fiancée au dieu de l'art, tu n'eusses pas le plus petit voeu à faire

pour ton vieux, professeur, pour ton meilleur ami.

--Oh oui, mon meilleur ami; mon bienfaiteur, mon appui et mon père! s'écria

Consuelo en se jetant avec effusion dans les bras du Porpora, qui était si

avare de tendres paroles que deux ou trois fois dans sa vie seulement il

lui avait montré à coeur ouvert son amour paternel. Je puis bien faire,

sans terreur et sans hésitation, le voeu de me dévouer à votre bonheur et

à votre gloire, tant que j'aurai un souffle de vie.

--Mon bonheur, c'est la gloire, Consuelo, tu le sais, dit le Porpora en

la pressant sur son coeur. Je n'en conçois pas d'autre. Je ne suis pas de

ces vieux bourgeois allemands qui ne rêvent d'autre félicité que d'avoir

leur petite fille auprès d'eux pour charger leur pipe ou pétrir leur

gâteau. Je n'ai besoin ni de pantoufles, ni de tisane, Dieu merci; et

quand je n'aurai plus besoin que de cela, je ne consentirai pas à ce

que tu me consacres tes jours comme tu le fais déjà avec trop de zèle

maintenant. Non, ce n'est pas là le dévouement que je te demande, tu le

sais bien; celui que j'exige, c'est que tu sois franchement artiste, une

grande artiste! Me promets-tu de l'être? de combattre cette langueur,

cette irrésolution, cette sorte de dégoût que tu avais ici dans les

commencements, de repousser les fleurettes de ces beaux seigneurs qui

recherchent les femmes de théâtre, ceux-ci parce qu'ils se flattent d'en

faire de bonnes ménagères, et qui les plantent là dès qu'ils voient en

elles une vocation contraire; ceux-là parce qu'ils sont ruinés et que le

plaisir de retrouver un carrosse et une bonne table aux frais de leurs

lucratives moitiés les font passer par-dessus le déshonneur attaché dans

leur caste à ces sortes d'alliances? Voyons! me promets-tu encore de ne

point te laisser tourner la tête par quelque petit ténor à voix grasse et

à cheveux bouclés, comme ce drôle d'Anzoleto qui n'aura jamais de mérite

que dans ses mollets, et de succès que par son impudence?

--Je vous promets, je vous jure tout cela solennellement, répondit Consuelo

en riant avec bonhomie des exhortations du Porpora, toujours un peu

piquantes en dépit de lui-même, mais auxquelles elle était parfaitement

habituée. Et je fais plus, ajouta-t-elle en reprenant son sérieux: je jure

que vous n'aurez jamais à vous plaindre d'un jour d'ingratitude dans ma

vie.

--Ah cela! je n'en demande pas tant! répondit-il d'un ton amer: c'est plus

que l'humaine nature ne comporte. Quand tu seras une cantatrice renommée

chez toutes les nations de l'Europe, tu auras des besoins de vanité, des

ambitions, des vices de coeur dont aucun grand artiste n'a jamais pu se

défendre. Tu voudras du succès à tout prix. Tu ne te résigneras pas à le

conquérir patiemment, ou à le risquer pour rester fidèle, soit à l'amitié,

soit au culte du vrai beau. Tu céderas au joug de la mode comme ils font

tous; dans chaque ville tu chanteras la musique en faveur, sans tenir

compte du mauvais goût du public ou de la cour. Enfin tu feras ton chemin

et tu seras grande malgré cela, puisqu'il n'y a pas moyen de l'être

autrement aux yeux du grand nombre. Pourvu que tu n'oublies pas de bien

choisir et de bien chanter quand tu auras à subir le jugement d'un petit

comité de vieilles têtes comme moi, et que devant le grand Haendel ou le

vieux Bach, tu fasses honneur à la méthode du Porpora et à toi-même, c'est

tout ce que je demande, tout ce que j'espère! Tu vois que je ne suis pas

un père égoïste, comme quelques-uns de tes flatteurs m'accusent sans doute

de l'être. Je ne te demande rien qui ne soit pour ton succès et pour ta

gloire.

--Et moi, je ne me soucie de rien de ce qui est pour mon avantage

personnel, répondit Consuelo attendrie et affligée. Je puis me laisser

emporter au milieu d'un succès par une ivresse involontaire; mais je ne

puis pas songer de sang-froid à édifier toute une vie de triomphe pour m'y

couronner de mes propres mains. Je veux avoir de la gloire pour vous, mon

maître; en dépit de votre incrédulité, je veux vous montrer que c'est pour

vous seul que Consuelo travaille et voyage; et pour vous prouver tout de

suite que vous l'avez calomniée, puisque vous croyez à ses serments, je

vous fais celui de prouver ce que j'avance.

--Et sur quoi jures-tu cela? dit le Porpora avec un sourire de tendresse

où la méfiance perçait encore.

--Sur les cheveux blancs, sur la tête sacrée du Porpora,» répondit Consuelo

en prenant cette tête blanche dans ses deux mains, et la baisant au front

avec ferveur.

Ils furent interrompus par le comte Hoditz, qu'un grand heiduque vint

annoncer. Ce laquais, en demandant pour son maître la permission de

présenter ses respects au Porpora et à sa pupille, regarda cette dernière

d'un air d'attention, d'incertitude et d'embarras qui surprit Consuelo,

sans qu'elle se souvînt pourtant où elle avait vu cette bonne figure un peu

bizarre. Le comte fut admis, et il présenta sa requête dans les termes les

plus courtois. Il partait pour sa seigneurie de Roswald, en Moravie, et,

voulant rendre ce séjour agréable à la margrave son épouse, il préparait,

pour la surprendre à son arrivée, une fête magnifique. En conséquence, il

proposait à Consuelo d'aller chanter pendant trois soirées consécutives

à Roswald, et il désirait même que le Porpora voulût bien l'accompagner

pour l'aider à diriger les concerts, spectacles et sérénades dont il

comptait régaler madame la margrave.

Le Porpora allégua l'engagement qu'on venait de signer et l'obligation de

se trouver à Berlin à jour fixe. Le comte voulut voir l'engagement, et

comme le Porpora avait toujours eu à se louer de ses bons procédés, il lui

procura le petit plaisir d'être mis dans la confidence de cette affaire,

de commenter l'acte, de faire l'entendu, de donner des conseils: après quoi

Hoditz insista sur sa demande, représentant qu'on avait plus de temps qu'il

n'en fallait pour y satisfaire sans manquer au terme assigné.

«Vous pouvez achever vos préparatifs en trois jours, dit-il, et aller à

Berlin par la Moravie.»

Ce n'était pas tout à fait le chemin; mais, au lieu de faire lentement

la route par la Bohême, dans un pays mal servi et récemment dévasté par

la guerre, le Porpora et son élève se rendraient très-promptement et

très-commodément à Roswald dans une bonne voiture que le comte mettait à

leur disposition ainsi que les relais, c'est-à-dire qu'il se chargeait des

embarras et des dépenses. Il se chargeait encore de les faire conduire de

même de Roswald à Pardubitz, s'ils voulaient descendre l'Elbe jusqu'à

Dresde, ou à Chrudim s'ils voulaient passer par Prague. Les commodités

qu'il leur offrait jusque-là abrégeaient effectivement la durée de leur

voyage, et la somme assez ronde qu'il y ajoutait donnait les moyens de

faire le reste plus agréablement. Porpora accepta, malgré la petite mine

que lui faisait Consuelo pour l'en dissuader. Le marché fut conclu, et le

départ fixé au dernier jour de la semaine.

Lorsque après lui avoir respectueusement baisé la main Hoditz eut laissé

Consuelo seule avec son maître, elle reprocha à celui-ci de s'être

laissé gagner si facilement. Quoiqu'elle n'eût plus rien à redouter des

impertinences du comte, elle lui en gardait un peu de ressentiment, et

n'allait pas chez lui avec plaisir. Elle ne voulait pas raconter au Porpora

l'aventure de Passaw, mais elle lui rappela les plaisanteries que lui-même

avait faites sur les inventions musicales du comte Hoditz.

«Ne voyez-vous pas, lui dit-elle, que je vais être condamnée à chanter sa

musique, et que vous, vous serez forcé de diriger sérieusement des cantates

et peut-être même des opéras de sa façon? Est-ce ainsi que vous me faites

tenir mon voeu de rester fidèle au culte du beau?

--Bast! répondit le Porpora en riant, je ne ferai pas cela si gravement que

tu penses; je compte, au contraire, m'en divertir copieusement, sans que

le patricien maestro s'en aperçoive le moins du monde. Faire ces choses-là

sérieusement et devant un public respectable, sera en effet un blasphème

et une honte; mais il est permis de s'amuser, et l'artiste serait bien

malheureux si, en gagnant sa vie, il n'avait pas le droit de rire dans sa

barbe de ceux qui la lui font gagner. D'ailleurs, tu verras là ta princesse

de Culmbach, que tu aimes et qui est charmante. Elle rira avec nous,

quoiqu'elle ne rie guère, de la musique de son beau-père.»

Il fallut céder, faire les paquets, les emplettes nécessaires et les

adieux. Joseph était au désespoir. Cependant une bonne fortune, une grande

joie d'artiste venait de lui arriver et faisait un peu compensation, ou

tout au-moins diversion forcée à la douleur de cette séparation. En jouant

sa sérénade sous la fenêtre de l'excellent mime Bernadone, l'arlequin

renommé du théâtre de la porte de Carinthie, il avait frappé d'étonnement

et de sympathie cet artiste aimable et intelligent. On l'avait fait monter,

on lui avait demandé de qui était ce trio agréable et original. On s'était

émerveillé de sa jeunesse, et de son talent. Enfin on lui avait confié,

séance tenante, le poëme d'un ballet intitulé le Diable Boiteux, dont il

commençait à écrire la musique. Il travaillait à cette tempête qui lui

coûta tant de soins, et dont le souvenir faisait rire encore le bonhomme

Haydn à quatre-vingts ans. Consuelo chercha à le distraire de sa tristesse,

en lui parlant toujours de sa tempête, que Bernadone voulait terrible,

et que Beppo, n'ayant jamais vu la mer, ne pouvait réussir à se peindre.

Consuelo lui décrivait l'Adriatique en fureur et lui chantait la plainte

des vagues, non sans rire avec lui de ces effets d'harmonie imitative,

aidés de celui des toiles bleues qu'on secoue d'une coulisse à l'autre à

force de bras.

«Écoute, lui dit le Porpora pour le tirer de peine, tu travaillerais

cent ans avec les plus beaux instruments du monde et les plus exactes

connaissances des bruits de l'onde et du vent, que tu ne rendrais pas

l'harmonie sublime de la nature. Ceci n'est pas le fait de la musique.

Elle s'égare puérilement quand elle court après les tours de force et les

effets de sonorité. Elle est plus grande que cela; elle a l'émotion pour

domaine. Son but est de l'inspirer, comme sa cause est d'être inspirée

par elle. Songe donc aux impressions de l'homme livré à la tourmente;

figure-toi un spectacle affreux, magnifique, terrible, un danger imminent:

place-toi, musicien, c'est-à-dire voix humaine, plainte humaine, âme

vivante et vibrante, au milieu de cette détresse, de ce désordre, de

cet abandon et de ces épouvantes; rends tes angoisses, et l'auditoire,

intelligent ou non, les partagera. Il s'imaginera voir la mer, entendre

les craquements du navire, les cris des matelots, le désespoir des

passagers. Que dirais-tu d'un poëte, qui, pour peindre une bataille, te

dirait en vers que le canon faisait _boum, boum_, et le tambour _plan,

plan_? Ce serait pourtant de l'harmonie imitative plus exacte que de

grandes images; mais ce ne serait pas de la poésie. La peinture elle-même,

cet art de description par excellence, n'est pas un art d'imitation

servile. L'artiste retracerait en vain le vert sombre de la mer, le ciel

noir de l'orage, la carcasse brisée du navire. S'il n'a le sentiment

pour rendre la terreur et la poésie de l'ensemble, son tableau sera sans

couleur, fût-il aussi éclatant qu'une enseigne à bière. Ainsi, jeune homme,

émeus-toi à l'idée d'un grand désastre, c'est ainsi que tu le rendras

émouvant pour les autres.»

Il lui répétait encore paternellement ces exhortations, tandis que la

voiture, attelée dans la cour de l'ambassade, recevait les paquets de

voyage. Joseph écoutait attentivement ses leçons, les buvant à la source,

pour ainsi dire: mais lorsque Consuelo, en mantelet et en bonnet fourré,

vint se jeter à son cou, il pâlit, étouffa un cri, et ne pouvant se

résoudre à la voir monter en voiture, il s'enfuit et alla cacher ses

sanglots au fond de l'arrière-boutique de Keller. Métastase le prit en

amitié, le perfectionna dans l'italien, et le dédommagea un peu par de

bons conseils et de généreux services de l'absence du Porpora; mais Joseph

fut bien longtemps triste et malheureux, avant de s'habituer à celle de

Consuelo.

Celle-ci, quoique triste aussi, et regrettant un si fidèle et si aimable

ami, sentit revenir son courage, son ardeur et la poésie de ses impressions

à mesure qu'elle s'enfonça dans les montagnes de la Moravie. Un nouveau

soleil se levait sur sa vie. Dégagée de tout lien et de toute domination

étrangère à son art, il lui semblait qu'elle s'y devait tout entière.

Le Porpora, rendu à l'espérance et à l'enjouement de sa jeunesse,

l'exaltait par d'éloquentes déclamations; et la noble fille, sans cesser

d'aimer Albert et Joseph comme deux frères qu'elle devait retrouver dans

le sein de Dieu, se sentait légère, comme l'alouette qui monte en chantant

dans le ciel, au matin d'un beau jour.

Consuelo, Tome 3 (1861) · 第 31 / 39 题