On sait que Marie-Thérèse donnait audience une fois par semaine à quiconque
voulait lui parler; coutume paternellement hypocrite que son fils Joseph II
observa toujours religieusement, et qui est encore en vigueur à la cour
d'Autriche. En outre, Marie-Thérèse accordait facilement des audiences
particulières à ceux qui voulaient entrer à son service, et jamais
souveraine ne fut plus aisée à aborder.
Le Porpora avait enfin obtenu cette audience musicale, où l'impératrice,
voyant de près l'honnête figure de Consuelo, pourrait peut-être prendre
quelque sympathie marquée pour elle. Du moins le maestro l'espérait.
Connaissant les exigences de Sa Majesté à l'endroit des bonnes moeurs et
de la tenue décente, il se disait qu'elle serait frappée, à coup sûr, de
l'air de candeur et de modestie qui brillait dans toute la personne de son
élève. On les introduisit dans un des petits salons du palais, où l'on
avait transporté un clavecin, et où l'impératrice arriva au bout d'une
demi-heure. Elle venait de recevoir des personnages d'importance, et elle
était encore en costume de représentation, telle qu'on la voit sur les
sequins d'or frappés à son effigie, en robe de brocart, manteau impérial,
la couronne en tête, et un petit sabre hongrois au côté. Elle était
vraiment belle ainsi, non imposante et d'une noblesse idéale, comme
ses courtisans affectaient de la dépeindre, mais fraîche, enjouée, la
physionomie ouverte et heureuse, l'air confiant et entreprenant.
C'était bien _le roi_ Marie-Thérèse que les magnats de Hongrie avaient
proclamé, le sabre au poing, dans un jour d'enthousiasme; mais c'était,
au premier abord, un bon roi plutôt qu'un grand roi. Elle n'avait point de
coquetterie, et la familiarité de ses manières annonçait une âme calme et
dépourvue d'astuce féminine. Quand on la regardait longtemps, et surtout
lorsqu'elle vous interrogeait avec insistance, on voyait de la finesse
et même de la ruse froide dans cette physionomie si riante et si affable.
Mais c'était de la ruse masculine, de la ruse impériale si l'on veut;
jamais de la galanterie.
«-Vous me ferez entendre votre élève tout à l'heure, dit-elle au Porpora;
je sais déjà qu'elle a un grand savoir, une voix magnifique, et je n'ai pas
oublié le plaisir qu'elle m'a fait dans l'oratorio de _Betulia liberata_.
Mais je veux d'abord causer un peu avec elle en particulier. J'ai plusieurs
questions à lui faire; et comme je compte sur sa franchise, j'ai bon espoir
de lui pouvoir accorder la protection qu'elle me demande.»
Le Porpora se hâta de sortir, lisant dans les yeux de Sa Majesté qu'elle
désirait être tout à fait seule avec Consuelo. Il se retira dans une
galerie voisine, où il eut grand froid; car la cour, ruinée par les
dépenses de la guerre, était gouvernée avec beaucoup d'économie, et le
caractère de Marie-Thérèse secondait assez à cet égard les nécessités de
sa position.
En. se voyant tête à tête avec la fille et la mère des Césars, l'héroïne de
la Germanie, et la plus grande femme qu'il y eût alors en Europe, Consuelo
ne se sentit pourtant ni troublée, ni intimidée. Soit que son insouciance
d'artiste la rendît indifférente à cette pompe armée qui brillait autour de
Marie-Thérèse et jusque sur son costume, soit que son âme noble et franche
se sentît à la hauteur de toutes les grandeurs morales, elle attendit dans
une attitude calme et dans une grande sérénité d'esprit qu'il plût à Sa
Majesté de l'interroger.
L'impératrice s'assit sur un sofa, tirailla un peu son baudrier couvert de
pierreries, qui gênait et blessait son épaule ronde et blanche, et commença
ainsi:
«Je te répète, mon enfant, que je fais grand cas de ton talent, et que je
ne mets pas en doute tes bonnes études et l'intelligence que tu as de ton
métier; mais on doit t'avoir dit qu'à mes yeux le talent n'est rien sans la
bonne conduite, et que je fais plus de cas d'un coeur pur et pieux que d'un
grand génie.»
Consuelo, debout, écouta respectueusement cet exorde, mais il ne lui
sembla pas que ce fût une provocation à faire l'éloge d'elle-même; et
comme elle éprouvait d'ailleurs une mortelle répugnance à se vanter des
vertus qu'elle pratiquait si simplement, elle attendit en silence que
l'impératrice l'interrogeât d'une manière plus directe sur ses principes
et ses résolutions. C'était pourtant bien le moment d'adresser à la
souveraine un madrigal bien tourné sur sa piété angélique, sur ses vertus
sublimes et sur l'impossibilité de se mal conduire quand on avait son
exemple sous les yeux. La pauvre Consuelo n'eut pas seulement l'idée de
mettre l'occasion à profit. Les âmes délicates craindraient d'insulter
à un grand caractère en lui donnant des louanges banales; mais les
souverains, s'ils ne sont pas dupes de cet encens grossier, ont du moins
une telle habitude de le respirer, qu'ils l'exigent comme un simple acte
de soumission et d'étiquette. Marie-Thérèse fut étonnée du silence de la
jeune fille, et prenant un ton moins doux et un air moins encourageant,
elle continua:
«Or, je sais, ma chère petite, que vous avez une conduite assez légère,
et que, n'étant pas mariée, vous vivez ici dans une étrange intimité avec
un jeune homme de votre profession dont je ne me rappelle pas le nom en ce
moment.
--Je ne puis répondre à Votre Majesté Impériale qu'une seule chose, dit
enfin Consuelo animée par l'injustice de cette brusque accusation; c'est
que je n'ai jamais commis une seule faute dont le souvenir m'empêche de
soutenir le regard de Votre Majesté avec un doux orgueil et une joie
reconnaissante.»
Marie-Thérèse fut frappée de l'expression fière et forte que la physionomie
de Consuelo prit en cet instant. Cinq ou six ans plus tôt, elle l'eût sans
doute remarquée avec plaisir et sympathie; mais déjà Marie-Thérèse était
reine jusqu'au fond de l'âme, et l'exercice de sa force lui avait donné
cette sorte d'enivrement réfléchi qui fait qu'on veut tout plier et tout
briser devant soi. Marie-Thérèse voulait être le seul être fort qui
respirât dans ses États, et comme souveraine et comme femme. Elle fut donc
choquée du sourire fier et du regard franc de cette enfant qui n'était
qu'un vermisseau devant elle, et dont elle croyait pouvoir s'amuser un
instant comme d'un esclave qu'on fait causer par curiosité.
«Je vous ai demandé, Mademoiselle, le nom de ce jeune homme qui demeure
avec vous chez maître Porpora, reprit-elle d'un ton glacial, et vous ne me
l'avez point dit.
--Son nom est Joseph Haydn, répondit Consuelo sans s'émouvoir.
--Eh bien, il est entré, par inclination pour vous, au service de maître
Porpora en qualité de valet de chambre, et maître Porpora ignore les vrais
motifs de la conduite de ce jeune homme, tandis que vous les encouragez,
vous qui ne les ignorez point.
--On m'a calomniée auprès de Votre Majesté; ce jeune homme n'a jamais
eu d'inclination pour moi (Consuelo croyait dire la vérité), et je sais
même que ses affections sont ailleurs. S'il y a eu une petite tromperie
envers mon respectable maître, les motifs en sont innocents et peut-être
estimables. L'amour de l'art a pu seul décider Joseph Haydn à se mettre au
service du Porpora; et puisque Votre Majesté daigne peser la conduite de
ses moindres sujets, comme je crois impossible que rien échappe à son
équité clairvoyante, je suis certaine qu'elle rendra justice à ma sincérité
dès qu'elle voudra descendre jusqu'à examiner ma cause.»
Marie-Thérèse était trop pénétrante pour ne pas reconnaître l'accent de la
vérité. Elle n'avait pas encore perdu tout l'héroïsme de sa jeunesse, bien
qu'elle fût en train de descendre cette pente fatale du pouvoir absolu,
qui éteint peu à peu la foi dans les âmes les plus généreuses.
«Jeune fille, je vous crois vraie et je vous trouve l'air chaste; mais je
démêle en vous un grand orgueil, et une méfiance de ma bonté maternelle qui
me fait craindre de ne pouvoir rien pour vous.
--Si c'est à la bonté maternelle de Marie-Thérèse que j'ai affaire,
répondit Consuelo attendrie par cette expression dont la pauvrette, hélas!
ne connaissait pas l'extension banale, me voici prête à m'agenouiller
devant elle et à l'implorer: mais si c'est...
--Achevez, mon enfant, dit Marie-Thérèse, qui, sans trop s'en rendre
compte, eût voulu mettre à ses genoux cette personne étrange: dites toute
votre pensée.
--Si c'est à la justice impériale de Votre Majesté, n'ayant rien à
confesser, comme une haleine pure ne souille pas l'air que les Dieux même
respirent, je me sens tout l'orgueil nécessaire pour être digne de sa
protection.
--Porporina, dit l'impératrice, vous êtes une fille d'esprit, et votre
originalité, dont une autre s'offenserait, ne vous messied pas auprès de
moi. Je vous l'ai dit, je vous crois franche et cependant je sais que vous
avez quelque chose à me confesser. Pourquoi hésitez-vous à le faire?
Vous aimez Joseph Haydn, votre liaison est pure, je n'en veux pas douter.
Mais vous l'aimez, puisque, pour le seul charme de le voir plus souvent
(supposons même que ce soit pour la seule sollicitude de ses progrès en
musique avec le Porpora), vous exposez intrépidement votre réputation,
qui est la chose la plus sacrée, la plus importante de notre vie de femme.
Mais vous craignez peut-être que votre maître, votre père adoptif, ne
consente pas à votre union avec un artiste pauvre et obscur. Peut-être
aussi, car je veux croire à toutes vos assertions, le jeune homme aime-t-il
ailleurs; et vous, fière comme je vois bien que vous l'êtes, vous cachez
votre inclination, et vous sacrifiez généreusement votre bonne renommée,
sans retirer de ce dévouement aucune satisfaction personnelle. Eh bien,
ma chère petite, à votre place, si j'avais l'occasion qui se présente en
cet instant, et qui ne se présentera peut-être plus; j'ouvrirais mon coeur
à ma souveraine, et je lui dirais: «Vous qui pouvez tout, et qui voulez le
bien, je vous confie ma destinée, levez tous les obstacles. D'un mot vous
pouvez changer les dispositions de mon tuteur et celles de mon amant;
vous pouvez me rendre heureuse, me réhabiliter dans l'estime publique, et
me mettre dans une position assez honorable pour que j'ose prétendre à
entrer au service de la cour.» Voilà la confiance que vous deviez avoir
dans l'intérêt maternel de Marie-Thérèse, et je suis fâchée que vous ne
l'ayez pas compris.
--Je comprends fort bien, dit Consuelo en elle-même, que par un caprice
bizarre, par un despotisme d'enfant gâté, tu veux, grande reine, que la
Zingarella embrasse tes genoux, parce qu'il te semble que ses genoux sont
raides devant toi, et que c'est pour toi un phénomène inobservé. Eh bien,
tu n'auras pas cet amusement-là, à moins de me bien prouver que tu mérites
mon hommage.»
Elle avait fait rapidement ces réflexions, et d'autres encore pendant
que Marie-Thérèse la sermonnait. Elle s'était dit qu'elle jouait en cet
instant la fortune du Porpora sur un coup de dé, sur une fantaisie de
l'impératrice, et que l'avenir de son maître valait bien la peine qu'elle
s'humiliât un peu. Mais elle ne voulait pas s'humilier en vain. Elle
ne voulait pas jouer la comédie avec une tête couronnée qui en savait
certainement autant qu'elle sur ce chapitre-là. Elle attendait que
Marie-Thérèse se fit véritablement grande à ses yeux, afin qu'elle-même
pût se montrer sincère en se prosternant.
Quand l'impératrice eut fini son homélie, Consuelo répondit:
«Je répondrai à tout ce que Votre Majesté a daigné me dire, si elle veut
bien me l'ordonner.
--Oui, parlez, parlez! dit l'impératrice dépitée de cette contenance
impassible.
--Je dirai donc à Votre Majesté que, pour la première fois de ma vie,
j'apprends, de sa bouche impériale, que ma réputation est compromise par
la présence de Joseph Haydn dans la maison de mon maître. Je me croyais
trop peu de chose pour attirer sur moi les arrêts de l'opinion publique;
et si l'on m'eût dit, lorsque je me rendais au palais impérial, que
l'impératrice elle-même jugeait et blâmait ma situation, j'aurais cru
faire un rêve.»
Marie-Thérèse l'interrompit; elle crut trouver de l'ironie dans cette
réflexion de Consuelo.
«Il ne faut pas vous étonner, dit-elle d'un ton un peu emphatique, que je
m'occupe des détails les plus minutieux de la vie des êtres dont j'ai la
responsabilité devant Dieu.
--On peut s'étonner de ce qu'on admire, répondit adroitement Consuelo;
et si les grandes choses sont les plus simples, elles sont du moins assez
rares pour nous surprendre au premier abord.
--Il faut que vous compreniez, en outre, reprit l'impératrice, le soin
particulier qui me préoccupe à votre égard, et à l'égard de tous les
artistes dont j'aime à orner ma cour. Le théâtre est, en tout pays, une
école de scandale, un abîme de turpitudes. J'ai la prétention, louable
certainement, sinon réalisable, de réhabiliter devant les hommes et de
purifier devant Dieu la classe des comédiens, objet des mépris aveugles
et même des proscriptions, religieuses de plusieurs nations. Tandis qu'en
France l'Église leur ferme ses portes, je veux, moi, que l'Église leur
ouvre son sein. Je n'ai jamais admis, soit à mon théâtre italien, soit
pour ma comédie française, soit encore à mon théâtre national, que des
gens d'une moralité éprouvée, ou bien des personnes résolues de bonne foi
à réformer leur conduite. Vous devez savoir que je marie mes comédiens,
et que je tiens même leurs enfants sur les fonts de baptême, résolue à
encourager par toutes les faveurs possibles la légitimité des naissances,
et la fidélité des époux.»
«Si nous avions su cela, pensa Consuelo, nous aurions prié Sa Majesté
d'être la marraine d'Angèle à ma place.»
«Votre Majesté sème pour recueillir, reprit-elle tout haut; et si j'avais
une faute sur la conscience, je serais bien heureuse de trouver en elle un
confesseur aussi miséricordieux que Dieu même. Mais...
--Continuez ce que vous vouliez dire tout à l'heure, répondit Marie-Thérèse
avec hauteur.
--Je disais, repartit Consuelo, qu'ignorant le blâme déversé sur moi à
propos du séjour de Joseph Haydn dans la maison que j'habite, je n'avais
pas fait un grand effort de dévouement envers lui en m'y exposant.
--J'entends, dit l'impératrice, vous niez tout!
--Comment pourrais-je confesser le mensonge? reprit Consuelo; je n'ai ni
inclination pour l'élève de mon maître, ni désir aucun de l'épouser; et
s'il en était autrement, pensa-t-elle, je ne voudrais pas accepter son
coeur par décret impérial.
--Ainsi vous voulez rester fille? dit l'impératrice en se levant. Eh bien,
je vous déclare que c'est une position qui n'offre pas à ma sécurité
sur le chapitre de l'honneur, toutes les garanties désirables. Il est
inconvenant d'ailleurs qu'une jeune personne paraisse dans certains rôles,
et représente certaines passions quand elle n'a pas la sanction du mariage
et la protection d'un époux. Il ne tenait qu'à vous de l'emporter dans mon
esprit sur votre concurrente, madame Corilla, dont on m'avait dit pourtant
beaucoup de bien, mais qui ne prononce pas l'italien à beaucoup près aussi
bien que vous. Mais madame Corilla est mariée et mère de famille, ce qui la
place dans des conditions plus recommandables à mes yeux que celles où vous
vous obstinez à rester.
--Mariée! ne put s'empêcher de murmurer entre ses dents la pauvre Consuelo,
bouleversée de voir quelle personne vertueuse, la très-vertueuse et
très-clairvoyante impératrice lui préférait.
--Oui, mariée, répondit l'impératrice d'un ton absolu et courroucée déjà
de ce doute émis sur le compte de sa protégée. Elle a donné le jour
dernièrement à un enfant qu'elle a mis entre les mains d'un respectable
et laborieux ecclésiastique, monsieur le chanoine***, afin qu'il lui
donnât une éducation chrétienne; et, sans aucun doute, ce digne personnage
ne se serait point chargé d'un tel fardeau, s'il n'eût reconnu que la mère
avait droit à toute son estime.
--Je n'en fais aucun doute non plus,» répondit la jeune fille, consolée,
au milieu de son indignation, de voir que le chanoine était approuvé,
au lieu d'être censuré pour cette adoption qu'elle lui avait elle-même
arrachée.
«C'est ainsi qu'on écrit l'histoire, et c'est ainsi qu'on éclaire les rois,
se dit-elle lorsque l'impératrice fut sortie de l'appartement d'un grand
air, et en lui faisant, pour salut, un léger signe de tête. Allons! au fond
des plus mauvaises choses, il se fait toujours quelque bien; et les erreurs
des hommes ont parfois un bon résultat. On n'enlèvera pas au chanoine son
bon prieuré; on n'enlèvera pas à Angèle son bon chanoine; la Corilla se
convertira, si l'impératrice s'en mêle; et moi, je ne me suis pas mise à
genoux devant une femme qui ne vaut pas mieux que moi.»
«Eh bien, s'écria d'une voix étouffée le Porpora, qui l'attendait dans
la galerie en grelottant et en se tordant les mains d'inquiétude et
d'espérance; j'espère que nous l'emportons!
--Nous échouons au contraire, mon bon maître.
--Avec quel calme tu dis cela! Que le diable t'emporte!
--Il ne faut pas dire cela ici, maître! Le diable est fort mal vu à la
cour. Quand nous aurons franchi la dernière porte du palais, je vous dirai
tout.
--Eh bien, qu'est ce? reprit le Porpora avec impatience lorsqu'ils furent
sur le rempart.
--Rappelez-vous, maître, répondit Consuelo, ce que nous avons dit du grand
ministre Kaunitz en sortant de chez la margrave.
--Nous avons dit que c'était une vieille commère. Eh bien, il nous a
desservis?
--Sans aucun doute; et je vous dis maintenant: Sa Majesté l'impératrice,
reine de Hongrie, est aussi une commère.»