XCVIII.

Malgré l'agitation convulsive qui s'était emparée de Consuelo, elle se

surpassa encore dans le troisième acte. Elle ne s'y attendait pas, elle n'y

comptait plus; elle entrait sur le théâtre avec la résolution désespérée

d'échouer avec honneur, en se voyant tout à coup privée de sa voix et de

ses moyens au milieu d'une lutte courageuse. Elle n'avait pas peur: mille

sifflets n'eussent rien été au prix du danger et de la honte auxquels

elle venait d'échapper par une sorte d'intervention miraculeuse. Un autre

miracle suivit celui-là; le bon génie de Consuelo semblait veiller sur

elle: elle eut plus de voix qu'elle n'en avait jamais eu; elle chanta avec

plus de _maestria_, et joua avec plus d'énergie et de passion qu'il ne lui

était encore arrivé. Tout son être était exalté à sa plus haute puissance;

il lui semblait bien, à chaque instant, qu'elle allait se briser comme une

corde trop tendue; mais cette excitation fébrile la transportait dans une

sphère fantastique: elle agissait comme dans un rêve, et s'étonnait d'y

trouver les forces de la réalité.

Et puis une pensée de bonheur la ranimait à chaque crainte de défaillance.

Albert, sans aucun doute, était là. Il était à Vienne depuis la veille au

moins. Il l'observait, il suivait tout ses mouvements, il veillait sur

elle; car à quel autre attribuer le secours imprévu qu'elle venait de

recevoir, et la force presque surnaturelle dont il fallait qu'un homme

fût doué pour terrasser François de Trenck, l'Hercule esclavon? Et si, par

une de ces bizarreries dont son caractère n'offrait que trop d'exemples,

il refusait de lui parler, s'il semblait vouloir se dérober à ses regards,

il n'en était pas moins évident qu'il l'aimait toujours ardemment,

puisqu'il la protégeait avec tant de sollicitude, et la préservait avec

tant d'énergie.

«Eh bien, pensa Consuelo, puisque Dieu permet que mes forces ne me

trahissent pas, je veux qu'il me voie belle dans mon rôle, et que, du coin

de la salle d'où sans doute il m'observe en cet instant, il jouisse d'un

triomphe que je ne dois ni à la cabale ni au charlatanisme.»

Tout en se conservant à l'esprit de son rôle, elle le chercha des yeux,

mais elle ne le put découvrir; et lorsqu'elle rentrait dans les coulisses,

elle l'y cherchait encore, avec aussi peu de succès. Où pouvait-il être?

où se cachait-il? avait-il tué le pandoure sur le coup, en le jetant au bas

de l'escalier? Était-il forcé de se dérober aux poursuites? allait-il venir

lui demander asile auprès du Porpora? le retrouverait-elle, cette fois,

en rentrant à l'ambassade? Ces perplexités disparaissaient dès qu'elle

rentrait en scène: elle oubliait alors, comme par un effet magique, tous

les détails de sa vie réelle, pour ne plus sentir qu'une vague attente,

mêlée d'enthousiasme, de frayeur, de gratitude et d'espoir. Et tout cela

était dans son rôle, et se manifestait en accents admirables de tendresse

et de vérité.

Elle fut rappelée après la fin; et l'impératrice lui jeta, la première, de

sa loge, un bouquet où était attaché un présent assez estimable. La cour et

la ville suivirent l'exemple de la souveraine en lui envoyant une pluie de

fleurs. Au milieu de ces palmes embaumées, Consuelo vit tomber à ses pieds

une branche verte, sur laquelle ses yeux s'attachèrent involontairement.

Dès que le rideau fut hissé pour la dernière fois, elle la ramassa.

C'était une branche de cyprès. Alors toutes les couronnes du triomphe

disparurent de sa pensée, pour ne lui laisser à contempler et à commenter

que cet emblème funèbre, un signe de douleur et d'épouvante, l'expression,

peut-être, d'un dernier adieu. Un froid mortel succéda à la fièvre de

l'émotion; une terreur insurmontable fit passer un nuage devant ses yeux.

Ses jambes se dérobèrent, et on l'emporta défaillante dans la voiture de

l'ambassadeur de Venise, où le Porpora chercha en vain à lui arracher un

mot. Ses lèvres étaient glacées; et sa main pétrifiée tenait, sous son

manteau, cette branche de cyprès, qui semblait avoir été jetée sur elle par

le vent de là mort.

En descendant l'escalier du théâtre, elle n'avait pas vu des traces de

sang; et, dans la confusion de la sortie, peu de personnes les avaient

remarquées. Mais tandis qu'elle regagnait l'ambassade, absorbée dans de

sombres méditations, une scène assez triste se passait à huis clos dans le

foyer des acteurs. Peu de temps avant la fin du spectacle, les employés du

théâtre, en rouvrant toutes les portes, avaient trouvé le baron de Trenck

évanoui au bas de l'escalier et baigné dans son sang. On l'avait porté dans

une des salles réservées aux artistes; et, pour ne pas faire d'éclat et de

confusion, on avait averti, sous main, le directeur, le médecin du théâtre

et les officiers de police, afin qu'ils vinssent constater le fait. Le

public et la troupe évacuèrent donc la salle et le théâtre sans savoir

l'événement, tandis que les gens de l'art, les fonctionnaires impériaux et

quelques témoins compatissants s'efforçaient de secourir et d'interroger le

pandoure. La Corilla, qui attendait la voiture de son amant, et qui avait

envoyé plusieurs fois sa soubrette s'informer de lui, fut prise d'humeur

et d'impatience, et se hasarda à descendre elle-même, au risque de s'en

retourner à pied. Elle rencontra M. Holzbaüer, qui connaissait ses

relations avec Trenck, et qui la conduisit au foyer où elle trouva son

amant avec la tête fendue et le corps tellement endolori de contusions,

qu'il ne pouvait faire un mouvement. Elle remplit l'air de ses gémissements

et de ses plaintes. Holzbaüer fit sortir les témoins inutiles, et ferma les

portes. La cantatrice, interrogée, ne put rien dire et rien présumer pour

éclaircir l'affaire. Enfin Trenck, ayant un peu repris ses esprits, déclara

qu'étant venu dans l'intérieur du théâtre sans permission, pour voir de

près les danseuses, il avait voulu se hâter de sortir avant la fin; mais

que, ne connaissant pas les détours du labyrinthe, le pied lui avait manqué

sur la première marche de ce maudit escalier. Il était tombé brusquement et

avait roulé jusqu'en bas. On se contenta de cette explication; et on le

reporta chez lui, où la Corilla l'alla soigner avec un zèle qui lui fit

perdre la faveur du prince Kaunitz, et par suite la bienveillance de Sa

Majesté; mais elle en fit hardiment le sacrifice, et Trenck, dont le corps

de fer avait résisté à des épreuves plus rudes, en fut quitte pour huit

jours de courbature et une cicatrice de plus à la tête. Il ne se vanta à

personne de sa mésaventure, et se promit seulement de la faire payer cher

à Consuelo. Il l'eût fait cruellement sans doute, si un mandat d'arrêt ne

l'eût arraché brusquement des bras de Corilla pour le jeter dans la prison

militaire, à peine rétabli de sa chute et grelottant encore la fièvre[1].

Ce qu'une sourde rumeur publique avait annoncé au chanoine commençait

à se réaliser. Les richesses du pandoure avaient allumé chez des hommes

influents et d'habiles créatures, une soif ardente, inextinguible. Il en

fut la victime mémorable. Accusé de tous les crimes qu'il avait commis et

de tous ceux que lui prêtèrent les gens intéressés à sa perte, il commença

à endurer les lenteurs, les vexations, les prévarications impudentes, les

injustices raffinées d'un long et scandaleux procès. Avare, malgré son

ostentation, et fier, malgré ses vices, il ne voulut pas payer le zèle de

ses protecteurs ou acheter la conscience de ses juges. Nous le laisserons

jusqu'à nouvel ordre dans la prison, où s'étant porté à quelque violence,

il eut la douleur de se voir enchaîné par un pied. Honte et infamie! ce fut

précisément le pied qui avait été brisé d'un éclat de bombe dans une de ses

plus belles actions militaires. Il avait subi la scarification de l'os

gangrené, et, à peine rétabli, il était remonté à cheval pour reprendre

son service avec une fermeté héroïque. On scella un anneau de fer et une

lourde chaîne sur cette affreuse cicatrice. La blessure se rouvrit, et il

supporta de nouvelles tortures, non plus pour servir Marie-Thérèse, mais

pour l'avoir trop bien servie. La grande reine, qui n'avait pas été fâchée

de lui voir pressurer et déchirer cette malheureuse et dangereuse Bohême,

rempart peu assuré contre l'ennemi, à cause de son antique haine nationale,

_le roi_ Marie-Thérèse, qui, n'ayant plus besoin des crimes de Trenck et

des excès des pandoures pour s'affermir sur le trône, commençait à les

trouver monstrueux et irrémissibles, fut censée ignorer ces barbares

traitements; de même que le grand Frédéric fut censé ignorer les féroces

recherches de cruauté, les tortures de l'inanition et les soixante-huit

livres de fers dont fut martyrisé, un peu plus tard, l'autre baron de

Trenck, son beau page, son brillant officier d'ordonnance, le sauveur

et l'ami de notre Consuelo. Tous les flatteurs qui nous ont transmis

légèrement le récit de ces abominables histoires en ont attribué l'odieux

à des officiers subalternes, à des commis obscurs, pour en laver la

mémoire des souverains; mais ces souverains, si mal instruits des abus

de leurs geôles, savaient si bien, au contraire, ce qui s'y passait,

que Frédéric-le-Grand donna en personne le dessin des fers que Trenck

le Prussien porta neuf ans dans son sépulcre de Magdebourg; et si

Marie-Thérèse n'ordonna pas précisément qu'on enchaînât Trenck l'Autrichien

son valeureux pandoure par le pied mutilé, elle fut toujours sourde à ses

plaintes, inaccessible à ses révélations. D'ailleurs, dans la honteuse

orgie que ses gens firent des richesses du vaincu, elle sut fort bien

prélever la part du lion et refuser justice à ses héritiers.

[Note 1: La vérité historique exige que nous disions aussi par quelles

bravades Trenck provoqua ce traitement inhumain. Dès le premier jour

de son arrivée à Vienne, il avait été mis aux arrêts à son domicile par

ordre impérial. Il n'en avait pas moins été se montrer à l'Opéra le soir

même, et dans un entr'acte il avait voulu jeter le comte Gossau dans le

parterre.]

Revenons à Consuelo, car il est de notre devoir de romancier de passer

rapidement sur les détails qui tiennent à l'histoire. Cependant nous ne

savons pas le moyen d'isoler absolument les aventures de notre héroïne

des faits qui se passèrent dans son temps et sous ses yeux. En apprenant

l'infortune du pandoure, elle ne songea plus aux outrages dont il l'avait

menacée, et, profondément révoltée de l'iniquité de son sort, elle aida

Corilla à lui faire passer de l'argent, dans un moment où on lui refusait

les moyens d'adoucir la rigueur de sa captivité. La Corilla, plus prompte

encore à dépenser l'argent qu'à l'acquérir, se trouvait justement à sec le

jour où un émissaire de son amant vint en secret lui réclamer la somme

nécessaire. Consuelo fut la seule personne à laquelle cette fille, dominée

par l'instinct de la confiance et de l'estime, osât recourir. Consuelo

vendit aussitôt le cadeau que l'impératrice lui avait jeté sur la scène à

la fin de _Zénobie_, et en remit le prix à sa camarade, en l'approuvant

de ne point abandonner le malheureux Trenck dans sa détresse. Le zèle et le

courage que mit la Corilla à servir son amant tant qu'il lui fut possible,

jusqu'à s'entendre amiablement à cet égard avec une baronne qui était sa

maîtresse en titre, et dont elle était mortellement jalouse, rendirent une

sorte d'estime à Consuelo pour cette créature corrompue, mais non perverse,

qui avait encore de bons mouvements de coeur et des élans de générosité

désintéressée. «Prosternons-nous devant l'oeuvre de Dieu, disait-elle à

Joseph qui lui reprochait quelquefois d'avoir trop d'abandon avec cette

Corilla. L'âme humaine conserve toujours dans ses égarements quelque chose

de bon et de grand où l'on sent avec respect et où l'on retrouve avec joie

cette empreinte sacrée qui est comme le sceau de la main divine. Là où il y

a beaucoup à plaindre, il y a beaucoup à pardonner, et là où l'on trouve à

pardonner, sois certain, bon Joseph, qu'il y a quelque chose à aimer. Cette

pauvre Corilla, qui vit à la manière des bêtes, a encore parfois les traits

d'un ange. Va, je sens qu'il faut que je m'habitue, si je reste artiste, à

contempler sans effroi et sans colère ces turpitudes douloureuses où la vie

des femmes perdues s'écoule entre le désir du bien et l'appétit du mal,

entre l'ivresse et le remords. Et même, je te l'avoue, il me semble que le

rôle de soeur de charité convient mieux à la santé de ma vertu qu'une vie

plus épurée et plus douce, des relations plus glorieuses et plus agréables,

le calme des êtres forts, heureux et respectés. Je sens que mon coeur est

fait comme le paradis du tendre Jésus, où il y aura plus de joie et

d'accueil pour un pêcheur converti que pour cent justes triomphants.

Je le sens fait pour compatir, plaindre, secourir et consoler. Il me semble

que le nom que ma mère m'a donné au baptême m'impose ce devoir et cette

destinée. Je n'ai pas d'autre nom, Beppo! La société ne m'a pas imposé

l'orgueil d'un nom de famille à soutenir; et si, au dire du monde, je

m'avilis en cherchant quelques parcelles d'or pur au milieu de la fange

des mauvaises moeurs d'autrui, je n'ai pas de compte à rendre au monde.

J'y suis la Consuelo, rien de plus; et c'est assez pour la fille de la

Rosmunda; car la Rosmunda était une pauvre femme dont on parlait plus mal

encore que de la Corilla, et, telle qu'elle était, je devais et je pouvais

l'aimer. Elle n'était pas respectée comme Marie-Thérèse, mais elle n'eût

pas fait attacher Trenck par le pied pour le faire mourir dans les tortures

et s'emparer de son argent. La Corilla ne l'eût pas fait non plus; et

pourtant, au lieu de se battre pour elle, ce Trenck, qu'elle aide dans son

malheur, l'a bien souvent battue. Joseph! Joseph! Dieu est un plus grand

empereur que tous les nôtres; et peut-être bien, puisque Madeleine a chez

lui un tabouret de duchesse à côté de la Vierge sans tache, la Corilla

aura-t-elle le pas sur Marie-Thérèse pour entrer à cette cour-là. Quant à

moi, dans ces jours que j'ai à passer sur la terre, je t'avoue que, s'il

me fallait quitter les âmes coupables et malheureuses pour m'asseoir au

banquet des justes dans la prospérité morale, je croirais n'être plus dans

le chemin de mon salut. Oh! le noble Albert l'entendait bien comme moi, et

ce ne serait pas lui qui me blâmerait d'être bonne pour Corilla.»

Lorsque Consuelo disait ces choses à son ami Beppo, quinze jours s'étaient

écoulés depuis la soirée de _Zénobie_ et l'aventure du baron de Trenck.

Les six représentations pour lesquelles on l'avait engagée avaient eu lieu.

Madame Tesi avait reparu au théâtre. L'impératrice travaillait le Porpora

en dessous main par l'ambassadeur Corner, et faisait toujours du mariage

de Consuelo avec Haydn la condition de l'engagement définitif de cette

dernière au théâtre impérial, après l'expiration de celui de la Tesi.

Joseph ignorait tout. Consuelo ne pressentait rien. Elle ne songeait qu'à

Albert qui n'avait pas reparu, et dont elle ne recevait point de nouvelles.

Elle roulait dans son esprit mille conjectures et mille décisions

contraires. Ces perplexités et le choc de ces émotions l'avaient rendue un

peu malade. Elle gardait la chambre depuis qu'elle en avait fini avec le

théâtre, et contemplait sans cesse cette branche de cyprès qui lui semblait

avoir été enlevée à quelque tombe dans la grotte du Schreckenstein.

Beppo, seul ami à qui elle pût ouvrir son coeur, avait d'abord voulu la

dissuader de l'idée qu'Albert était venu à Vienne. Mais lorsqu'elle lui eut

montré la branche de cyprès, il rêva profondément à tout ce mystère, et

finit par croire à la part du jeune comte dans l'aventure de Trenck.

«Ecoute, lui dit-il, je crois avoir compris ce qui se passe. Albert est

venu à Vienne effectivement. Il t'a vue, il t'a écoutée, il a observé

toutes tes démarches, il a suivi tous tes pas. Le jour où nous causions

sur la scène, le long du décor de l'Araxe, il a pu être de l'autre côté de

cette toile et entendre les regrets que j'exprimais de te voir enlevée au

théâtre au début de ta gloire. Toi-même tu as laissé échapper je ne sais

quelles exclamations qui ont pu lui faire penser que tu préférais l'éclat

de ta carrière à la tristesse solennelle de son amour. Le lendemain, il t'a

vue entrer dans cette chambre de Corilla, où peut-être, puisqu'il était là

toujours en observation, il avait vu entrer le pandoure quelques instants

auparavant. Le temps qu'il a mis à te secourir prouverait presque qu'il te

croyait là de ton plein gré; et ce sera donc après avoir succombé à la

tentation d'écouter à la porte, qu'il aura compris l'imminence de son

intervention.

--Fort bien, dit Consuelo; mais pourquoi agir avec mystère? pourquoi se

cacher la figure d'un crêpe?

--Tu sais comme la police autrichienne est ombrageuse. Peut-être a-t-il été

l'objet de méchants rapports à la cour; peut-être avait-il des raisons de

politique pour se cacher: peut-être son visage n'était-il pas inconnu à

Trenck. Qui sait si, durant les dernières guerres, il ne l'a pas vu en

Bohême, s'il ne l'a pas affronté, menacé? s'il ne lui a pas fait lâcher

prise lorsqu'il avait la main sur quelque innocent? Le comte Albert a pu

faire obscurément de grands actes de courage et d'humanité dans son pays,

tandis qu'on le croyait endormi dans sa grotte du Schreckenstein: et s'il

les a faits, il est certain qu'il n'aura pas songé à te les raconter,

puisqu'il est, à ton dire, le plus humble et le plus modeste des hommes.

Il a donc agi sagement en ne châtiant pas le pandoure à visage découvert;

car si l'impératrice punit le pandoure aujourd'hui pour avoir dévasté sa

chère Bohême, sois sûre qu'elle n'en est pas plus disposée pour cela à

laisser impunie dans le passé une résistance ouverte contre le pandoure

de la part d'un Bohémien.

--Tout ce que tu dis est fort juste, Joseph, et me donne à penser. Mille

inquiétudes s'élèvent en moi maintenant. Albert peut avoir été reconnu,

arrêté, et cela peut avoir été aussi ignoré du public que la chute de

Trenck dans l'escalier. Hélas! peut-être est-il, en cet instant, dans les

prisons de l'arsenal, à côté du cachot de Trenck!. Et c'est pour moi qu'il

subit ce malheur!

--Rassure-toi, je ne crois pas cela. Le comte Albert aura quitté Vienne

sur-le-champ, et tu recevras bientôt de lui une lettre datée de Riesenburg.

--En as-tu le pressentiment, Joseph?

--Oui, je l'ai. Mais si tu veux que je te dise toute ma pensée, je

crois que cette lettre sera toute différente de celle que tu attends.

Je suis convaincu que, loin de persister à obtenir d'une généreuse amitié

le sacrifice que tu voulais lui faire de ta carrière d'artiste, il a

renoncé déjà à ce mariage, et va bientôt te rendre ta liberté. S'il est

intelligent, noble et juste, comme tu le dis, il doit se faire un scrupule

de t'arracher au théâtre, que tu aimes passionnément... ne le nie pas!

Je l'ai bien vu, et il a dû le voir et le comprendre aussi bien que moi,

en écoutant _Zénobie_. Il rejettera donc un sacrifice au-dessus de

tes forces, et je l'estimerais peu s'il ne le faisait pas.

--Mais relis donc son dernier billet! Tiens, le voilà, Joseph! Ne me

disait-il pas qu'il m'aimerait au théâtre aussi bien que dans le monde

ou dans un couvent? Ne pouvait-il admettre l'idée de me laisser libre en

m'épousant?

--Dire et faire, penser et être sont deux. Dans le rêve de la passion,

tout semble possible; mais quand la réalité frappe tout à coup nos yeux,

nous revenons avec effroi à nos anciennes idées. Jamais je ne croirai qu'un

homme de qualité voie sans répugnance son épouse exposée aux caprices et

aux outrages d'un parterre. En mettant le pied, pour la première fois de sa

vie certainement, dans les coulisses, le comte a eu, dans la conduite de

Trenck envers toi, un triste échantillon des malheurs et des dangers de ta

vie de théâtre. Il se sera éloigné, désespéré, il est vrai, mais guéri de

sa passion et revenu de ses chimères. Pardonne-moi si je te parle ainsi,

ma soeur Consuelo. Je le dois; car c'est un bien pour toi que l'abandon du

comte Albert. Tu le sentiras plus tard, quoique tes yeux se remplissent de

larmes en ce moment. Sois juste envers ton fiancé, au lieu d'être humiliée

de son changement. Quand il te disait que le théâtre ne lui répugnait

point, il s'en faisait un idéal qui s'est écroulé au premier examen.

Il a reconnu alors qu'il devait faire ton malheur en t'en arrachant, ou

consommer le sien en t'y suivant.

--Tu as raison, Joseph. Je sens que tu es dans le vrai; mais laisse-moi

pleurer. Ce n'est point l'humiliation d'être délaissée et dédaignée qui me

serre le coeur: c'est le regret à un idéal que je m'étais fait de l'amour

et de sa puissance, comme Albert s'était fait un idéal de ma vie de

théâtre. Il a reconnu maintenant que je ne pouvais me conserver digne de

lui (du moins dans l'opinion des hommes) en suivant ce chemin-là. Et moi je

suis forcée de reconnaître que l'amour n'est pas assez fort pour vaincre

tous les obstacles et abjurer tous les préjugés.

--Sois équitable, Consuelo, et ne demande pas plus que tu n'as pu accorder.

Tu n'aimais pas assez pour renoncer à ton art sans hésitation et sans

déchirement: ne trouve pas mauvais que le comte Albert n'ait pas pu rompre

avec le monde sans épouvante et sans consternation.

--Mais, quelle que fût ma secrète douleur (je puis bien l'avouer

maintenant), j'étais résolue à lui sacrifier tout; et lui, au contraire...

--Songe que la passion était en lui, non en toi. Il demandait avec ardeur;

tu consentais avec effort. Il voyait bien que tu allais t'immoler; il a

senti, non-seulement qu'il avait le droit de te débarrasser d'un amour que

tu n'avais pas provoqué, et dont ton âme ne reconnaissait pas la nécessité,

mais encore qu'il était obligé par sa conscience à le faire.»

Cette raisonnable conclusion convainquit Consuelo de la sagesse et de la

générosité d'Albert. Elle craignait, en s'abandonnant à la douleur, de

céder aux suggestions de l'orgueil blessé, et, en acceptant l'hypothèse

de Joseph, elle se soumit et se calma; mais, par une bizarrerie bien

connue du coeur humain, elle ne se vit pas plus tôt libre de suivre

son goût pour le théâtre, sans distraction et sans remords, qu'elle se

sentit effrayée de son isolement au milieu de toute cette corruption, et

consternée de l'avenir de fatigues et de luttes qui s'ouvrait devant elle.

La scène est une arène brûlante; quand on y est, on s'y exalte, et toutes

les émotions de la vie paraissent froides et pâles en comparaison; mais

quand on s'en éloigne brisé de lassitude, on s'effraie d'avoir subi cette

épreuve du feu, et le désir qui vous y ramène est traversé par l'épouvante.

Je m'imagine que l'acrobate est le type de cette vie pénible, ardente et

périlleuse. Il doit éprouver un plaisir nerveux et terrible sur ces cordes

et ces échelles où il accomplit des prodiges au-dessus des forces humaines;

mais lorsqu'il en est descendu vainqueur, il doit se sentir défaillir à

l'idée d'y remonter, et d'étreindre encore une fois la mort et le triomphe,

spectre à deux faces qui plane incessamment sur sa tête.

Alors le château des Géants, et jusqu'à la pierre d'épouvante, ce cauchemar

de toutes ses nuits, apparurent à Consuelo, à travers le voile d'un

exil consommé, comme un paradis perdu, comme le séjour d'une paix et

d'une candeur à jamais augustes et respectables dans son souvenir. Elle

attacha la branche de cyprès, dernière image, dernier envoi de la grotte

Hussitique, aux pieds du crucifix de sa mère, et, confondant ensemble ces

deux emblèmes du catholicisme et de l'hérésie, elle éleva son coeur vers

la notion de la religion unique, éternelle, absolue. Elle y puisa le

sentiment de la résignation à ses maux personnels, et de la foi aux

desseins providentiels de Dieu sur Albert, et sur tous les hommes, bons

et mauvais, qu'il lui fallait désormais traverser seule et sans guide.

Consuelo, Tome 3 (1861) · 第 30 / 39 题