Un matin, Joseph, étant occupé à frotter l'antichambre du Porpora, oublia
que la cloison était mince et le sommeil du maestro léger; il se laissa
aller machinalement à fredonner une phrase musicale qui lui venait à
l'esprit, et qu'accompagnait rhythmiquement le mouvement de sa brosse sur
le plancher. Le Porpora, mécontent d'être éveillé avant l'heure, s'agite
dans son lit, essaie de se rendormir, et, poursuivi par cette voix belle
et fraîche qui chante avec justesse et légèreté une phrase fort gracieuse
et fort bien faite, il passe sa robe de chambre et va regarder par le trou
de la serrure, moitié charmé de ce qu'il entend, moitié courroucé contre
l'artiste qui vient sans façon composer chez lui avant son lever. Mais
quelle surprise! c'est Beppo qui chante et qui rêve, et qui poursuit son
idée tout en vaquant d'un air préoccupé aux soins du ménage.
«Qu'est-ce que tu chantes là? dit le maestro d'une voix tonnante en ouvrant
la porte brusquement.»
Joseph, étourdi comme un homme éveillé en sursaut, faillit jeter balai
et plumeau, et quitter la maison à toutes jambes; mais s'il n'avait plus,
depuis longtemps, l'espoir de devenir l'élève du Porpora, il s'estimait
encore bien heureux d'entendre Consuelo travailler avec le maître et de
recevoir les leçons de cette généreuse amie en cachette, quand le maître
était absent. Pour rien au monde il n'eût donc voulu être chassé, et il se
hâta de mentir pour éloigner les soupçons.
«Ce que je chante, dit-il tout décontenancé; hélas! maître, je l'ignore.
--Chante-t-on ce qu'on ignore? Tu mens!
--Je vous assure, maître, que je ne sais ce que je chantais. Vous m'avez
tant effrayé que je l'ai déjà oublié. Je sais bien que j'ai fait une grande
faute de chanter auprès de votre chambre. Je suis distrait, je me croyais
bien loin d'ici, tout seul; je me disais: A présent tu peux chanter;
personne n'est là pour te dire: Tais-toi, ignorant, tu chantes faux.
Tais-toi, brute, tu n'as pas pu apprendre la musique.
--Qui t'a dit que tu chantais faux?
--Tout le monde.
--Et moi, je te dis, s'écria le maestro d'un ton sévère, que tu ne chantes
pas faux. Et qui a essayé de t'enseigner la musique?
--Mais... par exemple, maître Reuter, dont mon ami Keller fait la barbe,
et qui m'a chassé de la leçon, disant que je ne serais jamais qu'un âne.»
Joseph connaissait déjà assez les antipathies du maestro pour savoir qu'il
faisait peu de cas du Reuter, et même il avait compté sur ce dernier pour
lui gagner les bonnes grâces du Porpora, la première fois qu'il essaierait
de le desservir auprès de lui. Mais le Reuter, dans les rares visites qu'il
avait rendues au maestro, n'avait pas daigné reconnaître son ancien élève
dans l'antichambre.
--Maître Reuter est un âne lui-même, murmura le Porpora entre ses dents;
mais il ne s'agit pas de cela, reprit-il tout haut; je veux que tu me dises
où tu as pêché cette phrase.»
Et il chanta celle que Joseph lui avait fait entendre dix fois de suite
par mégarde.
--Ah! cela? dit Haydn qui commençait à mieux augurer des dispositions du
maître, mais qui ne s'y fiait pas encore; c'est quelque chose que j'ai
entendu chanter à la signora.
--A la Consuelo? à ma fille? Je ne connais pas cela. Ah çà, tu écoutes
donc aux portes?
--Oh non, Monsieur! mais la musique, cela arrive de chambre en chambre
jusqu'à la cuisine, et on l'entend, malgré soi.
--Je n'aime pas à être servi par des gens qui ont tant de mémoire, et
qui vont chanter nos idées inédites dans la rue. Vous ferez votre paquet
aujourd'hui, et vous irez ce soir chercher une autre condition.»
Cet arrêt tomba comme un coup de foudre sur le pauvre Joseph, et il alla
pleurer dans la cuisine où bientôt Consuelo vint écouter le récit de sa
mésaventure, et le rassurer en lui promettant d'arranger ses affaires.
«Comment, maître, dit-elle au Porpora en lui présentant son café, tu veux
chasser ce pauvre garçon, qui est laborieux et fidèle, parce que pour la
première fois de sa vie il lui est arrivé de chanter juste!
--Je te dis que ce garçon-là est un intrigant et un menteur effronté;
qu'il a été envoyé chez moi par quelque ennemi qui veut surprendre le
secret de mes compositions et se les approprier avant qu'elles aient vu
le jour. Je gage que le drôle sait déjà par coeur mon nouvel opéra, et
qu'il copie mes manuscrits quand j'ai le dos tourné! Combien de fois
n'ai-je pas été trahi ainsi! Combien de mes idées n'ai-je pas retrouvées
dans ces jolis opéras qui faisaient courir tout Venise, tandis qu'on
bâillait aux miens et qu'on disait: Ce vieux radoteur de Porpora nous
donne pour du neuf des motifs qui traînent dans les carrefours! Tiens!
le sot s'est trahi; il a chanté ce matin une phrase qui n'est certainement
pas d'un autre que de _meinherr_ Hasse, et que j'ai fort bien retenue;
j'en prendrai note, et, pour me venger, je la mettrai dans mon nouvel
opéra, afin de lui rendre le tour qu'il m'a joué si souvent.
--Prenez garde, maître! cette phrase-là n'est peut-être pas inédite.
Vous ne savez pas par coeur toutes les productions contemporaines.
--Mais je les ai entendues, et je te dis que c'est une phrase trop
remarquable pour qu'elle ne m'ait pas encore frappé.
--Eh bien, maître, grand merci! je suis fière du compliment; car la phrase
est de moi.»
Consuelo mentait, la phrase en question était bien éclose le matin-même
dans le cerveau d'Haydn; mais elle avait le mot, et déjà elle l'avait
apprise par coeur, afin de n'être pas prise au dépourvu par les méfiantes
investigations du maître. Le Porpora ne manqua pas de la lui demander.
Elle la chanta sur-le-champ, et prétendit que la veille elle avait essayé
de mettre en musique, pour complaire à l'abbé Métastase, les premières
strophes de sa jolie pastorale:
Già riede la primavera
Col suo florito aspetto;
Già il grato zeffiretto
Scherza fra l'erbe e i flor.
Tornan le frondi algli alberi,
L'herbette al prato tornano;
Sol non ritorna a me
La pace del mio cor.
«J'avais répété ma première phrase bien des fois, ajouta-t-elle, lorsque
j'ai entendu dans l'antichambre maître Beppo qui, comme un vrai serin des
Canaries, s'égosillait à la répéter tout de travers; cela m'impatientait,
je l'ai prié de se taire. Mais, au bout d'une heure, il la répétait sur
l'escalier, tellement défigurée, que cela m'a ôté l'envie de continuer mon
air.
--Et d'où vient qu'il la chante si bien aujourd'hui? que s'est-il passé
durant son sommeil?
--Je vais t'expliquer cela, mon maître; je remarquais que ce garçon avait
la voix belle et même juste, mais qu'il chantait faux, faute d'oreille, de
raisonnement et de mémoire. Je me suis amusée à lui faire poser la voix et
à chanter la gamme d'après ta méthode, pour voir si cela réussirait, même
sur une pauvre organisation musicale.
--Cela doit réussir sur toutes les organisations, s'écria le Porpora.
Il n'y a point de voix fausse, et jamais une oreille exercée...
--C'est ce que je me disais, interrompit Consuelo, qui avait hâte d'en
venir à ses fins, et c'est ce qui est arrivé. J'ai réussi, avec le système
de ta première leçon, à faire comprendre à ce butor ce que, dans toute sa
vie, le Reuter et tous les Allemands ne lui eussent pas fait soupçonner.
Après cela, je lui ai chanté ma phrase, et, pour la première fois, il l'a
entendue exactement. Aussitôt il a pu la dire, et il en était si étonné,
si émerveillé, qu'il a bien pu n'en pas dormir de la nuit; c'était pour
lui comme une révélation. Oh! Mademoiselle, me disait-il, si j'avais été
enseigné ainsi, j'aurais pu apprendre peut-être aussi bien qu'un autre.
Mais je vous avoue que je n'ai jamais rien pu comprendre de ce qu'on
enseignait à la maîtrise de Saint-Etienne.
--Il a donc été à la maîtrise, réellement?
--Et il en a été chassé honteusement; tu n'as qu'à parler de lui à
maître Reuter! il te dira que c'est un mauvais sujet, et un sujet musical
impossible à former.
--Viens ça, ici, toi! cria le Porpora à Beppo qui pleurait derrière la
porte; et mets-toi près de moi: je veux voir si tu as compris la leçon que
tu as reçue hier».
Alors le malicieux maestro commença à enseigner les éléments de la
musique à Joseph, de la manière diffuse, pédantesque et embrouillée
qu'il attribuait ironiquement aux maîtres allemands.
Si Joseph, qui en savait trop pour ne pas comprendre ces éléments, en dépit
du soin qu'il prenait pour les lui rendre obscurs, eût laissé voir son
intelligence, il était perdu. Mais il était assez fin pour ne pas tomber
dans le piège, et il montra résolument une stupidité qui, après une longue
épreuve tentée avec obstination par le maître, rassura complètement ce
dernier.
«Je vois bien que tu es fort borné, lui dit-il en se levant et en
continuant une feinte dont les deux autres n'étaient pas dupes. Retourne
à ton balai, et tâche de ne plus chanter, si tu veux rester à mon service.»
Mais, au bout de deux heures, n'y pouvant plus tenir, et se sentant
aiguillonné par l'amour d'un métier qu'il négligeait après l'avoir exercé
sans rivaux pendant si longtemps, le Porpora redevint professeur de chant,
et rappela Joseph pour le remettre sur la sellette. Il lui expliqua les
mêmes principes, mais cette fois avec cette clarté, cette logique puissante
et profonde qui motive et classe toutes choses, en un mot, avec cette
incroyable simplicité de moyens dont les hommes de génie s'avisent seuls.
Cette fois, Haydn comprit qu'il pouvait avoir l'air de comprendre; et
Porpora fut enchanté de son triomphe. Quoique le maître lui enseignât
des choses qu'il avait longtemps étudiées et qu'il savait aussi bien que
possible, cette leçon eut pour lui un puissant intérêt et une utilité bien
certaine: il y apprit à enseigner; et comme aux heures où le Porpora ne
l'employait pas, il allait encore donner quelques leçons en ville pour
ne pas perdre sa mince clientèle, il se promit de mettre à profit, sans
tarder, cette excellence démonstration.
«A la bonne heure, monsieur le professeur! dit-il au Porpora en continuant
à jouer la niaiserie à la fin de la leçon; j'aime mieux cette musique-là
que l'autre, et je crois que je pourrais l'apprendre; mais quant à celle
de ce matin, j'aimerais mieux retourner à la maîtrise que d'essayer d'y
mordre.
--Et c'est pourtant la même qu'on t'enseignait à la maîtrise. Est-ce qu'il
y a deux musiques, benêt! Il n'y a qu'une musique, comme il n'y a qu'un
Dieu.
--Oh! je vous demande bien pardon, Monsieur! il y a la musique de maître
Reuter, qui m'ennuie, et la vôtre, qui ne m'ennuie pas.
--C'est bien de l'honneur pour moi, seigneur Beppo,» dit en riant le
Porpora, à qui le compliment ne déplut point.
A partir de ce jour, Haydn reçut les leçons du Porpora, et bientôt ils
arrivèrent aux études du chant italien et aux idées mères de la composition
lyrique; c'était ce que le noble jeune homme avait souhaité avec tant
d'ardeur et poursuivi avec tant de courage. Il fit de si rapides progrès,
que le maître était à la fois charmé, surpris, et parfois effrayé. Lorsque
Consuelo voyait ses anciennes méfiances prêtes à renaître, elle dictait à
son jeune ami la conduite qu'il fallait tenir pour les dissiper. Un peu de
résistance, une préoccupation feinte, étaient parfois nécessaires pour que
le génie et la passion de l'enseignement se réveillassent chez le Porpora,
ainsi qu'il arrive toujours à l'exercice des hautes facultés, qu'un peu
d'obstacle et de lutte rendent plus énergique et plus puissant. Il arriva
souvent à Joseph d'être forcé de jouer la langueur et le dépit pour
obtenir, en feignant de s'y traîner à regret, ces précieuses leçons qu'il
tremblait de voir négliger. Le plaisir de contrarier et le besoin de
dompter émoustillaient alors l'âme taquine et guerroyante du vieux
professeur; et jamais Beppo ne reçut de meilleures notions que celles dont
la déduction fut arrachée, claire, éloquente et chaude, à l'emportement et
à l'ironie du maître.
Pendant que l'intérieur du Porpora était le théâtre de ces événements si
frivoles en apparence, et dont les résultats pourtant jouèrent un si grand
rôle dans l'histoire de l'art puisque le génie d'un des plus féconds et des
plus célèbres compositeurs du siècle dernier y reçut son développement et
sa sanction, des événements d'une influence plus immédiate sur le roman de
la vie de Consuelo se passaient au dehors. La Corilla, plus active pour
discuter ses propres intérêts, plus habile à les faire prévaloir, gagnait
chaque jour du terrain, et déjà, parfaitement remise de ses couches,
négociait les conditions de son engagement au théâtre de la cour. Virtuose
robuste et médiocre musicienne, elle plaisait beaucoup mieux que Consuelo
à monsieur le directeur et à sa femme. On sentait bien que la savante
Porporina jugerait de haut, ne fût-ce que dans le secret de ses pensées,
les opéras de maître Holzbaüer et le talent de madame son épouse. On savait
bien que les grands artistes, mal secondés et réduits à rendre de pauvres
idées, ne conservent pas toujours, accablés qu'ils sont de cette violence
faite à leur goût et à leur conscience, cet entrain routinier, cette verve
confiante que les médiocrités portent cavalièrement dans la représentation
des plus mauvais ouvrages, et à travers la douloureuse cacophonie des
oeuvres mal étudiées et mal comprises par leurs camarades.
Lors même que, grâce à des miracles de volonté et de puissance, ils
parviennent à triompher de leur rôle et de leur entourage, cet entourage
envieux ne leur en sait point gré; le compositeur devine leur souffrance
intérieure, et tremble sans cesse de voir cette inspiration factice se
refroidir tout à coup et compromettre son succès; le public lui-même,
étonné et troublé sans savoir pourquoi, devine cette anomalie monstrueuse
d'un génie asservi à une idée vulgaire, se débattant dans les liens étroits
dont il s'est laissé charger, et c'est presque en soupirant qu'il applaudit
à ses vaillants efforts. M. Holzbaüer se rendait fort bien compte, quant à
lui, du peu de goût que Consuelo avait pour sa musique. Elle avait eu le
malheur de le lui montrer, un jour que, déguisée en garçon et croyant avoir
affaire à une de ces figures qu'on aborde en voyage pour la première et la
dernière fois de sa vie, elle avait parlé franchement, sans se douter que
bientôt sa destinée d'artiste allait être pour quelque temps à la merci de
l'inconnu, ami du chanoine. Holzbaüer ne l'avait point oublié, et, piqué
jusqu’au fond de l’âme, sous un air calme, discret et courtois, il s'était
juré de lui fermer le chemin. Mais comme il ne voulait point que le Porpora
et son élève, et ce qu'il appelait leur coterie, pussent l'accuser d'une
vengeance mesquine et d'une lâche susceptibilité, il n'avait raconté
qu'à sa femme sa rencontre avec Consuelo et l'aventure du déjeuner au
presbytère. Cette rencontre paraissait donc n'avoir nullement frappé
monsieur le directeur; il semblait avoir oublié les traits du petit
Bertoni, et ne pas se douter le moins du monde que ce chanteur ambulant
et la Porporina fussent un seul et même personnage. Consuelo se perdait
en commentaires sur la conduite de Holzbaüer à son égard.
«J'étais donc bien parfaitement déguisée en voyage, disait-elle en
confidence à Beppo, et l'arrangement de mes cheveux changeait donc bien
ma physionomie, pour que cet homme, qui me regardait là-bas avec des yeux
si clairs et si perçants, ne me reconnaisse pas du tout ici?
--Le comte Hoditz ne vous a pas reconnue non plus la première fois qu'il
vous a revue chez l'ambassadeur, reprenait Joseph, et peut-être que s'il
n'eût pas reçu votre billet, il ne vous eût jamais reconnue.
--Bien! mais le comte Hoditz a une manière vague et nonchalamment superbe
de regarder les gens, qui fait qu'il ne voit réellement point. Je suis sûre
qu'il n'eût point pressenti mon sexe, à Passaw, si le baron de Trenk ne
l'en eût avisé; au lieu que le Holzbaüer, dès qu'il m'a revue ici, et
chaque fois qu'il me rencontre, me regarde avec ces mêmes yeux attentifs
et curieux que je lui ai trouvés au presbytère. Pour quel motif me
garde-t-il généreusement le secret sur une folle aventure qui pourrait
avoir pour ma réputation des suites fâcheuses s'il voulait l'interpréter
à mal, et qui pourrait même me brouiller avec mon maître, puisqu'il croit
que je suis venue à Vienne sans détresse, sans encombre et sans incidents
romanesques, tandis que ce même Holzbaüer dénigre sous main ma voix et
ma méthode, et me dessert le plus possible pour n'être point forcé à
m'engager! Il me hait et me repousse, et, ayant dans la main de plus fortes
armes contre moi, il n'en fait point usage! Je m'y perds!»
Le mot de cette énigme fut bientôt révélé à Consuelo; mais avant de lire
ce qui lui arriva, il faut qu'on se rappelle qu'une nombreuse et puissante
coterie travaillait contre elle; que la Corilla était belle et galante;
que le grand ministre Kaunitz la voyait souvent; qu'il aimait à se mêler
au tripotage de coulisses, et que Marie-Thérèse, pour se délasser de ses
graves travaux, s'amusait à le faire babiller sur ces matières, raillant
intérieurement les petitesses de ce grand esprit, et prenant pour son
compte un certain plaisir à ces commérages, qui lui montraient en petit,
mais avec une franche effronterie, un spectacle analogue à celui que
présentaient à cette époque les trois plus importantes cours de l'Europe,
gouvernées par des intrigues de femmes: la sienne, celle de la czarine et
celle de madame de Pompadour.