Un matin, le Porpora l'appela dans sa chambre plus tôt que de coutume.
Il avait l'air rayonnant, et il tenait une grosse et grande lettre d'une
main, ses lunettes de l'autre. Consuelo tressaillit et trembla de tout
son corps, s'imaginant que c'était enfin la réponse de Riesenburg. Mais,
elle fut bientôt détrompée: c'était, une lettre d'Hubert, le Porporino.
Ce chanteur célèbre annonçait à son maître que toutes les conditions
proposées par lui pour l'engagement de Consuelo étaient acceptées, et il
lui envoyait le contrat signé du baron de Poelnitz, directeur du théâtre
royal de Berlin, et n'attendant plus que la signature de Consuelo et
la sienne. A cet acte était jointe une lettre fort affectueuse et fort
honorable du dit baron, qui engageait le Porpora à venir briguer la
maîtrise de chapelle du roi de Prusse tout en faisant ses preuves par la
production et l'exécution d'autant d'opéras et de fugues nouvelles qu'il
lui plairait d'en apporter. Le Porporino se réjouissait d'avoir à chanter
bientôt, selon son coeur, avec _une soeur en Porpora_, et invitait vivement
le maître à quitter Vienne pour _Sans-Souci_, le délicieux séjour de
Frédéric le Grand.
Cette lettre mettait le Porpora en grande joie, et cependant elle le
remplissait d'incertitude. Il lui semblait que la fortune commençait à
dérider pour lui sa face si longtemps rechignée, et que, de deux côtés,
la faveur des monarques (alors si nécessaire au développement des
artistes) lui offrait une heureuse perspective. Frédéric l'appelait à
Berlin; à Vienne, Marie-Thérèse lui faisait faire de belles promesses.
Des deux parts, il fallait que Consuelo fût l'instrument de sa victoire;
à Berlin, en faisant beaucoup valoir ses productions; à Vienne, en
épousant Joseph Haydn.
Le moment était donc venu de remettre son sort entre les mains de sa fille
adoptive. Il lui proposa le mariage ou le départ, à son choix; et, dans ces
nouvelles circonstances, il mit beaucoup moins d'ardeur à lui offrir le
coeur et la main de Beppo qu'il en eût mis la veille encore. Il était un
peu las de Vienne, et la pensée de se voir apprécié et fêté chez l'ennemi
lui souriait comme une petite vengeance dont il s'exagérait l'effet
probable sur la cour d'Autriche. Enfin, à tout prendre, Consuelo ne lui
parlant plus d'Albert depuis quelque temps et lui paraissant y avoir
renoncé, il aimait mieux qu'elle ne se mariât pas du tout.
Consuelo eut bientôt mis fin à ses incertitudes en lui déclarant qu'elle
n'épouserait jamais Joseph Haydn par beaucoup de raisons, et d'abord parce
qu'il ne l'avait jamais recherchée en mariage, étant engagé avec la fille
de son bienfaiteur, Anna Keller.
«En ce cas, dit le Porpora, il n'y a pas à balancer. Voici ton contrat
d'engagement avec Berlin. Signe, et disposons-nous à partir; car il n'y a
pas d'espoir pour nous ici, si tu ne te soumets à la _matrimoniomanie_ de
l'impératrice. Sa protection est à ce prix, et un refus décisif va nous
rendre à ses yeux plus noirs que les diables.
--Mon cher maître, répondit Consuelo avec plus de fermeté qu'elle n'en
avait encore montré au Porpora, je suis prête à vous obéir dès que ma
conscience sera en repos sur un point capital. Certains engagements
d'affection et d'estime sérieuse me liaient au seigneur de Rudolstadt.
Je ne vous cacherai pas que, malgré votre incrédulité, vos reproches et
vos railleries, j'ai persévéré, depuis trois mois que nous sommes ici,
à me conserver libre de tout engagement contraire à ce mariage. Mais, après
une lettre décisive que j'ai écrite il y a six semaines, et qui a passé par
vos mains, il s'est passé des choses qui me font croire que la famille de
Rudolstadt a renoncé à moi. Chaque jour qui s'écoule me confirme dans la
pensée que ma parole m'est rendue et que je suis libre de vous consacrer
entièrement mes soins et mon travail. Vous voyez que j'accepte cette
destinée sans regret et sans hésitation. Cependant, d'après cette lettre
que j'ai écrite, je ne pourrais pas être tranquille avec moi-même si je
n'en recevais pas la réponse. Je l'attends tous les jours, elle ne peut
plus tarder. Permettez-moi de ne signer l'engagement avec Berlin qu'après
la réception de...
--Eh! ma pauvre enfant, dit le Porpora, qui, dès le premier mot de son
élève, avait dressé ses batteries préparées à l'avance, tu attendrais
longtemps! la réponse que tu demandes m'a été adressée depuis un mois...
--Et vous ne me l'avez pas montrée? s'écria Consuelo; et vous m'avez
laissée dans une telle incertitude? Maître, tu es bien bizarre! Quelle
confiance puis-je avoir en toi, si tu me trompes ainsi?
--En quoi t'ai-je trompée? La lettre m'était adressée, et il m'était
enjoint de ne te la montrer que lorsque je te verrais guérie de ton fol
amour, et disposée à écouter la raison et les bienséances.
--Sont-ce là les termes dont on s'est servi? dit Consuelo en rougissant.
Il est impossible que le comte Christian ou le comte Albert aient qualifié
ainsi une amitié aussi calme, aussi discrète, aussi fière que la mienne.
--Les termes n'y font rien, dit le Porpora, les gens du monde parlent
toujours un beau langage, c'est à nous de le comprendre: tant il y a que
le vieux comte ne se souciait nullement d'avoir une bru dans les coulisses;
et que, lorsqu'il a su que tu avais paru ici sur les planches, il a fait
renoncer son fils à l'avilissement d'un tel mariage. Le bon Albert s'est
fait une raison, et on te rend ta parole. Je vois avec plaisir que tu n'en
es pas fâchée. Donc, tout est pour le mieux, et en route pour la Prusse!
--Maître, montrez-moi cette lettre, dit Consuelo, et je signerai le contrat
aussitôt après.
--Cette lettre, cette lettre! pourquoi veux-tu la voir? elle te fera de la
peine. Il est de certaines folies du cerveau qu'il faut savoir pardonner
aux autres et à soi-même. Oublie tout cela.
--On n'oublie pas par un seul acte de la volonté, reprit Consuelo; la
réflexion nous aide, et les causes nous éclairent. Si je suis repoussée
des Rudolstadt avec dédain, je serai bientôt consolée; si je suis rendue
à la liberté avec estime et affection, je serai consolée autrement avec
moins d'effort. Montrez-moi la lettre; que craignez-vous, puisque d'une
manière ou de l'autre je vous obéirai?
--Eh bien! je vais te la montrer,» dit le malicieux professeur en ouvrant
son secrétaire, et en feignant de chercher la lettre.
Il ouvrit tous ses tiroirs, remua toutes ses paperasses, et cette
lettre, qui n'avait jamais existé, put bien ne pas s'y trouver. Il
feignit de s'impatienter; Consuelo s'impatienta tout de bon. Elle mit
elle-même la main à la recherche; il la laissa faire. Elle renversa tous
les tiroirs, elle bouleversa tous les papiers. La lettre fut
introuvable. Le Porpora essaya de se la rappeler, et improvisa une
version polie et décisive. Consuelo ne pouvait pas soupçonner son maître
d'une dissimulation si soutenue. Il faut croire, pour l'honneur du vieux
professeur, qu'il ne s'en tira pas merveilleusement; mais il en fallait
peu pour persuader un esprit aussi candide que celui de Consuelo. Elle
finit par croire que la lettre avait servi à allumer la pipe du Porpora
dans un moment de distraction; et, après être rentrée dans sa chambre
pour faire sa prière, et jurer sur le cyprès une éternelle amitié au
comte Albert _quand même_, elle revint tranquillement signer un
engagement de deux mois avec le théâtre de Berlin, exécutable à la fin
de celui où l'on venait d'entrer. C'était le temps plus que nécessaire
pour les préparatifs du départ et pour le voyage. Quand Porpora vit
l'encre fraîche sur le papier, il embrassa son élève, et la salua
solennellement du titre d'artiste.
«Ceci est ton jour de confirmation, lui dit-il, et s'il était en mon
pouvoir de te faire prononcer des voeux, je te dicterais celui de renoncer
pour toujours à l'amour et au mariage; car te voilà prêtresse du dieu de
l'harmonie; les Muses sont vierges, et celle qui se consacre à Apollon
devrait faire le serment des vestales.
--Je ne dois pas faire le serment de ne pas me marier, répondit Consuelo,
quoiqu'il me semble en ce moment-ci que rien ne me serait plus facile
à promettre et à tenir. Mais je puis changer d'avis, et j'aurais à me
repentir alors d'un engagement que je ne saurais pas rompre.
--Tu es donc esclave de ta parole, toi? Oui, il me semble que tu diffères
en cela du reste de l'espèce humaine, et que si tu avais fait dans ta vie
une promesse solennelle, tu l'aurais tenue.
--Maître, je crois avoir déjà fait mes preuves, car depuis que j'existe,
j'ai toujours été sous l'empire de quelque voeu. Ma mère m'avait donné le
précepte et l'exemple de cette sorte de religion qu'elle poussait jusqu'au
fanatisme. Quand nous voyagions ensemble, elle avait coutume de me dire,
aux approches des grandes villes: Consuelita, si je fais ici de bonnes
affaires, je te prends à témoin que je fais voeu d'aller pieds nus prier
pendant deux heures à la chapelle le plus en réputation de sainteté dans
le pays. Et quand elle avait fait ce qu'elle appelait de bonnes affaires,
la pauvre âme! c'est-à-dire quand elle avait gagné quelques écus avec ses
chansons, nous ne manquions jamais d'accomplir notre pèlerinage, quelque
temps qu'il fit, et à quelque distance que fût la chapelle en vogue.
Ce n'était pas de la dévotion bien éclairée ni bien sublime; mais enfin,
je regardais ces voeux comme sacrés; et quand ma mère, à son lit de mort,
me fit jurer de n'appartenir jamais à Anzoleto qu'en légitime mariage,
elle savait bien qu'elle pouvait mourir tranquille sur la foi de mon
serment. Plus tard, j'avais fait aussi, au comte Albert, la promesse de ne
point songer à un autre qu'à lui, et d'employer toutes les forces de mon
coeur à l'aimer comme il le voulait. Je n'ai pas manqué à ma parole, et
s'il ne m'en dégageait lui-même aujourd'hui, j'aurais bien pu lui rester
fidèle toute ma vie.
--Laisse là ton comte Albert, auquel tu ne dois plus songer; et puisqu'il
faut que tu sois sous l'empire de quelque voeu, dis-moi par lequel tu vas
t'engager envers moi.
--Oh! maître, fie-toi à ma raison, à mes bonnes moeurs et à mon dévouement
pour toi! ne me demande pas de serments; car c'est un joug effrayant qu'on
s'impose. La peur d'y manquer ôte le plaisir qu'on a à bien penser et à
bien agir.
--Je ne me paie pas de ces défaites-là, moi! reprit le Porpora d'un air
moitié sévère, moitié enjoué: je vois que tu as fait des serments à tout
le monde, excepté à moi. Passe pour celui que ta mère avait exigé. Il t'a
porté bonheur, ma pauvre enfant! sans lui, tu serais peut-être tombée dans
les pièges de cet infâme Anzoleto. Mais, puisque ensuite tu as pu faire,
sans amour et par pure bonté d'âme, des promesses si graves à ce Rudolstadt
qui n'était pour toi qu'un étranger, je trouverais bien méchant que dans un
jour comme celui-ci, jour heureux et mémorable où tu es rendue à la liberté
et fiancée au dieu de l'art, tu n'eusses pas le plus petit voeu à faire
pour ton vieux, professeur, pour ton meilleur ami.
--Oh oui, mon meilleur ami; mon bienfaiteur, mon appui et mon père! s'écria
Consuelo en se jetant avec effusion dans les bras du Porpora, qui était si
avare de tendres paroles que deux ou trois fois dans sa vie seulement il
lui avait montré à coeur ouvert son amour paternel. Je puis bien faire,
sans terreur et sans hésitation, le voeu de me dévouer à votre bonheur et
à votre gloire, tant que j'aurai un souffle de vie.
--Mon bonheur, c'est la gloire, Consuelo, tu le sais, dit le Porpora en
la pressant sur son coeur. Je n'en conçois pas d'autre. Je ne suis pas de
ces vieux bourgeois allemands qui ne rêvent d'autre félicité que d'avoir
leur petite fille auprès d'eux pour charger leur pipe ou pétrir leur
gâteau. Je n'ai besoin ni de pantoufles, ni de tisane, Dieu merci; et
quand je n'aurai plus besoin que de cela, je ne consentirai pas à ce
que tu me consacres tes jours comme tu le fais déjà avec trop de zèle
maintenant. Non, ce n'est pas là le dévouement que je te demande, tu le
sais bien; celui que j'exige, c'est que tu sois franchement artiste, une
grande artiste! Me promets-tu de l'être? de combattre cette langueur,
cette irrésolution, cette sorte de dégoût que tu avais ici dans les
commencements, de repousser les fleurettes de ces beaux seigneurs qui
recherchent les femmes de théâtre, ceux-ci parce qu'ils se flattent d'en
faire de bonnes ménagères, et qui les plantent là dès qu'ils voient en
elles une vocation contraire; ceux-là parce qu'ils sont ruinés et que le
plaisir de retrouver un carrosse et une bonne table aux frais de leurs
lucratives moitiés les font passer par-dessus le déshonneur attaché dans
leur caste à ces sortes d'alliances? Voyons! me promets-tu encore de ne
point te laisser tourner la tête par quelque petit ténor à voix grasse et
à cheveux bouclés, comme ce drôle d'Anzoleto qui n'aura jamais de mérite
que dans ses mollets, et de succès que par son impudence?
--Je vous promets, je vous jure tout cela solennellement, répondit Consuelo
en riant avec bonhomie des exhortations du Porpora, toujours un peu
piquantes en dépit de lui-même, mais auxquelles elle était parfaitement
habituée. Et je fais plus, ajouta-t-elle en reprenant son sérieux: je jure
que vous n'aurez jamais à vous plaindre d'un jour d'ingratitude dans ma
vie.
--Ah cela! je n'en demande pas tant! répondit-il d'un ton amer: c'est plus
que l'humaine nature ne comporte. Quand tu seras une cantatrice renommée
chez toutes les nations de l'Europe, tu auras des besoins de vanité, des
ambitions, des vices de coeur dont aucun grand artiste n'a jamais pu se
défendre. Tu voudras du succès à tout prix. Tu ne te résigneras pas à le
conquérir patiemment, ou à le risquer pour rester fidèle, soit à l'amitié,
soit au culte du vrai beau. Tu céderas au joug de la mode comme ils font
tous; dans chaque ville tu chanteras la musique en faveur, sans tenir
compte du mauvais goût du public ou de la cour. Enfin tu feras ton chemin
et tu seras grande malgré cela, puisqu'il n'y a pas moyen de l'être
autrement aux yeux du grand nombre. Pourvu que tu n'oublies pas de bien
choisir et de bien chanter quand tu auras à subir le jugement d'un petit
comité de vieilles têtes comme moi, et que devant le grand Haendel ou le
vieux Bach, tu fasses honneur à la méthode du Porpora et à toi-même, c'est
tout ce que je demande, tout ce que j'espère! Tu vois que je ne suis pas
un père égoïste, comme quelques-uns de tes flatteurs m'accusent sans doute
de l'être. Je ne te demande rien qui ne soit pour ton succès et pour ta
gloire.
--Et moi, je ne me soucie de rien de ce qui est pour mon avantage
personnel, répondit Consuelo attendrie et affligée. Je puis me laisser
emporter au milieu d'un succès par une ivresse involontaire; mais je ne
puis pas songer de sang-froid à édifier toute une vie de triomphe pour m'y
couronner de mes propres mains. Je veux avoir de la gloire pour vous, mon
maître; en dépit de votre incrédulité, je veux vous montrer que c'est pour
vous seul que Consuelo travaille et voyage; et pour vous prouver tout de
suite que vous l'avez calomniée, puisque vous croyez à ses serments, je
vous fais celui de prouver ce que j'avance.
--Et sur quoi jures-tu cela? dit le Porpora avec un sourire de tendresse
où la méfiance perçait encore.
--Sur les cheveux blancs, sur la tête sacrée du Porpora,» répondit Consuelo
en prenant cette tête blanche dans ses deux mains, et la baisant au front
avec ferveur.
Ils furent interrompus par le comte Hoditz, qu'un grand heiduque vint
annoncer. Ce laquais, en demandant pour son maître la permission de
présenter ses respects au Porpora et à sa pupille, regarda cette dernière
d'un air d'attention, d'incertitude et d'embarras qui surprit Consuelo,
sans qu'elle se souvînt pourtant où elle avait vu cette bonne figure un peu
bizarre. Le comte fut admis, et il présenta sa requête dans les termes les
plus courtois. Il partait pour sa seigneurie de Roswald, en Moravie, et,
voulant rendre ce séjour agréable à la margrave son épouse, il préparait,
pour la surprendre à son arrivée, une fête magnifique. En conséquence, il
proposait à Consuelo d'aller chanter pendant trois soirées consécutives
à Roswald, et il désirait même que le Porpora voulût bien l'accompagner
pour l'aider à diriger les concerts, spectacles et sérénades dont il
comptait régaler madame la margrave.
Le Porpora allégua l'engagement qu'on venait de signer et l'obligation de
se trouver à Berlin à jour fixe. Le comte voulut voir l'engagement, et
comme le Porpora avait toujours eu à se louer de ses bons procédés, il lui
procura le petit plaisir d'être mis dans la confidence de cette affaire,
de commenter l'acte, de faire l'entendu, de donner des conseils: après quoi
Hoditz insista sur sa demande, représentant qu'on avait plus de temps qu'il
n'en fallait pour y satisfaire sans manquer au terme assigné.
«Vous pouvez achever vos préparatifs en trois jours, dit-il, et aller à
Berlin par la Moravie.»
Ce n'était pas tout à fait le chemin; mais, au lieu de faire lentement
la route par la Bohême, dans un pays mal servi et récemment dévasté par
la guerre, le Porpora et son élève se rendraient très-promptement et
très-commodément à Roswald dans une bonne voiture que le comte mettait à
leur disposition ainsi que les relais, c'est-à-dire qu'il se chargeait des
embarras et des dépenses. Il se chargeait encore de les faire conduire de
même de Roswald à Pardubitz, s'ils voulaient descendre l'Elbe jusqu'à
Dresde, ou à Chrudim s'ils voulaient passer par Prague. Les commodités
qu'il leur offrait jusque-là abrégeaient effectivement la durée de leur
voyage, et la somme assez ronde qu'il y ajoutait donnait les moyens de
faire le reste plus agréablement. Porpora accepta, malgré la petite mine
que lui faisait Consuelo pour l'en dissuader. Le marché fut conclu, et le
départ fixé au dernier jour de la semaine.
Lorsque après lui avoir respectueusement baisé la main Hoditz eut laissé
Consuelo seule avec son maître, elle reprocha à celui-ci de s'être
laissé gagner si facilement. Quoiqu'elle n'eût plus rien à redouter des
impertinences du comte, elle lui en gardait un peu de ressentiment, et
n'allait pas chez lui avec plaisir. Elle ne voulait pas raconter au Porpora
l'aventure de Passaw, mais elle lui rappela les plaisanteries que lui-même
avait faites sur les inventions musicales du comte Hoditz.
«Ne voyez-vous pas, lui dit-elle, que je vais être condamnée à chanter sa
musique, et que vous, vous serez forcé de diriger sérieusement des cantates
et peut-être même des opéras de sa façon? Est-ce ainsi que vous me faites
tenir mon voeu de rester fidèle au culte du beau?
--Bast! répondit le Porpora en riant, je ne ferai pas cela si gravement que
tu penses; je compte, au contraire, m'en divertir copieusement, sans que
le patricien maestro s'en aperçoive le moins du monde. Faire ces choses-là
sérieusement et devant un public respectable, sera en effet un blasphème
et une honte; mais il est permis de s'amuser, et l'artiste serait bien
malheureux si, en gagnant sa vie, il n'avait pas le droit de rire dans sa
barbe de ceux qui la lui font gagner. D'ailleurs, tu verras là ta princesse
de Culmbach, que tu aimes et qui est charmante. Elle rira avec nous,
quoiqu'elle ne rie guère, de la musique de son beau-père.»
Il fallut céder, faire les paquets, les emplettes nécessaires et les
adieux. Joseph était au désespoir. Cependant une bonne fortune, une grande
joie d'artiste venait de lui arriver et faisait un peu compensation, ou
tout au-moins diversion forcée à la douleur de cette séparation. En jouant
sa sérénade sous la fenêtre de l'excellent mime Bernadone, l'arlequin
renommé du théâtre de la porte de Carinthie, il avait frappé d'étonnement
et de sympathie cet artiste aimable et intelligent. On l'avait fait monter,
on lui avait demandé de qui était ce trio agréable et original. On s'était
émerveillé de sa jeunesse, et de son talent. Enfin on lui avait confié,
séance tenante, le poëme d'un ballet intitulé le Diable Boiteux, dont il
commençait à écrire la musique. Il travaillait à cette tempête qui lui
coûta tant de soins, et dont le souvenir faisait rire encore le bonhomme
Haydn à quatre-vingts ans. Consuelo chercha à le distraire de sa tristesse,
en lui parlant toujours de sa tempête, que Bernadone voulait terrible,
et que Beppo, n'ayant jamais vu la mer, ne pouvait réussir à se peindre.
Consuelo lui décrivait l'Adriatique en fureur et lui chantait la plainte
des vagues, non sans rire avec lui de ces effets d'harmonie imitative,
aidés de celui des toiles bleues qu'on secoue d'une coulisse à l'autre à
force de bras.
«Écoute, lui dit le Porpora pour le tirer de peine, tu travaillerais
cent ans avec les plus beaux instruments du monde et les plus exactes
connaissances des bruits de l'onde et du vent, que tu ne rendrais pas
l'harmonie sublime de la nature. Ceci n'est pas le fait de la musique.
Elle s'égare puérilement quand elle court après les tours de force et les
effets de sonorité. Elle est plus grande que cela; elle a l'émotion pour
domaine. Son but est de l'inspirer, comme sa cause est d'être inspirée
par elle. Songe donc aux impressions de l'homme livré à la tourmente;
figure-toi un spectacle affreux, magnifique, terrible, un danger imminent:
place-toi, musicien, c'est-à-dire voix humaine, plainte humaine, âme
vivante et vibrante, au milieu de cette détresse, de ce désordre, de
cet abandon et de ces épouvantes; rends tes angoisses, et l'auditoire,
intelligent ou non, les partagera. Il s'imaginera voir la mer, entendre
les craquements du navire, les cris des matelots, le désespoir des
passagers. Que dirais-tu d'un poëte, qui, pour peindre une bataille, te
dirait en vers que le canon faisait _boum, boum_, et le tambour _plan,
plan_? Ce serait pourtant de l'harmonie imitative plus exacte que de
grandes images; mais ce ne serait pas de la poésie. La peinture elle-même,
cet art de description par excellence, n'est pas un art d'imitation
servile. L'artiste retracerait en vain le vert sombre de la mer, le ciel
noir de l'orage, la carcasse brisée du navire. S'il n'a le sentiment
pour rendre la terreur et la poésie de l'ensemble, son tableau sera sans
couleur, fût-il aussi éclatant qu'une enseigne à bière. Ainsi, jeune homme,
émeus-toi à l'idée d'un grand désastre, c'est ainsi que tu le rendras
émouvant pour les autres.»
Il lui répétait encore paternellement ces exhortations, tandis que la
voiture, attelée dans la cour de l'ambassade, recevait les paquets de
voyage. Joseph écoutait attentivement ses leçons, les buvant à la source,
pour ainsi dire: mais lorsque Consuelo, en mantelet et en bonnet fourré,
vint se jeter à son cou, il pâlit, étouffa un cri, et ne pouvant se
résoudre à la voir monter en voiture, il s'enfuit et alla cacher ses
sanglots au fond de l'arrière-boutique de Keller. Métastase le prit en
amitié, le perfectionna dans l'italien, et le dédommagea un peu par de
bons conseils et de généreux services de l'absence du Porpora; mais Joseph
fut bien longtemps triste et malheureux, avant de s'habituer à celle de
Consuelo.
Celle-ci, quoique triste aussi, et regrettant un si fidèle et si aimable
ami, sentit revenir son courage, son ardeur et la poésie de ses impressions
à mesure qu'elle s'enfonça dans les montagnes de la Moravie. Un nouveau
soleil se levait sur sa vie. Dégagée de tout lien et de toute domination
étrangère à son art, il lui semblait qu'elle s'y devait tout entière.
Le Porpora, rendu à l'espérance et à l'enjouement de sa jeunesse,
l'exaltait par d'éloquentes déclamations; et la noble fille, sans cesser
d'aimer Albert et Joseph comme deux frères qu'elle devait retrouver dans
le sein de Dieu, se sentait légère, comme l'alouette qui monte en chantant
dans le ciel, au matin d'un beau jour.